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17 juin 1939, la dernière exécution publique en France

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Le 17 juin 1939, la foule se presse devant la prison Saint-Pierre, à Versailles. La guillotine est dressée pour Eugène Weidmann, qui sera le dernier condamné à mort exécuté en public en France.
Le 17 juin 1939, la foule se presse devant la prison Saint-Pierre, à Versailles. La guillotine est dressée pour Eugène Weidmann, qui sera le dernier condamné à mort exécuté en public en France.
© AFP - STF

Entretien. Avant d'être abolie en 1981, la peine de mort a été progressivement mise au ban. Quittant le jour et la ville pour la nuit et la périphérie, la guillotine a peu à peu perdu sa dimension d'exemplarité, jusqu'à sa relégation définitive en prison en 1939. Entretien avec le politiste Emmanuel Taïeb.

L’histoire de la peine de mort en France ne se résume pas au 9 octobre 1981 : date de son abolition. Le 24 juin 1939, le gouvernement d’Edouard Daladier publie un décret qui supprime la publicité des exécutions capitales, qui auront désormais lieu derrière les murs des prisons et loin des regards. Cette décision, prise une semaine après la “kermesse” qui avait accompagné la mise à mort d’Eugène Weidmann à Versailles, marque l’étape finale d’un processus commencé bien avant. La publicité des exécutions, principe hérité de l’Ancien régime, avait toujours embarrassé la IIIe République qui n’a eu de cesse de soustraire ce “spectacle” aux yeux du grand public depuis 1870.
Entretien avec le politiste Emmanuel Taïeb, auteur de La guillotine au secret, Les exécutions publiques en France, 1870-1939 (Belin, 2011).

Le 17 juin 1939 à Versailles, Eugène Weidmann est le dernier condamné à mort exécuté en place publique en France. Les débordements qui accompagnent l’événement et le fait que l’exécution soit filmée et photographiée poussent le gouvernement à supprimer cette pratique quelques jours après. Dans la foule, ce matin là, se trouve un jeune homme de 17 ans : le futur acteur Christopher Lee qui raconta cet “épisode” en 1998 dans l’émission Mauvais genres au micro de François Angelier (lecteur ci-dessous).

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Christopher Lee, le 1er décembre 1998, dans l'émission "Mauvais genres" sur France Culture : l'acteur anglais raconte l'exécution d'Eugène Weidmann à Versailles en 1939, au micro de François Angelier.

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La foule attend l'exécution d'Eugène Weidmann à Versailles le 17 juin 1939.
La foule attend l'exécution d'Eugène Weidmann à Versailles le 17 juin 1939.
© AFP -

Archive saisissante que ce récit d’une exécution capitale en place publique par Christopher Lee. Pourquoi a-t-elle été la dernière ?

Christopher Lee raconte une exécution spectaculaire et assez bien documentée parce que Weidmann était un tueur en série qui avait défrayé la chronique à l’époque. Mais surtout parce que cette exécution a pu être filmée et photographiée car elle s’est déroulée quasiment en plein jour. Weidmann a été exécuté à 4h32 en juin, le jour commençait à se lever et les photographes ont pu faire de très belles photos, qui ont été saisies mais qu’on peut retrouver aujourd’hui assez facilement sur internet.

Il s’agit de la dernière exécution publique en France car elle a été l’étincelle qui a fait exploser tout le principe de publicité des exécutions capitales, qui était très ancien. Elle a fait exploser le système précisément parce qu’elle a été montrée au delà du petit cercle de spectateurs qui pouvaient y assister directement.

Depuis un long moment, le pouvoir éprouvait une sorte de honte vis-à-vis des exécutions et les cachait de plus en plus au cœur de la nuit, loin des centre-villes. Et là, voilà que le châtiment a lieu en plein jour et qu’il allait pouvoir être vu par tous. L’événement a beaucoup embarrassé les autorités qui ont agi dès la semaine suivante en interdisant la publicité des exécutions. Mais ce processus avait bien commencé bien avant et Weidmann a été la goutte de trop.

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L’abolition de la peine de mort en 1981 éclipse bien souvent cette autre date. En quoi 1939 est-elle aussi importante ?

Il faut bien comprendre qu’en réalité, il y a deux débats différents relatifs à la peine de mort. Le débat relatif à l’abolition : supprimer ce châtiment du droit parce que l’on considère qu’il est exorbitant, en estimant que la République n’a plus à couper un homme vivant en deux -  comme le dira Robert Badinter en 1981. Mais il y a un autre débat sur la publicité des peines capitales : faut-il cacher la guillotine à l’intérieur de la cour d’enceinte des prisons ? Ce sont deux débats en parallèle, qui ne sont pas menés par les mêmes acteurs, avec des argumentaires différents.

Et ce débat sur la publicité est permanent : il est même relancé après chaque exécution. Parce qu’il y a des ratés, des comportements de la foule jugés inacceptables, qui heurtent les consciences et qui font que les journalistes, les médecins, les savants, les essayistes sont nombreux à estimer que ce spectacle est horrible et qu’il faut cacher la peine de mort.

La suppression de la publicité décidée en 1939 était en germe depuis longtemps : des enquêtes avaient été menées auprès de prisons pour savoir si elles pouvaient accueillir la guillotine, si c’était une bonne idée. On s’interrogeait aussi : qui va-t-on laisser entrer ? Est-ce que les détenus vont y assister, les avocats, comment les journalistes pourront en parler ou pas, fait-on un procès verbal ? Toutes ces réflexions font qu’à un moment la République était prête à ne plus montrer d’exécutions.

À l’origine pourtant, la peine capitale est conçue pour être publique, c’est un spectacle qui se veut même éducatif.

Le principe de la publicité existe depuis l’Antiquité : il faut pouvoir voir la peine de mort. Parce qu’elle est faite au nom du peuple. Historiquement, c’est même le peuple assemblé qui a pu lui-même mettre à mort quand il n’y avait pas de bourreau dans l’Antiquité : c’est le cas de la lapidation, un mode d’exécution public.

Et puis, au fil du temps, l’exécution est devenue publique parce qu’il fallait montrer la justice. La Révolution a maintenu ce principe, comme les supplices de l’Ancien régime qui étaient presque tous publics.

Quant à la IIIe République, qui débute en 1870, elle va hériter de ce principe de publicité mais elle ne va jamais cesser d’être gênée. On va essayer de le justifier en affirmant que l’exécution est un moment exemplaire, édifiant, d’éducation pour les individus.

On va emmener les enfants à l’exécution, on vient en famille afin de montrer ce qu’il advient des mauvais garçons, des apaches, des voyous. On vient avec des paniers à provisions, les café restent ouvert, on loue des balcons, on arrive avec une échelle pour monter dans les arbres, on va sur un barreau d’échelle pour voir au maximum l’exécution.

Et cela n’est pas du tout choquant : au fond, la République propose un spectacle éducatif pour tout le monde. On vient voir ce spectacle dans une société qui aime les loisirs et qui profite de cette occasion là.

On croit aussi au principe de la dissuasion : une croyance très ancrée à l’époque. Si on montre la peine de mort, on pense qu’on fera diminuer le crime. Bien sûr, cela ne fonctionne pas : les exécutions se succèdent et n’empêchent pas les assassinats de se produire. Mais à cette époque, l’exemplarité, l’édification et la dissuasion sont les principes dominants qui font que l'on maintient la publicité.

Les exécutions étaient-elles fréquentes sous la IIIe République ?

On en comptait huit ou neuf par an en moyenne dans toutes les villes de France, ce qui est inférieur aux périodes antérieures. Le nombre de condamnés commence déjà à diminuer et le nombre de grâces augmente.

Mais par ailleurs, le gouvernement va prendre assez rapidement quelques mesures qui vont changer le rapport à la peine capitale : un seul bourreau est nommé sur l’ensemble du territoire métropolitain, assisté de cinq adjoints. Alors que précédemment, il existait pratiquement un bourreau par département. On diminue ainsi la présence pénale de l’Etat sur le territoire. 

Autre décision symbolique : on supprime l’échafaud. La guillotine est installée au ras du sol. C’est l’une des premières décisions prises en 1870, qui vise à rendre moins visible l’exécution. Pour être au premier rang, il faut avoir accès à ce qu’on appelle le ‘carré des privilégiés’ : moins de cent personnes. En revanche, si l'on est dans la foule, sans coupe-file, on se retrouve derrière les cordons de policiers et les barrières : on ne voit rien du tout.

Comment les autorités justifient-elles cette dissimulation ? On maintient la peine de mort mais sans l’assumer vraiment ?

Il y a une vraie gêne des autorités judiciaires. Les gens de l’époque ne sont pas prêts à se passer de la peine de mort parce qu’ils considèrent qu’à différents moments de la vie de la IIIe République, le régime est menacé par les royalistes, les bonapartistes, les anarchistes, les ligues d’extrême droite... Avec la conviction que la République - même si elle se veut humaniste - doit montrer qu’elle peut être ferme et forte face au crime.

La peine de mort demeure donc dans l’arsenal punitif. En revanche, ce qui gêne est qu’elle soit exposée, visible. Les responsables politiques sont extrêmement gênés aux entournures et entretiennent un rapport ambigu avec elle. On la maintient mais on la dissimule de plus en plus. Les exécutions quittent le centre-ville : à Paris, elles ont lieu rue de la Roquette puisqu’il y avait là deux prisons. A l’époque, c’est un quartier considéré comme périphérique, sinistre, gris, triste... Le choix paraissait cohérent.

Quand la prison de la Santé est inaugurée début XXe, on a rapatrié la guillotine du côté du boulevard Saint-Jacques et là aussi, on va exécuter tout près de la prison, juste devant les portes. Pour Eugène Weidmann, cela se passe à deux mètres de la sortie. Ça n’est plus du tout la promenade infamante, le long parcours entre la prison et la place publique où le condamné pouvait parler, faire repentance, lancer un slogan politique ou bien recevoir des quolibets.

Il n'y a plus de "procession" : avec l'aumônier, le directeur de la prison, les avocats qui accompagnaient le condamné. L'exécution est très rapide, administrative, brutale : on le saisit, il fait trois pas et immédiatement, il est mis sur la bascule et la tête est coupée. On n'a presque pas le temps de voir, en un clin d’œil, tout est terminé.

Le maintien de la publicité de l'exécution repose aussi sur la "collaboration" du condamné. C'est la question de l’importance du "bien mourir".

Pour que le supplice soit socialement accepté, il faut que le condamné l’accepte aussi. Il faut que ça se passe bien, pas de protestation, pas d’incident, pas de hurlement, on ne veut pas que le condamné se débatte, qu’il résiste, qu'il soit blessé par le bourreau s’il a trop résisté, qu’il sorte avec le visage tuméfié. L’idéal du citoyen républicain serait qu’il accepte cette punition, qu’il accepte même d’être tué. On attend d'eux qu’ils aillent vaillamment à la guillotine, qu’ils meurent - non pas en héros -, mais en individus courageux, maîtres d’eux-mêmes, de leur émotions, ce qui montre qu’ils acceptent le châtiment.

L’idéal serait qu’on ait, c’est arrivé parfois, un futur exécuté qui se repente publiquement : "Ne suivez pas mon exemple", qu’il s’adresse à la foule. En Angleterre, on a vu des cas où le condamné priait ou chantait. En France, c'était moins le cas.

Par ailleurs, les gens qui assistent à l’exécution forcent un peu le trait. Dans les archives, on nous dit quasiment toujours que le condamné a fait preuve de beaucoup de courage. On ne sait pas très bien s’il était courageux ou assommé : on sait qu’on donnait un "cordial", de l’alcool - un peu ou beaucoup pour affaiblir ses sens. C'est difficile à établir mais quelques archives indiquent qu’on a peut-être donné beaucoup à boire aux condamnés.

Et si le condamné "meurt bien", les spectateurs ont bonne conscience...

Certes mais les spectateurs eux-mêmes vont à l'exécution pour montrer qu'ils ont du courage. On vient se tester soi-même à l'occasion d'un moment d'extrême violence, extrêmement sanguinolent. Il existe une sorte de compétition entre les spectateurs, qui vont jouer du virilisme, aller à une exécution mais montrer que ça ne leur fait rien, qu'ils sont maîtres de leurs émotions. D'ailleurs, ces spectateurs récusent la présence des femmes et considèrent que ce spectacle est réservé aux hommes.

Et pourtant, des femmes peuvent être condamnées à mort ?

Oui mais les exécutions de femmes sont très rares. Sous la IIIe République, on en a compté une ou deux et cela ne s'est pas forcément bien passé. L'une d'entre elles s'est énormément débattue, a poussé des hurlements : ce genre de scènes fragilise le principe de l'exécution publique parce que le rituel n'arrive plus du tout à étouffer la violence qu'il est censé cadrer. À ce moment là, on ne voit plus que la violence : lorsque des condamnés résistent, hurlent, dénoncent le système, clament leur innocence, tout le système s'effrite.

Le rôle de la presse a été capital dans le retrait de la publicité ?

Le rôle de la presse est central parce que les journalistes couvrent les exécutions. Ils sont choqués comme beaucoup de gens de leur époque. Après chaque exécution, il y a d'ailleurs toujours deux papiers : un qui raconte l’exécution, et un autre plus analytique à côté : faut-il vraiment maintenir la peine de mort publique ?

La presse qui commence à prendre son essor au tournant du XIXe et du XXe siècle va commencer à faire comprendre aux pouvoirs publics qu’ils n’ont plus besoin de faire se tenir une exécution en public et de la montrer parce que, désormais, elle peut être racontée par un journal.

En 1939, on estime que ce spectacle est au fond pervers ?

C'est une réflexion qui a commencé depuis un moment : peut-être que montrer la violence de l’Etat pouvait pousser au crime. Plutôt qu'un effet dissuasif, on évoque alors une théorie de l'imitation. Les exécutions donnent une image épouvantable de l'Etat : qui tue, violente, assassine.

Et qui est tué ? Des petites gens, des prolétaires, des petits artisans, des jeunes gens, des jeunes voyous qui auraient pu s’amender. L’Etat les met à mort comme s'il n'y avait pas de deuxième chance, comme s'il voulait se débarrasser d’une classe sociale particulière. Là, cela commence à poser un véritable problème. Chaque exécution est contestée en permanence, cela devient dangereux presque : il y a des incidents, des appels à manifester pour les exécutions d’anarchistes.

Par ailleurs, la prison s'invente et se développe au XVIIIe siècle et commence à prendre une part importante dans le droit pénal au XIXe et XXe siècles. Or, s'il y a la prison, pourquoi exécuter ? Si le condamné est dangereux, on le laisse en prison et il ne sortira plus. Si la dangerosité s’affaiblit et si la prison est là pour l’amender, alors il vaut mieux espérer sa réhabilitation que de le tuer.

La fin de la publicité des exécutions est-elle un premier pas vers l'abolition ?

Pas forcément. En réalité, c'est un moyen de conserver la peine de mort dans le droit un peu plus longtemps. Mettre la guillotine en prison est une solution de compromis : les partisans de la peine capitale sont satisfaits car elle est maintenue, les abolitionnistes y voient une première étape. Mais on le voit bien, l'écart entre la suppression de la publicité et l'abolition est long : 42 ans en France (1939-1981), presque 100 ans en Angleterre (1868-1964).

Mais ce processus "d'aseptisation" de la peine de mort existe dans beaucoup de pays. Aujourd'hui, très peu de pays exécutent en public, mis à part l'Arabie saoudite ou des États terroristes comme Daech ou les talibans : les États-Unis pratiquent l'injection létale qui ressemble presque à une anesthésie...

Les nouveaux modes d'exécutions ne se prêtent pas à la publicité (chaise électrique, chambre à gaz, injection létale) mais en Europe, c'est le principe même de la publicité qui était contesté. Tout dépend aussi de la forme du régime politique : lorsqu'un État veut faire régner la terreur, il va utiliser cette méthode. Mais quand vous n'avez plus besoin d'intimider votre population, cela n'est plus "utile". Ceci dit, aux États-Unis, des mouvements abolitionnistes considèrent que faire entrer l'exécution en prison dissimule la violence ; certains seraient même favorables à ce que l'exécution soit filmée afin de dénoncer l'horreur du spectacle. Au fond, l'abolition est plus difficile lorsque la peine de mort n'est plus publique.