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Cheap House : "On essaie d'amener le jazz dans les clubs"

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Cheap House le 04 décembre 2021 aux Trans Musicales de Rennes | (crédit : NicoM)
Cheap House le 04 décembre 2021 aux Trans Musicales de Rennes | (crédit : NicoM)
- NicoM

Rencontre à Rennes avec le jeune quatuor mutant et leur parrain de studio Arnaud Rebotini en marge de leur premier live aux Trans Musicales.

Les Cheap House cachent bien leur jeu. Derrière leur blaze digne de line-up des années fluokids se dissimulent en fait quatre jeunes musiciens de jazz strasbourgeois, passés pour la plupart par le conservatoire, et qui n'ont découvert la musique électronique que sur le tard. A l'instar du vivier prolifique de la nouvelle scène anglaise, Mathieu (batterie), Théo (basse), Nils (claviers) et Paul (saxophone) ont choisi de pousser les murs de leur musique de cœur en jetant des ponts entre le jazz et la techno. Rencontre à Rennes avant leur concert aux Trans Musicales avec ces jeunes cracks accompagnés, pour l'occasion, par leur illustre parrain de studio Arnaud Rebotini.

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Le nom de votre groupe est un peu trompeur, non ?

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Cheap House est un pied de nez, en effet. L’idée du projet est de s’inspirer des musiques électroniques, notamment techno et house, et de les jouer à travers le prisme de notre bagage de jazzmen et d’improvisateurs. Lorsqu’on s’est intéressés à cette musique que l’on ne connaissait pas du tout à la base, on a constaté que house et techno sont des musiques de producteurs qui cherchent à rejouer du disco, notamment, mais avec leurs moyens à savoir des synthétiseurs ou des boites à rythmes, en tous cas sans les grands orchestres d’antan. On fait de notre côté le cheminement inverse, on joue de la house mais avec nos instruments.

Vous avez un parcours musical plutôt académique, entre jazz et conservatoire… Par quels artistes avez-vous découvert la musique électronique ?

On est obligés d’évoquer ici OMEZIS, notre collectif et label dans lequel on s’est rencontrés. On organise depuis cinq ans maintenant des soirées mensuelles où on va essayer d’expérimenter différents styles et univers, avec notre bagage d’improvisateurs, que nous on appelle jazz. On a fait des soirées sur le punk, sur le broken-beat, etc. On a voulu expérimenter la techno sans la connaitre précisément. OMEZIS est fait pour attiser notre curiosité, et on a donc commencé ce projet avec une naïveté volontaire à l’égard de la musique électronique.

C’est donc en rencontrant le public et son énergie qu’on est tombés amoureux de cette musique-là. Et après bien sûr, on est rentrés dans un monde incroyable. Les premiers noms qu’on a écoutés, il y a Arnaud Rebotini, Laurent Garnier, les artistes de la French Touch. On a découvert ensuite l’école de Detroit, et aujourd’hui on essaie d’élargir au maximum avec de grosses influences house anglaises également.

La French Touch a popularisé une forme d'hommage électronique à la disco… Vous faites, d’une certaine façon, la démarche inverse ?

Oui, c’est exactement ça. En tant que musiciens instrumentistes, découvrir ce monde là qui a été longtemps vu comme un sous-genre, se dire que c’est un monde immense d’aller explorer ces musiques-là, c’est assez nouveau et c’est en train d’exploser un peu partout.

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Comment travaillez-vous en termes de production ? Qui amène quoi ?

Cheap House est un groupe qui a vocation à jouer en live, donc avec un échange avec le public. Nous mettons l’improvisation au cœur d’un dialogue avec les gens, sinon ça a très peu d’intérêt d’être dans un entre-soi qui nous fatigue aussi dans le jazz moderne. On a, au début, voulu essayer de reproduire le son des machines et ça a été très formateur pour nous. Mais ensuite, l’un des déclics de notre rencontre avec Arnaud a été la reconnexion avec nos instruments. L’idée est de se dire qu’on peut faire cette musique là en tant qu’instrumentistes, en gardant la nature même de ce que sont nos instruments. A une époque, on ne savait pas qui jouait quoi et ça nous amusait, mais aujourd’hui, lorsqu’on est en studio, moi par exemple qui suis batteur, je fais de la batterie et j’ai envie qu’on entende une vraie batterie et pas une boite à rythme.

Dans la manière de composer, on a aussi exploré plein de choses, comme composer et arranger après. Aujourd’hui, et notamment après le disque qu’on a fait avec Arnaud, on essaie de vraiment produire nos jams. On improvise énormément en studio et on en tire ensuite le meilleur. Beaucoup de soirées de notre collectif sont basées là-dessus, notre autre groupe Émile Londonien est aussi né de ce processus. Avec Cheap House, on arrive en studio avec une couleur, une esthétique, une envie de faire cette musique, mais on peut se confronter avec d’autres choses.

Emile Londonien et Cheap House ne sont-ils pas les deux facettes d’un même projet, l’un tourné vers la scène et l’autre tourné vers le club ?

Complètement, et c’est la démarche qu’on poursuit avec le collectif OMEZIS. Pour nous, le jazz est une philosophie bien plus qu’une esthétique. On aime à défendre que le jazz est aussi une musique actuelle, et à l’inverse que house et techno peuvent aussi faire le chemin inverse en ayant leur place dans les festivals de jazz. Quand on rencontre certains producteurs, ils ont une culture jazz parfois plus conséquente que les jazzeux eux-mêmes. Avec Cheap House, on essaie d’amener le jazz et cette culture d’improvisation dans les clubs alors qu’avec Émile Londonien, on essaie d’amener une part de club sur les scènes jazz. Même si le rendu et les influences sont très différentes dans les deux projets, la démarche est en partie similaire.

Les passerelles entre jazz et musiques électroniques ont aussi fleuri outre-Manche, quel regard portez-vous sur tous ces jeunes Anglais qui cassent les codes ?

C’est une grosse influence évidemment. Lorsqu’on a découvert cette scène-là, on était en pleine construction artistique. La scène anglaise nous a mis une énorme claque et nous a prouvé que le jazz n’était pas cloisonné. En Angleterre, le jazz de ces années-là s’est vite joué dans des clubs, dans des salles punk, avec des gens qui boivent des bières et qui transpirent. Ça a été une révélation pour nous au regard de la scène française, qui devrait pouvoir faire cohabiter l’académisme et cette nouvelle forme. La révélation pour nous, ce fut vraiment The Comet is Coming avec le talent d’un Shabaka Hutchings, un jazz qui n’a pas besoin de solo par exemple. Une autre révélation, c’est l’album Black Focus de Yussef Kamaal. Là aussi, le jam a tout son sens, et ce qui est intéressant c’est l’improvisation commune, c’est le solo ensemble, et c’est le partage avec les gens dans une énergie collective. Dans l’approche groove de Yussef Kamaal, il n’y a rien de révolutionnaire en soi dans l’esthétique. Mais ce qui est révolutionnaire, c’est qu’il n’y a pas besoin de virtuosité ni qu’un seul nom sorte, ce sont des groupes qui émergent et forcément on s’est inspirés de ça.

Vous abordez d'ailleurs une démarche similaire avec votre collectif OMEZIS…

Exactement. Outre-Manche, on peut le voir dans les noms mêmes de leurs groupes comme Ezra Collective, et Kokoroko fait pareil. Ou Shabaka Hutchings qui a lui-même trois projets différents, chacun permettant d’explorer un univers distinct. L’album We Out Here du label Brownswood a montré tout ça, qu’une scène avait émergé avec des gens qui avaient envie de jouer ensemble et qui voulaient faire la même chose.

Arnaud Rebotini, vous avez travaillé avec Cheap House sur leur prochain disque, comment est née votre rencontre ?

On s’est rencontrés par l’intermédiaire de l’Opération Iceberg, un dispositif qui permet à des groupes émergents de rencontrer des artistes plus confirmés. Cheap House avait choisi de me rencontrer, j’avais un peu écouté leur musique et y trouvais des choses intéressantes. On a travaillé ensemble sur leur live, sur leurs morceaux, puis j’ai pris un peu la fonction de directeur artistique pour le live. Ça a bien marché, donc on est rentrés en studio ensemble pour produire leur prochain EP. De fil en aiguille, je leur ai proposé des idées pour leurs jams et la construction de leurs nouveaux morceaux.

D’autres groupes de leur génération tentent de rendre plus vivante la musique électronique en se passant des machines au profit des instruments, les Suisses de l’Éclair par exemple… Pourquoi un tel mouvement selon vous ?

Il y a une génération de musiciens, plutôt issue des années 80, qui pensait que la musique électronique, c’était juste appuyer sur un bouton, avec beaucoup de mépris de la part de ces gens-là sur ce type de productions. Je pense que les jeunes musiciens, quant à eux, ont conscience que les choses ont changé, que finalement on revient à un état de la musique comme au début des synthés, époque jazz-rock au kraut-rock.

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Vous participez aussi directement à l’un des titres du disque, Rocket 808, où l'on retrouve votre griffe… Quelle est la genèse de ce titre en particulier ?

Arnaud Rebotini : C’est un morceau assez Detroit avec ses nappes, le côté alien avec une partie vocoder, avec ce côté future-jazz, un truc un peu rétro-futuriste… Ce qu’a amené la musique électronique, en tout cas la techno, c’est que la simplicité et le minimalisme fonctionnait. Et ça, je pense que ça a inspiré tous les genres de musique. Lorsque Cheap House dit qu’ils font le chemin inverse du disco, ce n’est pas tout à fait vrai. Il s’est passé quelque chose entre les deux. Effectivement, la house, c’est du disco au synthé. Mais entretemps, l’émergence de cette musique et la difficulté de jouer avec ces machines pour faire des choses élaborées a fait que le minimalisme s’est finalement imposé. Cette empreinte-là, on la retrouve chez plein de groupes, comme Cabaret Contemporain avec qui j’ai aussi travaillé, et qui sont un peu dans la même démarche, de la recherche du minimalisme et de l’espace. C’est vraiment qui est actuel et pertinent selon moi.

Cheap House : La rencontre avec Arnaud a été formatrice à bien des égards. On avait ce besoin de nous confronter, dans le son, à cette musique électronique. Là où Arnaud est venu et nous a dit que ça ne sert à rien de se battre, qu’il faut plutôt s’inscrire en héritage de ce qui s’est passé. Et il a complètement raison lorsqu’il explique que le minimalisme de la techno est important. Cette approche du groove et de la construction, c’est très nouveau quand on sort du conservatoire et de ce monde du jazz qui a parfois pour but d’être dans la seule démonstration. La rencontre avec Arnaud nous a recentré sur l’essentiel de ce qu’on avait envie de défendre, c’est-à-dire jouer ensemble une musique qui peut paraitre simple mais qui ne l’est pas, au service d’une improvisation qui dialogue avec le public. Arnaud est une encyclopédie vivante, un historien de la musique, et il a une culture qui va bien au-delà de celle de la techno. On s’aperçoit que pour faire cette musique là, il faut aller chercher ailleurs, et c’est ça qui est passionnant.

À réécouter : FIP en Trans #1
1h 57