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1515, Marignan : la grande mythification

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"Marignan ? 1515 ! " La date est facile à retenir, ce qui explique que cette bataille soit inscrite dans toutes les mémoires. Mais elle est évidemment entrée dans l'Histoire pour d'autres raisons que cette particularité calendaire. L'historien Didier Le Fur nous raconte comment un événement militaire s'est peu à peu construit en moment de gloire nationale.

 La bataille de Marignan, attribuée au maître de l'Antiphonaire de la bibliothèque de Busto Arsizio, un peintre lombard
La bataille de Marignan, attribuée au maître de l'Antiphonaire de la bibliothèque de Busto Arsizio, un peintre lombard

C'était il y a un demi millénaire les 13 et 14 septembre. Aucun doute d'ailleurs ne persiste sur la véracité de ces dates, pour la bonne raison que François Ier avait eu 21 ans le 12 septembre, la veille du combat.

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Marignan, c'est d'abord une histoire de prétentions impériales des rois de France en Italie ; la poursuite d'une politique engagée par Charles VIII, vingt ans auparavant, alors que la France se reconstruisait et cherchait à s’étendre à la fin de la guerre de Cent Ans. Son cousin et successeur, Louis XII, conquiert le Milanais et le conserve jusqu’à 1512. Mais "toute l’Europe s’est mise contre lui. Il perd le duché et des traités de paix sont signés. Son petit neveu, François Ier, lui succède, et dès son avènement, prépare une expédition pour l’Italie ", explique Didier Le Fur, historien , auteur de Marignan : 13-14 septembre 1515 (Perrin, 2004) et d'une biographie de François Ier (Perrin, 2015).

Cette expédition a lieu aux mois de juillet, août et septembre 1515 et s’achève par la bataille de Marignan, à une douzaine de kilomètres de Milan, qui permet au nouveau roi de France de reconquérir le duché.

Didier Le Fur
Didier Le Fur

C’est une bataille très longue, l’une des plus longues, puisqu’elle dure deux jours. En général, une bataille, c’est deux, trois, quatre heures maximum. On essaye toujours d’éviter ces batailles parce qu’elles sont meurtrières mais en plus coûtent très très cher : les traités de paix venant juste après, en général on n’a pas le temps de les négocier lorsqu’on fait des guerres de siège.

Didier Le Fur

La bataille commence très mal pour les Français, qui pensaient pouvoir remporter le duché par la négociation, l’armée milanaise étant très faible. Mais le 13 septembre, les choses ne tournent pas comme ils l’escomptaient. C'est seulement le 14 septembre que, grâce au renfort des Vénitiens, le vent tourne en faveur des troupes de François Ier :

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De Marignan à "la bataille des géants " : la construction d'un mythe
Impossible de savoir quel fut le rôle réel de François Ier durant la bataille de Marignan. "C’est très compliqué car lui seul raconte ce qu’il a fait. Personne d’autre que lui n'est là pour en témoigner ", explique Didier Le Fur

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Miniature. Hiéroglyphe de la bataille de Marignan. Anonyme, 1515. Musée Condé
Miniature. Hiéroglyphe de la bataille de Marignan. Anonyme, 1515. Musée Condé

Alors pourquoi cette bataille a-t-elle particulièrement fait date ? D’abord parce qu’elle a été écrite trois fois, sous François Ier, dans des versions toujours plus magnifiées.

Selon Didier Le Fur, les auteurs ayant consigné les faits n'ont pas participé à l'expédition : ils disposent seulement de la lettre du roi, destinée à sa mère mais immédiatement publiée. Le souverain est dépeint comme un héros.Et comme on ne connaît du déroulé de la bataille que ce qu'il en a raconté, on prolonge ces textes par des invectives contre les Suisses.

Les choses auraient pu s’en tenir là, mais c’est sans compter sur les manœuvres de la papauté, incarnée par Léon X, qui confère à la bataille une dimension mystique (première réécriture). Puis sur la nécessité de redorer le blason de François Ier après la défaite de Pavie, en 1525, au cours de laquelle la France reperd définitivement le Milanais (deuxième réécriture) :

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A la mort d'un souverain, on dresse toujours un bilan de son règne en même temps que sont vantées les qualités du défunt : il est généralement question de justice, de capacité à avoir bien géré le royaume… mais aussi de faits d'armes. Or, "l’aspect militaire de François Ier, sur trente-deux ans de règne, n’est pas si glorieux. Marignan va donc prendre une importance plus grande encore après sa mort, en 1547. C’est d’ailleurs pour ça qu’Henri II choisit, pour décorer le mausolée de son père, un épisode de Marignan. Cette bataille devient le chef d’œuvre de François Ier sur le plan militaire ", raconte Didier Le Fur.

Marignan : le bas relief de Saint Denis, ornant le Mausolée de François Ier
Marignan : le bas relief de Saint Denis, ornant le Mausolée de François Ier

A partir de ce moment-là, la bataille de Marignan est de plus en plus mythifiée. Elle devient "la bataille des géants " et les noms de certains chevaliers y ayant participé revêtent soudain une aura exceptionnelle : La Palice, La Trémoille, Bourbon... :

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Marignan après le XVIè siècle, de mémoires en mémoires (où le chevalier Bayard fait son apparition)

La bataille de Marignan perd de sa superbe lors de la Révolution, et au tournant du XIXe siècle. On y estime que c'était une bataille impérialiste, onéreuse, stupide et inutile. Puis vient le temps de l'avènement de Louis XVIII.

La Restauration ne pouvant pas se référer à la monarchie de 1789 - tout ce qui s’était passé ensuite était encore dans les mémoires -, il faut inventer une sorte de nouveau régime. On n’est pas dans une monarchie constitutionnelle, mais dans une monarchie dite tempérée, et dont le symbole, durant les XVIIe et XVIIIe siècles, est Louis XII. "Mais il était perçu comme un peu francocentriste, or il fallait donner une image un peu plus glorieuse. Restait Marignan. Sauf que François Ier ne pouvait pas être seul dans cette mémoire. Il fallait rajouter l’idée de la fidélité de la noblesse à la monarchie. On a alors ajouté le chevalier Bayard… ", explique, amusé, l'historien :

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François Ier armé chevalier par Bayard, par Louis Ducis, 1817
François Ier armé chevalier par Bayard, par Louis Ducis, 1817

Le récit s’est perpétué. A partir du XIXè siècle, l'Histoire est enseignée à l'école (elle l'était auparavant, mais seulement chez les Jésuites)* : "On est toujours dans une France guerrière, une France qui a des aspirations colonialistes, donc toute guerre ou bataille illustrant cette puissance française à l’étranger est glorieuse. Cette idée est entretenue dans les livres pour adultes, mais aussi dans les livres pour enfants, et notamment dans les livres scolaires."* De la IIe République jusqu'à la moitié du XXe siècle, les connaissances des élèves sur Marignan ne se résument pas à une simple date* :*

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Bataille de Marignan, François Ier et le chevalier Bayard, image d'Epinal
Bataille de Marignan, François Ier et le chevalier Bayard, image d'Epinal

Après avoir eu son heure de gloire jusque dans les images d'Epinal, le récit de Marignan s'est peu à peu dilué au cours du XXè siècle au point de se résumer aujourd'hui à une simple mention dans les manuels d'Histoire. Il y a fort à parier que le 500e anniversaire ne suffira pas à redonner à cette bataille tout l'éclat dont l'Histoire l'avait momentanément parée. Mais consolons-nous : l'automatisme "1515, Marignan " a sans doute encore de beaux jours devant lui.