16 mars 1981 : le jour où Mitterrand a fait tapis à "Cartes sur table"

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16 mars 1981 : le jour où Mitterrand a fait tapis à "Cartes sur table"

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François Mitterrand, sur le plateau de l'émission "Cartes sur Table", interrogé par Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach, pendant la campagne des élections présidentielles le 16 mars 1981.
François Mitterrand, sur le plateau de l'émission "Cartes sur Table", interrogé par Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach, pendant la campagne des élections présidentielles le 16 mars 1981.
© Getty - Jean-Claude FRANCOLON / Contributeur

Interviewé le 16 mars 1981 dans l'émission "Cartes sur table" d'Antenne 2, François Mitterrand livre un tour de force décisif pour la suite de l'élection, adoptant une attitude percutante et clôturant l'entretien en affirmant fermement son opposition à la peine de mort.

"Il faut avoir des nerfs pour battre un monstre froid comme Valéry Giscard d’Estaing". Cette confidence de François Mitterrand en janvier 1981 dit toute sa détermination. Battu de justesse sept ans plus tôt, il n’a cessé de préparer sa revanche. Et c’est en maître tacticien qu’il va conduire sa troisième campagne présidentielle.

La partie est complexe. Personne ne doute en effet que le président sortant et le chef des socialistes s’affronteront à nouveau au second tour. Mais la confrontation du premier tour - et les dynamiques qui en résulteront - s’annoncent des plus incertaines tant les deux camps sont divisés.

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La guerre des partis 

À gauche, l’union a volé en éclats. Furieux qu’elle profite surtout aux socialistes, les communistes sont bien décidés à regagner le terrain perdu. Aussi, depuis que Georges Marchais, leur secrétaire général, s’est lancé dans la bataille présidentielle à l’automne 1980, il a dénoncé sur tous les tons le "virage à droite" du PS. Contre Giscard, il se veut le seul porteur d’un changement véritable.

Entre gaullistes et giscardiens, la guerre des droites n’est pas moins violente. Depuis que Jacques Chirac a claqué la porte de Matignon en 1976 et créé le RPR à sa dévotion, il pilonne sans ménagement le président de la République, son style et son action. Avec la fougue qui lui a si bien réussi jusqu’à présent, il est prêt à en découdre.

Jacques Chirac, président du RPR en 1981.
Jacques Chirac, président du RPR en 1981.
© AFP - JEAN-PIERRE PREVEL / AFP

Le premier tour sera donc un match à quatre, les six autres candidats étant réduits au rôle de figurants. Et dans ce match, le challenger Mitterrand fait le pari audacieux d’entrer dans l’arène le dernier. Certes, en novembre 1980, il a écarté d’une pichenette les velléités présidentielles de Michel Rocard. Et le 24 janvier 1981 à Créteil, il a présenté les 110 propositions de son programme devant le congrès socialiste qui a plébiscité sa candidature.

Mais pour le reste, il s’est quasi éclipsé de la scène nationale. Le voilà à Madrid en novembre, à Washington et Tel Aviv en décembre. Du 9 au 17 février 1981, un long périple le conduit à Pékin où il rencontre les dirigeants chinois, puis en Corée du Nord. Les 5 et 6 mars encore, il musarde en Allemagne avec l’ancien chancelier Willy Brandt.

Willy Brandt, président de l'Internationale socialiste, François Mitterrand et Leopold Sedar Senghor, président du Sénégal lors de la conférence de l'Internationale socialiste à Madrid, novembre 1980.
Willy Brandt, président de l'Internationale socialiste, François Mitterrand et Leopold Sedar Senghor, président du Sénégal lors de la conférence de l'Internationale socialiste à Madrid, novembre 1980.
© Getty - Jean-Louis Atlan

La droite brocarde ce candidat qui voyage parce qu’il n’a rien à proposer. Il laisse dire et observe ses adversaires. Depuis des mois, Marchais s’épuise à ferrailler dans le vide. Début février, Chirac lance son offensive : contre la menace socialo-communiste certes, mais surtout contre le chef de l’État qui conduit la France à la faillite. Le 2 mars enfin, Giscard annonce sa candidature à un "septennat nouveau". Mais il peine à faire oublier la crise économique qui mine la France.

Mitterrand joue "Cartes sur table" 

Pour Mitterrand, le temps est venu d’abattre enfin ses cartes. Il le fait le 16 mars 1981, précisément à "Cartes sur table" l’émission phare animée par Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel, les deux vedettes du débat politique. Réputé emprunté à la télévision, il se montre ce soir-là redoutablement percutant.

Premier objectif : déblayer toutes les questions qui lui sont adressées depuis des semaines par ses concurrents. Les réponses sont tranchantes. Pourquoi se présente-t-il ? Parce que "la France a besoin d’une autre politique, donc d’un autre président". S’en sent-il la capacité ? "Je ferai pour la France ce que j’ai fait pour le socialisme". On lui reproche d’être le champion des candidatures ? "Pendant la guerre, ma troisième évasion a été la bonne !". On lui oppose son âge ? La réplique fuse : "M. Giscard d’Estaing a de l’ancienneté sur moi, cela fait 19 ans qu’il est responsable des affaires économiques du pays".

Passés ces amuse-gueules, place à l’essentiel. D’abord désarmer la sempiternelle critique de la droite qui l’accuse d’être l’otage des communistes. Soigneusement pesée, la réponse vient en deux temps. Avec les dirigeants du PCF, il est intraitable : "Tant qu’ils resteront éloignés de l’union qu’ils ont brisée, tant qu’ils se cantonneront dans une campagne passionnément antisocialiste, tant qu’ils joueront un double jeu entre la droite et la gauche, tant qu’ils resteront alignés sur des positions étrangères dans des affaires aussi graves que l’Afghanistan, il ne me paraît pas raisonnable de penser qu’il y ait des ministres communistes".

Portrait de François Mitterrand, candidat socialiste à l'élection présidentielle, pris le 16 mars 1981 à Paris, lors de l'émission télévisée "Cartes sur Table" sur Antenne 2.
Portrait de François Mitterrand, candidat socialiste à l'élection présidentielle, pris le 16 mars 1981 à Paris, lors de l'émission télévisée "Cartes sur Table" sur Antenne 2.
© AFP - JEAN-CLAUDE DELMAS / AFP

Aux électeurs communistes, en revanche, il rappelle sa fidélité sans faille à l’union de la gauche et sa volonté de les accueillir dans un vaste rassemblement populaire. Comme de Gaulle en 1944 : "C’était la guerre et il avait besoin de tout le monde. Maintenant c’est la crise et j’aurai besoin de tout le monde".

Quant à la majorité sur laquelle il pourra s’appuyer une fois l’Assemblée nationale dissoute et renouvelée, il n’en doute pas : au lendemain de sa victoire, il bénéficiera d’un "état de grâce" et les Français lui donneront les moyens d’agir.

Reste, évidemment, la charge contre celui qu’il n’appellera plus que "le candidat sortant". Sans surprise, il martèle les chiffres du chômage, qui a quadruplé en sept ans. Mais c’est sur la diplomatie giscardienne qu’il est le plus cinglant. Trois jours auparavant, la Pravda a publié un long article sur l’élection française. Le message de Moscou est clair : Giscard est un homme prudent et de sang-froid, Mitterrand un dangereux atlantiste.

La riposte de Mitterrand est assassine : "Je comprends que la Pravda, c’est-à-dire le gouvernement soviétique, soit contente de M. Giscard d’Estaing. Il fallait bien que le voyage de Varsovie puisse recevoir un salaire". Sarcastique, il rappelle que le président français avait accepté, un an plus tôt, de rencontrer Leonid Brejnev dans la capitale polonaise, après l’intervention soviétique en Afghanistan. Et comment il avait ensuite joué le "petit télégraphiste" de Moscou pour dissuader les Occidentaux de réagir. Et il conclut par cette gifle finale : "L’Union soviétique traitera avec moi sans difficulté, comme elle le fait avec les gens en place… À cette différence près que moi, je ne passerai pas sous la table".

L’émission touche à sa fin. Alain Duhamel lui demande sa position sur la peine de mort. Une semaine auparavant, Giscard s’est prononcé contre son abolition. La réponse de Mitterrand est d’une autre trempe : "Dans ma conscience profonde, je suis contre la peine de mort. Je ne ferai pas procéder à des exécutions capitales. Et je n’ai pas besoin de lire les sondages, qui disent le contraire". Belle leçon de courage politique de celui que beaucoup qualifiaient de florentin.

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En deux heures, le candidat socialiste a inversé le rapport des forces, renvoyé Marchais dans les cordes, humilié Giscard et endossé avec autorité le costume présidentiel. Il lui restera, pendant les dernières semaines de campagne, à reprendre à son compte les critiques de plus en plus violentes de Chirac contre le chef de l’État pour mieux creuser les fractures de la droite. Improbable quatre mois plus tôt, le résultat est net. Le 26 avril, au soir du premier tour, il écrase Marchais et talonne Giscard. Et il l’emporte nettement le 10 mai avec près de 52% des voix. Après vingt-trois ans d’opposition, la gauche accède au pouvoir.

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