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Rencontre avec Julien Lourau au festival Jazz à Sète

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Julien Lourau au festival Jazz à Sète
Julien Lourau au festival Jazz à Sète
- Betty Klik

Julien Lourau et son quintet ont offert au public un set étourdissant de créativité. L'occasion d'une discussion avec le saxophoniste autour de son projet "Power of Soul: The Music of CTI".

Depuis quelques années la cité de Georges Brassens se transforme tout au long de l'été en véritable temple de la musique, vibrant aux sons du monde depuis l'écrin maritime qu'est le Théâtre de la Mer. Après le Worldwide de Gilles Peterson et avant Fiest'A Sète, la ville accueille les meilleures créations du jazz sous toute ses formes. Après une 26ème édition réussie mais toujours sous le coup de restricitions, Jazz à Sète a retrouvé toute sa splendeur cette année avec la venue de Marcus Miller, Herbie Hancock, Kenny Barron, Stacey Kent, Yonathan Avishai entre autres.

Parmi les temps forts de cette édition, la soirée du 19 juillet a été marquée par la venue de la chanteuse londonienne Izo FitzRoy délaissant ses claviers pour le piano à queue découvert sur le site et livrant avec son orchestre un set soul gospel de premier ordre, suivi par le show aussi classieux que classique de la chanteuse américaine Robin McKelle. A l'heure où la brume s'installait sur la scène, Julien Lourau et ses acolytes surdoués nous ont offert un concert étourdissant, réveillant l'esprit créatif des années 70 et du label CTI, alternant tempête groove et lyrisme, livrant une version dantesque du Power of Soul de Jimi Hendrix ou se lançant dans un duo claviers saxophone en apesanteur du Don't Mess with Mister T. de Marvin Gaye et Stanley Turrentine. Un instant intense que nous avons prolongé avec le saxophoniste.

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Vous venez présenter à Sète votre dernière création Power of Soul : The Music of CTI sorti quatre ans après votre album avec The Groove Retrievers.

Oui j'ai profité de cette période pour revenir à l'expérience de sideman que j'ai toujours affectionné. Sortir un album est toujours une lourde charge et le statut de sideman permet des rencontres et des expériences musicales dont je me nourris. J'ai aussi réalisé plusieurs albums dont celui du saxophoniste Léon Phal et son quintet. Et puis le producteur Antoine Rajon m'a proposé un projet pour son label Komos et sa série d'albums hommages. J'ai très vite pensé à Salt Song de Stanley Turrentine, un album que ma mère m'avait rapporté du Canada quand j'avais 13 ans. J'étais passionné par les arrangements de cordes, de cuivres que l'on retrouve sur les productions du label CTI.

Ce label précurseur des années 70 est aujourd'hui méconnu:

Oui c'est fou. Il a été créé en 1967 par Creed Taylor qui avait déjà fondé Impulse!, son ingénieur du son était Rudy Van Gelder, qui avait travaillé pour Blue Note et ses musiciens de studio constituaient un véritable All Stars avec Ron Carter, George Benson, Bob James, Freddie Hubbard, Paul Desmond, Idris Muhammad ou même Keith Jarrett.

Le label a sorti une centaine d'albums bénéficiant d'arrangements somptueux de Don Sebesky ou du Brésilien Eumir Deodato qui a notamment travaillé sur l'adaptation du poème symphonique Ainsi parlait Zarathoustra, le plus grand tube du label. Les disques sont connus des amateurs ou des DJ, ses albums ont été samplés par les plus grands du hip hop comme Run-DMC ou Snoop Dogg. Pourtant quand j'en parle à des musiciens de jazz, CTI ne leur évoque rien.

Vous parliez de la richesse des arrangements, comment avez vous appréhendé cette relecture du répertoire de CTI sur votre album ?

Évidemment nous ne sommes plus dans les années 70. A l'époque l'industrie du disque était florissante et avait les moyens d'engager des grands orchestres, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Mais cette contrainte était aussi le moyen de réinventer les morceaux, de leur donner une nouvelle direction. J'ai choisi des titres que j'aimais, j'en ai découvert d'autres grâce à des amis passionnés et nous avons travaillé sur les arrangements avec Mathieu Débordes. Les arrangements de cordes ou de cuivres originels ont par exemple été remplacés par les claviers d'Arnaud Roulin et Léo Jassef.

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À cette époque beaucoup d'arrangeurs venaient du classique du coup on retrouvait des reprises des grands thèmes. Dans la même idée nous avons fait un mashup entre l'oiseau de feu de Stravinsky et firebird du groupe Mahavishnu Orchestra pour la scène. Dans les seventies que ce soit avec les productions de CTI ou dans le rock progressif, la musique est très libre et sophistiquée avec le jazz fusion de Chick Corea et "Return to Forever" par exemple. C'est foisonnant, très écrit. Il y a une espèce de cousinage avec mon projet. Pour la scène nous avons aussi réarrangé du Chick Corea et on va continuer d'explorer cette époque avec d'autres titres.

Difficile de ne pas aborder le groove à propos de votre musique. Chacun à sa propre appréhenson du groove. Quelle est la votre ?

La définition du groove est le sillon, celui du vinyle bien sûr mais aussi celui creusé dans les champs. Il y a ce côté répétitif du groove qui rejoint la répétition des gestes dans le travail manuel. C'est aussi pour moi le retour à la danse, la fonction originelle du jazz.

Une direction que vous allez prendre dès le début des années 90 avec le Groove Gang.

Le mot groove était assez méconnu en France, ça va arriver finalement au milieu des années 90 de Londres avec des personnes comme Gilles Peterson, qui rappelons le arrivait à faire danser les gens avec du Mingus dans ses mix. Il faut se souvenir que dans les années 80, le ministère de la culture, très puissant à l'époque, a voulu privilégier une forme de jazz européen, moins dansant. C'est aussi l'époque d'un retour à un certain classicisme acoustique dans le jazz comme par exemple avec les frères Marsalis.

Julien Lourau et son quintet au festival Jazz à Sète
Julien Lourau et son quintet au festival Jazz à Sète
- Betty Klik

Je me suis retrouvé à jouer jeune musicien avec par exemple un public qui disparaissait une fois le concert fini. Je me suis dit est-ce que ça va être comme ça toute ma vie ? J'avais envie de me confronter et rencontrer le public de manière plus intense. Avec le Groove Gang nous allions jouer dans des salles qui n'étaient pas labélisées jazz, avec un public debout. Il y avait aussi la volonté de retrouver l'esprit de groupe, inhérent à l'histoire du jazz. Dans les années 90 il y en avait peu dans le jazz. Il y avait cette intention, on va prendre un minibus neuf places et on va aller jouer dans des salles de rock avec des musiciens de jazz qui auraient certainement gagné plus sur des scènes nationales. Nous étions "en mission pour le seigneur" comme dans les Blues Brothers...

Vous explorez tous les styles depuis vos débuts. Que pensez-vous de cette jeune génération de musiciens qui ont eux aussi une vision globale de la musique et refusent l'étiquette jazz pour certains ?

Ce sont deux générations différentes. J'appartiens à celle qui a pu voir en concert des monuments comme Elvin Jones ou McCoy Tyner. J'ai eu la chance de cotôyer des artistes fabuleux comme Abbey Lincoln ou Henri Texier qui d'une certaine façon m'ont passé le témoin perpétuant ainsi la tradition de la culture orale du jazz. C'est assez irremplaçable et se perd un peu. La jeune génération qui a la chance d'avoir accès au savoir par les conservatoires et les grandes écoles de musiques à une approche différente, forcement plus universitaire. On a parfois l'impression que sans ce passage de témoin oral, cette nouvelle génération accorde un peu moins d'importance aux aînés, à l'histoire et à ces vibes qui se transmettent.

Julien Lourau au festival Jazz à Sète
Julien Lourau au festival Jazz à Sète
- Betty Klik
1h 02