1914-1918 : quatre crises de la virilité

Publicité

1914-1918 : quatre crises de la virilité

Par

Histoire | La Première Guerre mondiale engendre une profonde crise de la masculinité. Les millions d'hommes mobilisés, exaltés par un romantisme militaire et imprégnés des valeurs viriles de l'armée se heurtent à une réalité toute différente sur le terrain.

Avec l'horreur de la Première Guerre mondiale, c'est tout un système de représentations de la virilité qui s'effondre. La figure du cavalier héroïque des guerres napoléoniennes laisse place à une jeune recrue terrorisée, qui se terre dans un trou boueux pour échapper aux obus qui tombent du ciel. 

Ces quatre années de folie meurtrière traumatisent profondément les millions de soldats qui vont faire cette guerre. Beaucoup en reviendront estropiés, défigurés, choqués et ne pourront jamais redevenir les hommes qu'ils étaient avant 1914. La figure du soldat ne sera plus un idéal masculin après 1918.

Publicité

La mort du soldat héroïque

Hervé Mazurel : "La culture combattante du XIXe siècle est une culture profondément héroïque, on cherche à faire la guerre. C’est une épreuve de virilité, un rite de passage à l’âge d’homme. La question de l’honneur est très importante au XIXe siècle. C’est pour ça qu’il y a tant de duels, il y a Les Duellistes, la nouvelle de Joseph Conrad, adaptée au cinéma par Ridley Scott. Le soldat du XIXe siècle est un soldat qui combat debout, redressé. On enseigne, sous les guerres napoléoniennes, à ne pas baisser la tête sous la mitraille. On passe d’un corps redressé à un corps prostré, terrorisé, recroquevillé. Face au mur de balles de l’armement moderne, il n’est plus possible de se tenir debout. La virilité en prend un coup à ce moment-là, on n’est plus face au héros des guerres napoléoniennes."

Thomas Dodman : "Des soldats à qui on a enseigné que la guerre c’est l’aventure, c’est la gloire, se retrouvent dans des tranchées, dans la boue, dans des situations catastrophiques où ils ne peuvent pas partir à l’assaut la fleur au fusil, comme on leur avait dit jusque-là."

Des hommes marqués dans la chair et dans l’âme

Hervé Mazurel : "Cette incapacité morale et affective à retrouver la vie d’autrefois, c’est aussi le symptôme d’une crise de la virilité, de la masculinité. On pense tout de suite aux gueules cassées en 1914-1918, ces hommes qui sont littéralement défigurés qui ne peuvent plus se réintégrer normalement dans la vie civile d’après-guerre, l’impossibilité de retrouver le corps de l’idéal viril. Bien souvent, ils vont vivre ensemble dans des communautés séparées."

Thomas Dodman : "C’est aussi un moment important dans l’histoire de la psychiatrie. Le concept de traumatisme psychique est apparu fin XIXe siècle et on commence à comprendre le phénomène d’après-coup. Les soldats peuvent être tout à fait fonctionnels sur le front et après-coup commencer à présenter des symptômes, être incapables de vivre comme avant."

Hervé Mazurel : "Le soldat après la Première Guerre mondiale, et plus encore après 1945, ne servira plus d’idéal masculin. D’autres modèles vont surgir. Si vous demandez aux Français quelles sont leurs figures préférées, dans les années 1940 ou 1950 on parlait encore de Lyautey, Gallieni, de grands chefs militaires comme Foch, ça a totalement disparu, ça ne viendrait même pas à l’esprit de prendre pour modèle un grand chef militaire."

Des genres et des sexualités bouleversés

Thomas Dodman : "Différents liens d’amour peuvent se forger dans les unités des soldats, des relations homoérotiques, à un moment où le monde militaire reste imprégné de virilité et donc c’est quelque chose qui est absolument réprimé. Il y a aussi des relations maternelles avec des officiers qui prennent le rôle de mère pour certains soldats, des relations consentantes mais aussi des relations pas du tout consentantes, le monde militaire est un monde de frustration sexuelle et du coup de déclenchement de violences sexuelles."

Pour fuir l’horreur du front, certains soldats vont même jusqu’à se travestir. C’est ce que fait un jeune caporal du nom de Paul Grappe, en 1915. Condamné pour désertion, il se travestit et échappe à son exécution pour rejoindre sa femme. Il vivra près de 10 ans sous sa fausse identité.

Des hommes remplacés

Hervé Mazurel : "En effet, les femmes vont occuper des postes dans le monde économique qu’elles n’occupaient pas auparavant. C’est à la fois un moment important dans l’émancipation féminine et en même temps, il y a un retour à l’ordre masculin dans l’immédiat après-guerre parce que les hommes disent « il faut nous redonner nos emplois ». Dans l’après-guerre, on a repéré un accroissement des violences conjugales et un nombre de divorces vraiment beaucoup plus important parce que les hommes ont du mal à sortir de leur culture de la violence qu’ils ont connue au quotidien au front. Ce qui est intéressant c’est la façon dont la guerre bouleverse complètement les représentations de la masculinité et de la féminité. L’ordre des genres se trouve toujours transformé. L’apparition de la figure de la garçonne dans les années 1920 indique quelque chose d’une transformation du rapport des sexes."

51 min