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Hommage de la semaine à Benoît Brayer

Hommage de Didier Varrod à Benoît Brayer
Hommage de Didier Varrod à Benoît Brayer © photo personnelle

Il s’appelait Benoît Brayer

 

Il était directeur du FNAC Live. C’était un passionné de chansons, de jazz, de littérature, un discret disciple de la culture. Il y a 10 ans, il m’avait téléphoné. J’étais en vacances au Maroc et sa belle voix de soie n’avait jamais été aussi déterminée, assurée. Lui qui se présentait comme une montagne de timidité. Au bout du téléphone, il y avait des images et un scénario qu’il dessinait avec la précision d’un peintre souhaitant saisir l’émotion d’un trait :

« Alors voilà, le Festival Indétendances on va le transformer, et l’organiser sur le parvis de l’hôtel de ville. On va mettre la scène devant la façade, une belle scène, et ce sera le plus beau fond de scène de festival. Un décor naturel qui sera le cadre d’une programmation avec plein d’artistes indés mais aussi des artistes connus. On va bosser et réussir à faire du parvis l’un des plus beaux sites de festival pour tous les artistes. Offrir Paris dans son cœur ouvert… »

Une vision précise dessinée parfaitement par une conviction tenace. Je découvrais un autre Benoît. Comment pouvais-je lui refuser son invitation ? Je lui ai simplement suggérer d’emmener avec nous dans son récit d’utopies réalistes Nicolas Preschey avec lequel j’avais déjà fait quelques folies de festivals pas très raisonnables. Et je pensais qu’il n’y avait qu’une condition à l’irraisonnable. Faire l’irraisonnable comme on fait l’amour, avec des hommes de raison. Et Benoît, comme Nicolas, avait ce même don d’être dans la mesure, une certaine forme de maîtrise de leurs émotions, fascinés par la lumière sans s’y risquer, sans vouloir se risquer à la noyade pour un quart d’heure de célébrité.

Avec Benoit, on se comprenait souvent sans même se parler. Ses yeux, son doux regard était son plus beau langage. Avec cette expérience de la programmation artistique collective, il était aussi plus aisé de connaître Benoît. On s’est connu mais on s’est surtout reconnu sans jamais se perdre de vue. Parce que pour bien connaitre Benoît sans forcer les portes de son paradis d’enfance, la musique, les chansons, le jazz, Maurane, Christine & the Queens, Eddy de Pretto, Michel Legrand, Bertrand Belin, Kent, des refrains, des couplets, des mélodies, du rythme et des harmonies constituaient notre plus belle partition pour se comprendre.

Après trois ans de vie commune, j’ai dû abandonner Nicolas et Benoît pour mieux les retrouver différemment. C’est à cet instant que j’ai réalisé aussi que ce FNAC Live était comme un enfant qu’il ne pouvait pas abandonner, qu’il chérissait au point d’en faire pour lui-même le révélateur de sa psyché pour autrui.  J’ai retrouvé Benoît sur France Inter. Et la radio, on le sait, était l’autre tropisme de Benoît. Parce que la voix, le son de la voix qui sollicite l’imaginaire, qui ouvre les portes des miracles qui ne devraient pas exister était pour lui un vecteur de communication plus fort que les autres. La radio va bien aux hommes de paroles parce qu’ils savent qu’ils n’en n’ont qu’une, qu’elle sera enregistrée, et qu’elle ne peut pas se déjuger. Être un homme de parole, étonnez-moi Benoît, il a eu cette grande faculté d’être celui qui ne trahira jamais ses convictions mais qui acceptera toujours d’être autorisé à évoluer dans ses choix « Personne ne garde un secret comme un enfant » peut-on lire dans les Misérables de Victor Hugo.   Et pour comprendre Benoît, il faut toujours revenir à ses secrets et donc à l’enfant. Un petit garçon de Provins c’est un enfant de province. De Provins. Des plaines rases, le silence, et déjà ce désir de remplir la plaine. Comme Dominique A, lui-même originaire de cette même langueur un peu mélancolique qui donne de la matière à rêver.

Benoît, finalement, était fait de ce bois tendre qui fait les grandes forêts. Où il faut lever les yeux à se faire mal, pour rêver un jour toucher le ciel. Toucher le ciel c’est possible mais pas aisé. Un enfant de Provins, vous dis-je, pas Rastignac pour un sous, simplement animé par le bonheur de réaliser ses rêves impossibles de l’enfance. Genet disait « créer c’est toujours parler de l’enfance ». Benoît était un enfant créateur, un enfant laboureur comme l’a chanté Barbara. Benoît avait d’abord une exigence pour le présent. L’exigence du présent c’est la définition même de la puissance du live… Être dans sa vérité, à l’instant T. Pas avant, ni après. C’est là, tout de suite, que cela doit se jouer. Et je reviens, naturellement, à nos moments préférés, nos moments à nous, lorsque, ensemble au FNAC LIVE, nous faisions de la radio en déambulation, avec mon micro HF. En marchant, en se faufilant sur scène, parfois en courant derrière un artiste, dans les escaliers, au bar, partout. Avec lui, toujours partant, prêt aux déséquilibres possibles dans le bon déroulement d’un direct. Toujours centré avec dans ses yeux une lumière presque mystique. L’enfant qu’il était se voyait soudain faire de la radio dans un festival, son festival qui unit plus de 15 000 cœurs debout.

Boris Cyrulnik a écrit : « La poésie est désuète pour ceux qui sont gavés, mais quand le réel est insupportable, elle prend la valeur d’une arme de survie. » La chanson, la poésie, la littérature ont donc fait de Benoît un vivant plus qu’un survivant. Il fallait le voir sur la plateforme des photographes ou sur scène admirer ces foules sentimentales du FNAC LIVE qui ont redonné à Paris son drapé de ville des lumières. Benoît et… ses initiales d’une sacrée belle mythologie. Initiales BB. On n’échappe pas à son destin. La pop, la chanson rattraperont toujours Benoît. Mon Benoît qui sera là en juillet prochain, planant comme un ange bienveillant, toujours protecteur sur cette 10ème édition du festival qui n’aura finalement pas lieu. Il sera là le 3 juillet au soir au Studio 104 de la Maison de la Radio à l’écoute de cette création qu’il avait rêvé avec ses deux chanteurs préférés. Bertrand Belin et Dominique A seront ensemble pour nous rendre la mort moins insupportable. Son compagnon, Mathieu sera là aussi. Avec son cœur et une caméra. Il faut faire vivre les absents. Et ce soir-là, il se pourrait même que l’on finisse enfin par croire à cette histoire d’immortalité.

Radio France soutient la scène française
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