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Jean-Paul Boutellier : "Il faut rendre hommage aux femmes dans le jazz"

Par
La pianiste et chef d'orchestre Carla Bley
La pianiste et chef d'orchestre Carla Bley
© Getty - Roger Ressmeyer/Corbis/VCG

Rencontre avec le fondateur du grand festival Jazz à Vienne à travers les pochettes de vinyles de sa collection personnelle.

Le Festival Jazz à Vienne retentit dans l'impressionnant théâtre antique isèrois, au Club et dans les jardins de Cybèle  jusqu'au 13 juillet prochain. À quelques pas des lieux de concerts, la très émouvante exposition nommée Jazz à Vienne 40 ans d’émotions a pris place à l'église Saint André le Haut. Parmi les affiches, les magnifiques photos et les films qui rappellent chaque édition du festival, se trouve une exposition réjouissante sur Les femmes dans le Jazz. Si elles sont intervenues bien avant la naissance du vinyle qui date de 1948, l'exposition retrace leurs histoires à travers les nombreuses pochettes de disques d'hier et d'aujourd'hui.

Pourquoi la place des femmes dans le jazz vous a inspiré cette exposition ?

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Parce qu’il y a eu pas mal d’écrits, pas toujours sympathiques d’ailleurs, qui ont été faits sur l’absence de femmes dans la musique de jazz. On accusait les musiciens, les organisateurs, etc. C’est vrai, mais à l’époque j’ai commencé à faire ces conférences sur les femmes dans le jazz, non pas pour contredire ces assertions mais pour dire que le jazz est peut-être le seul domaine musical où elles sont présentes parce qu'elles se sont bagarrées. Il y a des interprètes ( chanteuses surtout) mais le domaine de la création artistique c’est là où les femmes étaient écartées. Par contre on les faisait poser pour la peinture, elles interprétaient la musique des autres, elle faisaient de l’éducation. Au début du vingtième siècle, le jazz est arrivé. Des femmes se sont battues car elles avaient envie de participer à ce mouvement et rien n’était fait pour les accueillir. D’abord, les lieux n’étaient pas propices à leur présence, les bordels, les quartiers interdits, les parades à la Nouvelle-Orléans auxquelles elles n’avaient pas droit. Puis il y avait un certain machisme de la part de quelques musiciens, de patrons de bar, de salles de spectacle. Pour les tournées c’était plus difficile d’avoir un groupe mixte car il fallait des loges, des transports séparés, etc. Elles ont vraiment été exclues.

Elles étaient présentes mais en tant que chanteuses. Comment se sont-elles bagarrées ?

On les a d’abord acceptées dans les revues, les vaudevilles et également comme chanteuses de blues. Un blues différent de celui des gens dans le Sud qui s’accompagnaient de leur guitare et parlaient de leurs problèmes. Les premières  apparaissent au début du 20ème siècle sur un blues urbain avec accompagnement très jazz. C’est comme ça qu’est née Bessie Smith qui a eu un succès énorme. Au début de l’industrie du disque, elle en a vendu plus d’un million dont elle n’a pas eu grand-chose car les hommes l’ont exploitée. Elle n’a jamais touché les droits d’auteur et tous ceux liés à ses concerts ont été empochés par son pianiste (sourire). Alors, pour une femme afro-américaine elle était riche mais bon ! Après, les premières femmes qu’on rencontre sont des pianistes car elles avaient reçues une certaine forme d’éducation pour accompagner les chanteurs dans les églises à l’orgue, à l’harmonium ou au piano et, ce que n’avait quasiment aucun homme à l’époque, à part Jelly Roll Morton ou deux autres, c'est une connaissance dans la musique, et elles savaient arranger. C’est là qu’elles ont été sollicitées.

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La première femme vraiment importante c’est Lovie Austin à Chicago qui tenait un orchestre uniquement masculin. La deuxième très connue à Chicago, ça a été Lilian Hardin (Lil Armstrong). Elle avait 17 ans, elle jouait dans un magasin de partitions et s’est faite remarquer par Jelly Roll Morton et d’autres pianistes. Quant King Oliver (cornettiste) est arrivé à Chicago, il l’a embauchée. Un an après Louis Armstrong débarque comme second trompette. Elle le trouvait gros, mal habillé, un peu benêt, ne connaissant pas bien la musique. Ils tombent amoureux et se marient. C’est elle qui a fait sa carrière. Elle lui a appris à se présenter, lui a donné une orientation de carrière en lui disant, «Ne reste pas à Chicago, tu vas à N.Y. c’est là que ça va se passer maintenant. Tu vas jouer avec Fletcher Andersen etc. ». Elle joue dans les premiers Hot Five Seven du trompettiste. Puis ils divorcent mais restent très liés. C’est une femme remarquable. Elle était directrice artistique chez DECCA. En même temps elle a monté une chaîne de restaurants et une maison de couture qui faisait les costumes d’Armstrong. Il y a eu quelques pianistes femmes à la Nouvelle-Orléans, c’était le seul endroit où elles étaient admises.

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Le jazz devient populaire à la fin des années vingt. Les big bands arrivent, beaucoup de femmes veulent jouer mais impossible pour elles. Donc elles vont faire des orchestres féminins. Le plus connu était The International Sweethearts of Rhythm, un excellent orchestre multiracial. Ça rappelait un peu le son de Kansas City. La chose assez extraordinaire c’est que toutes ces femmes n’ont jamais été enregistrées. Duke Ellington, Count Basie… oui mais pas elles. Par contre on a beaucoup de traces de leurs histoires grâce au cinéma parce que au niveau présentation, c’était marrant de voir des femmes qui jouaient de la musique. Parmi elles, il y a eu de très grandes musiciennes. Viola Smith par exemple, qui était très respectée par les batteurs de l’époque ou Clora Bryant (trompettiste-bugliste), Tina Davis à la trompette. Une seule a été enregistrée, c’est Blanche Calloway, la sœur aînée de Cab Calloway, qui dirigeait un big band d’hommes.

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Parlez-nous de la grande Mary-Lou Williams, mentor de Thelonious Monk, Bud Powel et tant d'autres.

C'est la personne essentielle qui a libéré la situation de la femme dans le jazz. Directrice musicale, pianiste, elle se  retrouve à la phase du passage du jazz classique au bebop. C'était l’égérie du bebop. Tous les musiciens, Monk, Parker, Gillespie, Miles… se sont retrouvés chez elle. Elle, elle appelait le bebop la Zombic Music. Duke Ellington disait d’elle « Elle est éternellement contemporaine ». Quel compliment ! Un des derniers concerts qu’elle a fait était avec Cecil Taylor. C’est extraordinaire. Elle a eu un rôle fabuleux. Dieu merci maintenant on la célèbre et je pense que s'il y a des femmes aujourd'hui qui font cette musique, c’est grâce à des personnalités comme elle.

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Il y a eu aussi des femmes très importantes comme la pianiste Marian McPartland. Puis un certain nombre sont allées vers d’autres instruments, des saxophonistes, des trombonistes comme Melba Liston. J’aime bien parler aussi de Marjorie Hyams qui a créé le style bebop au vibraphone bien avant Milt Jackson. Elle n'a jamais enregistré un disque sous son nom, c’est incroyable ! Et Mary Osborne, qui, derrière Charlie Christian, a créé le style à la guitare bien avant Kenny Burrell et tous les autres. Ce sont des femmes qui, à un moment donné, un peu écœurées de la façon dont elles ne pouvaient plus jouer. se sont retirées de la scène et ont fait d’autres activités.

Voici l’incomparable pianiste et cheffe d’orchestre, Carla Bley, dont on retient notamment le chef-d'œuvre libertaire Escalator Over the Hill. Que représente t-elle ?

C’est vrai qu'elle a eu un rôle assez exemplaire de passeuse. Elle s’est trouvée à la jointure entre le Hard Bop qui était la musique de l’époque et la musique contemporaine. C’était pas tout à fait du free jazz, je dirais plutôt de la musique contemporaine mais associée avec des musiciens comme Ornette Coleman et beaucoup d’autres.

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On avance vers aujourd’hui. De qui auriez-vous envie de parler ?

Ce qu’il y a de formidable, c’est qu’actuellement les femmes sont présentes partout mais je pense qu’il y a toujours un problème : elles ne sont pas très nombreuses. On estime entre 10 et 15 pour cent de musiciennes. Mais je remarque qu'elles sont souvent leaders. C’est-à-dire qu’elles ont du mal à s’intégrer dans des groupes, donc si elles veulent jouer, il faut qu’elles dirigent. Pour en connaître un certains nombre, ce n’est pas toujours leur volonté et ça reste significatif du fait qu'elles sont souvent exclues d’autres groupes. Ce n’est pas pour des raisons de ségrégation mais c’est tellement plus simple de faire autrement ! Ce que je trouve intéressant c’est que réapparaissent des groupes purement féminins. Avec Rhoda ( Scott) et aussi un groupe formidable qui est Artémis , peu connu en France, avec la pianiste Renée Rosnes, la clarinettiste Anat Cohen, la chanteuse Cécile McLorin Salvant et cette saxophoniste bolivienne formidable Melissa Aldana. C’est un très très beau disque. Je trouve vraiment dommage qu’on ne les mette pas plus sur le devant de la scène. Elles devraient être dans tous les festivals ces femmes.

Dans votre panoplie se trouvent des pochettes vinyles d'Anne Paceo, Airelle Besson, Géraldine Laurent, Esperanza Spalding… Avez-vous un coup de cœur particulier ?

J’ai un coup de cœur pour toutes (rires). Ce que j’aime bien c’est leur sens de la créativité, leur simplicité. On les retrouve dans tous les styles mais elles ont un peu toutes la même attitude, j’aime bien. Et la pianiste japonaise Hiromi Uehara ? On ne la voit plus dans les très grands festivals, c’est dommage. Je ne sais pas pourquoi on veut privilégier d’autres musiques en disant que le jazz est mort, il n’est pas mort ! J’aime bien les énergies de ces femmes. Anne Paceo, elle a une vitalité fabuleuse et j’ai adoré ce qu’elle a fait dans son mélange de ce qu’on appelle la world music. Là c’est un réel passage, elle n’a pas réutilisé quelque-chose pour en faire du commerce, elle a fait un vrai métissage culturel.

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Géraldine Laurent c’est d'abord une très bonne interprète, et puis j’aime bien son quartet avec Paul Lay. Elle a trouvé un pianiste à la hauteur de son talent**. Et  Esperanza Spalding (contrebassiste-chanteuse précoce encouragée par Pat Metheny) ?** Je me souviens les premières fois que je l'ai programmée, c’était extraordinaire. Mais depuis, je suis un peu déçu de ses orientations. J’avais beaucoup aimé le trio qu’elle avait formé avec Terri Lyne Carrington et Geri Allen qui malheureusement n’est plus là.

Aujourd'hui, tel orchestre qui n’a pas au moins une femme, on le casse. Mais non, ce n'est pas si simple, ça tient au fait qu’il n’y a pas assez de filles dans les écoles de jazz et les conservatoires. Il y a beaucoup de professeurs hommes et quelques femmes mais sur certains instruments. Il faut être vigilent parce que les filles sont minoritaires dans ces écoles et elles sont un peu coincées de temps en temps. Elles n’osent pas avancer. On ne le souligne pas assez mais les pionnières qui se sont battues pour affirmer leur situation de musiciennes de jazz permettent aujourd'hui à des Géraldine Laurent et des Anne Paceo d’exister. Et je ne pense pas qu’on n’ait eu la même chose dans d’autres formes musicales. Il faut leur rendre hommage à ces femmes.

À réécouter : Les femmes dans le Blues
55 min
39 min