13 avril 1974 : le jour où Chirac a torpillé Chaban

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13 avril 1974 : le jour où Chirac a torpillé Chaban

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Jacques Chirac et Jacques Chaban-Delmas, le 03 mai 1974 au Palais des Congrès à Paris.
Jacques Chirac et Jacques Chaban-Delmas, le 03 mai 1974 au Palais des Congrès à Paris.
© AFP - AFP

Le 13 avril 1974, Jacques Chirac lance "l’appel des 43" signé par 39 parlementaires et 4 ministres issus de l’UDR. Ce manifeste vise à faire échouer Jacques Chaban-Delmas à l'élection pour faire triompher Valéry Giscard d'Estaing face à François Mitterrand.

Cette année-là  - nous sommes en 1974 - le samedi 13 avril marquait le début du long week-end de Pâques. Cette trêve était bienvenue après la folle agitation qui électrisait le Tout-Paris politique depuis une dizaine de jours.

Le 2 avril 1974 dans la soirée, en effet, un communiqué de l’Elysée avait annoncé la mort du président de la République. Georges Pompidou avait eu beau affronter stoïquement le cancer qui le rongeait, personne n’ignorait la dégradation de son état de santé, tant il était apparu affaibli lors de ses dernières sorties publiques. Personne, pourtant, n’imaginait cette fin brutale. Tragiquement, sa succession était donc ouverte. Et ouvrait la voie à toutes les ambitions.

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La course à l'élection  

Jacques Chaban-Delmas est le premier à se jeter dans la mêlée. Depuis des mois, l’ancien premier ministre fait figure de futur champion des gaullistes. Décidé à prendre tout le monde de vitesse, le maire de Bordeaux annonce sa candidature dès le 4 avril 1974. Il n’attend même pas la fin de l’hommage que son successeur Pierre Messmer est en train de rendre au président défunt devant tous les députés, debout dans l’hémicycle du Palais Bourbon.

Jacques Chaban-Delmas, candidat à l'élection présidentielle, s'exprime à la tribune devant un portrait du général de Gaulle lors d'un meeting de campagne au palais des congrès de Versailles, mai 1974.
Jacques Chaban-Delmas, candidat à l'élection présidentielle, s'exprime à la tribune devant un portrait du général de Gaulle lors d'un meeting de campagne au palais des congrès de Versailles, mai 1974.
© AFP - STF / AFP

Plus décents et plus habiles, Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand patientent jusqu’au 8 avril pour entrer dans l’arène. À 48 ans, le premier est fort de son talent, de l’air de modernité qu’il cultive et de son expérience de ministre des finances du général de Gaulle pendant six ans et de Pompidou depuis cinq ans. Il se déclare à la télévision, depuis sa mairie de Chamalières : "Je voudrais regarder la France au fond des yeux, lui dire mon message et écouter le sien".

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La candidature de Mitterrand est une évidence. Il a conquis le Parti socialiste en 1971, conclu un programme commun avec les communistes et les radicaux en 1972 et, plus encore qu’en 1965, il porte les espoirs de toute la gauche. D’un mot, il emballe la salle de la Mutualité où sont réunis les socialistes : "Vous voulez que je sois candidat. Eh bien, je le serai ! Si nous l’emportons, ce sera le commencement des temps nouveaux".

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Chaban, Giscard et Mitterrand sont loin d’être seuls. Neuf autres candidatures sont validées par le Conseil constitutionnel : deux trotskistes, Alain Krivine et Arlette Laguiller, l’écologiste René Dumont, le président du Front national Jean-Marie Le Pen, l’atypique maire de Tours défenseur de l’ordre moral Jean Royer, sans oublier un royaliste, un ex-socialiste réfractaire à l’alliance avec les communistes et deux fédéralistes européens…

Le casting est donc complet et chacun peut espérer profiter de la trêve pascale pour reprendre son souffle.

L'offensive Chirac 

C’est sans compter sur Jacques Chirac. Avec ses manières de bulldozer, le jeune ministre de l’intérieur se démène depuis dix jours pour barrer la route à Chaban. C’est son intérêt bien compris : si Chaban s’impose, et avec lui les barons gaullistes, son avenir immédiat menace d’être compromis. Mais il a également la conviction que le maire de Bordeaux n’est pas de taille à affronter la gauche.

Dès le 4 avril, il ouvre les hostilités. Le premier ministre, Pierre Messmer, a convoqué à Matignon tous les caciques de la droite. Devant Chaban, qui vient d’annoncer sa candidature, Chirac n’y va pas par quatre chemins : "Si vous êtes candidat, Giscard se présentera aussi et vous disparaîtrez dans la trappe. Vous êtes un mauvais candidat. À la fin des courses, vous ferez 15%, Giscard 30% et Mitterrand 45%. Laissez Messmer y aller. Avec lui, on est sûrs d’avoir un candidat unique, capable de battre la gauche".

Jacques Chirac, Premier ministre du Président Valery Giscard d'Estaing s'adresse aux journalistes  sous le regard de Pierre Messmer, son prédécesseur à l'Hôtel Matignon en mai 1974.
Jacques Chirac, Premier ministre du Président Valery Giscard d'Estaing s'adresse aux journalistes sous le regard de Pierre Messmer, son prédécesseur à l'Hôtel Matignon en mai 1974.
© AFP - AFP

Il enfonce le clou trois jours plus tard, devant le comité central de l’UDR, le parti gaulliste, sans se soucier de la bronca qu’il déclenche : "En ma qualité de ministre de l’intérieur, je puis vous assurer que sans candidature unique, nous allons au casse-pipe. M. Chaban-Delmas en portera l’entière responsabilité".

Il poursuit son offensive et fait si bien le siège du premier ministre que Messmer annonce sa candidature le 9 avril 1974 au matin, avant d’y renoncer le soir même, faute d’avoir fait sur son nom l’union de la majorité. Pour Chirac, peu importe, son objectif est atteint : Chaban ayant refusé de se ranger derrière le premier ministre, il fait désormais figure de diviseur.

"L'appel des 43" ou la mise en défaite orchestrée de Chaban-Delmas 

Le second temps de la manœuvre est déclenché le samedi de Pâques. Ce 13 avril 1974 en fin de journée, à la surprise générale, un texte est rendu public. Il est cosigné par Chirac et trois autres ministres, dont celui de la justice, ainsi que par 39 députés de la majorité. C’est le ministre de l’intérieur, directement ou par l’intermédiaire des préfets, qui a battu en quelques heures le rappel des signataires.

Cet "appel des 43" paraît anodin. Il déplore à nouveau la multiplication des candidatures à droite, il réitère le souhait d’une candidature unique et il reste évasif sur la suite. Officiellement, les "43" se défendent de vouloir torpiller Chaban. Mais chacun comprend qu’ils prennent date et préparent leur ralliement à Giscard.

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Chirac a d’ailleurs sauté le pas le matin même. Discrètement, il a rencontré Giscard au ministère des finances. Ce sera leur seul tête à tête durant la campagne. Mais il est décisif. Avec le culot qui est déjà sa marque de fabrique, le ministre de l’intérieur dévoile son projet d’appel regroupant les adversaires de Chaban. "Je ne peux pas vous soutenir directement sans apparaître comme un traître", explique-t-il à Giscard. "Mais je peux ainsi vous apporter les quelques points qui vous permettront de franchir le seuil de 30% des voix au premier tour et vous placeront dans la meilleure position possible pour affronter Mitterrand."

Et c’est ce qui se passe. La fracture du camp gaulliste s’élargit. Suave, Giscard déclare qu’il comprend et approuve l’appel des 43. Ceux-ci se retrouvent bientôt 56, puis 72. Chaban commence à dévisser dans les sondages quand Giscard consolide sa position. La campagne confuse du premier, la campagne brillante du second feront le reste. Le 5 mai, au soir du premier tour, le naufrage du maire de Bordeaux est terrible : il ne recueille que 15% des voix. Avec plus de 32%, le ministre des finances bénéficie d’une dynamique qui lui permet, le 19 mai 1974, de battre d’un rien François Mitterrand.

Huit jours plus tard, Chirac est remercié de sa dissidence : il est nommé premier ministre. Giscard veut voir en lui un "bon garçon". Il ne tardera pas à déchanter.

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