10 mars 2002 : le jour où Jospin a explosé en vol

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10 mars 2002 : le jour où Jospin a explosé en vol

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Lionel Jospin donne une conférence de presse à son quartier général après les résultats du premier tour de la présidentielle à Paris, le 21 avril 2002.
Lionel Jospin donne une conférence de presse à son quartier général après les résultats du premier tour de la présidentielle à Paris, le 21 avril 2002.
© Getty - Daniel SIMON / Contributeur

Le 10 mars 2002, Lionel Jospin prononce les paroles de trop qui donneront à son adversaire Jacques Chirac les armes nécessaires pour le déstabiliser, jusqu’à sa sortie de route le 21 avril suivant.

La scène est restée gravée dans les mémoires. Ce dimanche 21 avril 2002, le candidat socialiste arrive au siège de sa campagne peu après 19 heures. Il y est accueilli par des centaines de militants enthousiastes qui scandent "Jospin, président !".

Il est calme, comme soulagé que s’achève enfin cette campagne du premier tour de l’élection présidentielle. Déjà concentré sur l’affrontement final, déterminé à remporter ce combat singulier qui les oppose depuis cinq ans : lui à Matignon, Premier ministre de la gauche plurielle, Jacques Chirac à l’Elysée, président empêtré dans une cohabitation au long cours.

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Le temps du désenchantement 

Mais lorsqu’il pénètre dans son bureau, il comprend instantanément. François Hollande, Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry, Laurent Fabius, ils sont une dizaine, sa garde rapprochée. Leur silence noué, leurs regards affligés disent tout. C’est Gérard Le Gall, le Monsieur sondages du candidat, qui se dévoue : "Lionel, ça va être difficile, Le Pen est devant toi". Le temps se fige.

Comme il va se figer pour bon nombre de Français à 20 heures quand sont annoncés les résultats à la télévision. Chirac obtient 19,9% des voix, le plus faible score jamais réalisé par le candidat arrivé en tête au premier tour. Avec 16,9% des suffrages, le président du Front national, Jean-Marie Le Pen, est qualifié pour le second tour. Il devance Jospin de 194 600 voix.

Les partisans de Lionel Jospin lors de sa conférence après les résultats du premier tour de la présidentielle à son quartier général à Paris le 21 avril 2002.
Les partisans de Lionel Jospin lors de sa conférence après les résultats du premier tour de la présidentielle à son quartier général à Paris le 21 avril 2002.
© Getty - Daniel SIMON / Contributeur

Suivent, loin derrière, les treize autres candidats de cette campagne prolifique. Notamment les sept candidats de gauche (trois trotskistes, le communiste Robert Hue, l’écologiste Noël Mamère, la radicale Christiane Taubira et le "républicain" Jean-Pierre Chevènement) qui ont éparpillé les voix de gauche de manière périlleuse.

Deux heures plus tard, Lionel Jospin prend la parole : "Le résultat du premier tour vient de tomber comme un coup de tonnerre". Mais c’est un autre coup de tonnerre qui tétanise, l’instant d’après, ses partisans et le "peuple de gauche". Car il poursuit : "Au-delà de la démagogie de la droite et de la dispersion de la gauche qui ont rendu possible cette situation, j’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique".

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Le sort de l’élection est scellé : le 5 mai, plus de 82% des Français, résolus à faire barrage à l’extrême droite, reconduisent Chirac à l’Elysée pour un mandat de cinq ans.

Les mots de trop 

Six semaines plus tôt, ce scénario était impensable. Après avoir déclaré sa candidature le 20 février, le Premier ministre-candidat avait mis un moment à trouver ses marques. Prématurément tourné vers le second tour, il avait affirmé que s’il était, lui, "d’inspiration socialiste", son projet n’était "pas socialiste". On fait mieux pour mobiliser son camp ! De même, son slogan de campagne – "Présider autrement" – ne disait rien de son projet.

Mais, après tout, c’était sa stratégie : cogner sur Chirac, jouer à plein du rejet dont il semblait l’objet. Et de meeting fiévreux en formules assassines, il n’avait pas tardé à lâcher ses coups, brocardant le vide du septennat chiraquien, dénonçant ses promesses fallacieuses et sa démagogie en matière d’insécurité, renvoyant enfin le chef de l’État aux affaires juridico-financières qui lui collent aux basques depuis des années. Ce punch avait réveillé la campagne, galvanisé les militants, revigoré les sondages, installé un début d’euphorie.

Jusqu’à cette nuit du 10 mars où Jospin commet la gaffe dont Chirac va faire son miel. Dans l’avion qui le ramène d’un déplacement express à La Réunion, il va bavarder en confiance avec la dizaine de journalistes qui l’accompagnent.

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La conversation à bâtons rompus en vient naturellement à la campagne de Chirac, poussive depuis un mois. La réponse fuse, sans détour : "Il est fatigué, vieilli, gagné par une certaine usure du pouvoir", lâche Jospin sans précaution. Le propos paraît bénin. Tous les observateurs pensent la même chose. Pourtant, ce "vieilli, usé, fatigué", bientôt relayé par l’Agence France Presse puis amplifié par tous les médias, va faire basculer la campagne.

Car Chirac n’est pas né de la dernière pluie. Il comprend en un instant qu’il tient là l’occasion de déstabiliser son adversaire. Et il le fait avec maestria, le lendemain soir, sur France 2, en prenant les Français à témoin de l’affront qui lui est fait : "Qu’est-ce que j’entends ? Des propos sur le physique, sur le mental, sur la santé… Dans un premier temps, cela m’a fait sourire. Dans un deuxième temps, je n’ai pas souri du tout. Pas pour moi, naturellement, mais pour les Français. C’est une technique qui s’apparente presque au délit de sale gueule". Puis il enchaîne sur les affaires : "La gauche a parfaitement compris que j’étais le seul obstacle à sa mainmise totale sur le pays. Par conséquent, elle a engagé une stratégie consistant à essayer de m’abattre par tous les moyens. Ce sont les méthodes de tous les extrémismes."

Jacques Chirac répond aux questions des journalistes de France 2, Olivier Mazerolle et Gérard Leclerc, le 11 mars 2002.
Jacques Chirac répond aux questions des journalistes de France 2, Olivier Mazerolle et Gérard Leclerc, le 11 mars 2002.
© AFP - PATRICK KOVARIK / AFP

Jospin sorti de route 

Jospin encaisse. Mais il a la tête ailleurs. Pendant les trois jours qui suivent, il met, bien tardivement, la dernière main à son programme, multiplie les réunions d’arbitrage, les relectures lignes à ligne, pour un résultat qui paraîtra d’ailleurs sans relief. Pendant ce temps, Chirac engrange : les intentions de vote en sa faveur bondissent de 4 à 5 points, celles du Premier ministre s’effritent d’1 à 2 points. La dynamique a changé de camp.

Jospin comprend, mais un peu tard, que si les Français n’ont plus guère d’illusions sur le président de la République, ils lui conservent néanmoins leur sympathie. Et il va ruminer sa bourde pendant une longue semaine. Jusqu’au 19 mars où il vient solder l’affaire à la télévision : "J’ai porté un jugement, j’ai parlé d’usure. Ce n’était pas une déclaration publique. Puisque c’est devenu un fait politique et que cela a été compris comme cela, je veux dire très simplement que je suis désolé si cela a été compris de cette façon". Avant d’ajouter ce codicille pour le moins intrigant : "Ce n’est pas moi. Cela ne me ressemble pas". Comme si présenter des excuses à un homme qu’il estime si peu lui était insupportable.

Il reste que, à un mois du premier tour, le mal est fait. Voilà le candidat ébranlé par ses confidences aériennes. Son équipe pléthorique s’avère soudain hésitante et tiraillée par de sourdes rivalités. Toute sa stratégie enfin est caduque : il voulait discréditer Chirac, c’est lui qui apparaît disqualifié.

Il résuma parfaitement le reste, le soir du 21 avril : la démagogie de la droite et la dispersion de la gauche. Mais le poison du doute était installé depuis l’explosion en vol dans la nuit du 10 mars.

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