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1922, quand l'extrême-gauche italienne regardait Mussolini prendre le pouvoir

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En 1939, le Parti national fasciste comptait 6 millions d'adhérents, mais déjà 700 000, fin 1921, moins de deux mois après sa création par Benito Mussolini.
En 1939, le Parti national fasciste comptait 6 millions d'adhérents, mais déjà 700 000, fin 1921, moins de deux mois après sa création par Benito Mussolini.
© Getty - Paul Wolff / Hulton archives

En novembre 1922, le théoricien marxiste italien Antonio Gramsci est à Moscou. Dans La Pravda, il réagit à la Marche sur Rome, alors que Mussolini vient d'être nommé président du conseil en Italie. Gramsci a bien vu le fascisme arriver. Mais la gauche italienne est restée divisée.

En 1922, il y a un siècle exactement, Benito Mussolini se hissait au pouvoir en Italie. La gauche italienne, divisée, assistait à la consécration fulgurante du fascisme en en faisant les frais, mais sans verrouiller une stratégie commune de rempart. Aveuglement ? Des écrits de l'intellectuel communiste Antonio Gramsci, récemment redécouverts et traduits, montrent que c'est plus compliqué que cela : il avait bien perçu la déflagration que représentait, cette année-là, ce qui restera comme "la Marche sur Rome" du leader fasciste. Du 18 au 22 octobre 1922, l'ancien membre du Parti socialiste italien avant-guerre, avait mobilisé ses troupes pour une démonstration de force qui tenait autant d’une entreprise d’intimidation. L’année précédente, en novembre 1921, il avait formé le Parti national fasciste et, au printemps 1922, celui-ci comptait quelque 700 000 membres, réunis autour d’un programme nationaliste et autoritaire.

Aussitôt après la Marche sur Rome, l’arrivée au pouvoir de celui qui va tout juste sur ses 40 ans sera très rapide : le 31 octobre 1922, c’est lui que le roi Victor-Emmanuel III fait président du conseil. S’il a autour de lui des milices para-militaires chauffées aux rixes avec le mouvement paysan dans les campagnes ou les ouvriers qui ont occupé les usines à l'automne 1920, sa conquête est pacifique. Et il a pour lui le soutien d'une bonne partie de la bourgeoisie, après plusieurs années d’affrontements avec la gauche révolutionnaire, galvanisée par la Révolution russe et mobilisée pour faire basculer le pouvoir à l'orée des années 1920. Les "faisceaux italiens de combat", ces milices à la racine du parti fasciste, assurent le rôle des briseurs de grève. Le fond de l’air passe du rouge au brun, alors que la gauche italienne est divisée, et que le Parti socialiste italien, par exemple, sort exsangue de la scission avec ce qui devient le Parti communiste italien, en 1921 (au même moment que le Congrès de Tours, en France, qui débouchera sur la naissance du PCF) : l’hémorragie concerne la moitié de ses adhérents.

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Politique !
30 min

Débrayer contre le fascisme

En France, plus tard, les ligues tenteront le même passage en force, en profitant à leur tour de l’instabilité de la Troisième république pour la déstabiliser pour de bon. Alors, le mouvement ouvrier ripostera. En particulier après ce qui restera comme le sommet des haines anti-parlementaristes dans l’histoire politique française : le 6 février 1934. Le 9, puis le 12, ce mois-là, seront organisées deux grandes “journées ouvrières”. En une décennie, depuis le grand divorce entre sociaux-démocrates et communistes, c’est la première fois que la gauche se rassemble. Mais après la démission du gouvernement Dalladier, qui vient de plier devant les ligues, l’inquiétude brasse large. En atteste cet appel à la grève générale alors que, dans la foulée du 6 février, la CGT Unifiée avait appelé à cesser le travail contre le fascisme, et exigé “la dissolution immédiate des ligues fascistes”. Le 12 février, on avait débrayé et 150 000 personnes s’étaient rassemblées du côté de la place de la Nation, dans la capitale. Le lendemain, le quotidien Le Populaire affichait comme gros titre : “Le Fascisme ne passera pas !” - sous-titre : “Paris ouvrier a répondu hier aux provocateurs du Roy et aux “Croix de feu””.

On n’en est pas là, en 1922, en Italie, alors que Benito Mussolini se hisse au pouvoir. Souvent, on lit que Antonio Gramsci n’avait rien vu venir. Ou encore que sa prise de conscience adviendra seulement une fois en prison, où Gramsci passera la fin de sa vie, de 1926 jusqu’à sa mort, en avril 1937. S'il n’était pas encore à la tête du Parti communiste italien, Gramsci était pourtant déjà l’un de ses dirigeants, et son grand théoricien. A la mode, l'intellectuel marxiste est aussi devenu une marchandise de contrebande : on le trouve désormais volontiers cité à droite, voire à l’extrême-droite. Un comble pour un théoricien marxiste, qui pourtant demeure une référence dans les mouvements anti-fascistes depuis un siècle. Ni Antonio Gramsci, ni Amadeo Bordiga, qui dirigeait encore le PCI en ce temps-là, n’auront appelé à une grève générale dont l’objet même aurait été d’interrompre la Marche sur Rome. Pas plus qu’il n’y aura, par exemple, de manifestation monstre pour inverser le rapport de force. Dans un document interne au parti, préparé par Bordiga et adopté par le PCI en mars 1922, seules quelques lignes évoquent même le péril fasciste qui pourtant pointait déjà. Et qui pesait explicitement sur les équilibres politiques dans le pays : on retrouve les fascistes à peine formés derrière toute la répression des mouvements sociaux qui précèdent l'arrivée au pouvoir de Mussolini, en particulier dans les régions rurales.

Ce texte de Bordiga, qu'on connait sous le nom des “Thèses de Rome”, permet de saisir les priorités du Parti communiste italien, à six mois de l’arrivée effective de Mussolini au sommet de l'Etat. Racontent-elles que l’extrême-gauche s’est déshonorée en négligeant le péril fasciste - voire en s’en accommodant? Ce texte qui remonte au printemps 1922 montre surtout que l'horizon, alors, était plutôt de livrer bataille avec celui que le PCI reconnaissait comme son premier adversaire : le Parti socialiste italien. Toute l’année qui précède la Marche sur Rome est centrée sur cet affrontement-là, plutôt qu'un front commun face au fascisme en train de marcher. Pour autant, on voit a posteriori qu’Antonio Gramsci n’a pas rien vu. Et surtout qu’il n’en a pas rien dit. En 1920, un an avant la création du Parti national fasciste, et donc à deux ans de l’arrivée de Mussolini au pouvoir, il avait même tenté d’analyser l’assise du fascisme dans la société. A la fois ses forces vives, et ce qui le rendait possible - et fécond.

Benito Mussolini passant en revue ses troupes durant une cérémonie pour les 19 ans de la création des faisceaux italiens de combat.
Benito Mussolini passant en revue ses troupes durant une cérémonie pour les 19 ans de la création des faisceaux italiens de combat.
© AFP - France Presse Voir
Grande Traversée : Benito Mussolini, un portrait
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Crétinisme parlementaire

Le parti mussolinien n’était même pas encore fondé (mais les milices des faisceaux, déjà très actives, notamment dans les campagnes, à la solde des propriétaires terriens), que Gramsci alertait : le temps de la résistance était venu, et même celui d’une riposte qui dépasserait les clivages à gauche. C’est de cette époque-là que remonte, chez Gramsci, l’expression “crétinisme parlementaire” : pour lui, la petite bourgeoisie italienne achevait sa décomposition, après avoir cédé le terrain à cette classe, nouvelle et prospère, qui lui a damé le pion depuis la grande industrie et les milieux d’affaire. Au plan économique, bien sûr, mais aussi symbolique. C’est auprès de cette petite bourgeoisie que le fascisme fera son lit, et Gramsci l'affirmait dès 1920 dans ce texte intitulé Pour un renouveau du parti socialiste”.

Ce texte lui vaudra un certain prestige à l’échelle internationale, puisque Lénine le citera au Congrès de la Troisième internationale, en 1920. Pourtant, le mot “fascisme” n’apparaît pas : s’il est bien question d’un “talon sur la nuque de la classe ouvrière”, ce talon est d'abord celui du patronat industriel. Mais alors que l’organisation de Mussolini est tout juste dans les limbes, les deux sont déjà liés, dans l’esprit de Gramsci, et présents dans son analyse : ces milices que les grévistes ont en face d’eux apparaissent comme le bras armé de la classe dirigeante. Sans qu'on puisse dire qu'il les néglige, ces milices ne sont toutefois pas encore l’ennemi prioritaire. Et sans doute à peine son symptôme.

En janvier 1921, Antonio Gramsci est un des co-fondateurs du Parti communiste italien, né de la scission avec le Parti socialiste.
En janvier 1921, Antonio Gramsci est un des co-fondateurs du Parti communiste italien, né de la scission avec le Parti socialiste.
© Getty - De Agostini Editorial

"Solutions communistes" vs sursaut unitaire

Ce document révèle d'abord un nouveau parti encore en plein accouchement. Et une gauche divisée qui remonte le courant sur deux bras de rivière concurrents, aux antipodes d'un sursaut unitaire. On y lit ainsi qu’il est l’heure, pour le parti, de “lancer un manifeste dans lequel la conquête révolutionnaire du pouvoir politique soit clairement posée, dans lequel le prolétariat industriel et agricole soit invité à se préparer et à s'armer”. Et puis, juste après, c'est l’ombre des milices fascistes, elles aussi en gestation, qui surgit sous la plume de Gramsci : il s’agit encore d’édicter au plus vite des “solutions communistes aux problèmes actuels”, exhorte le théoricien. En l’occurrence, le “contrôle prolétarien sur la production et la distribution” et, aussitôt après, “le désarmement des corps armés de mercenaires”.

Le parti communiste italien a-t-il échoué à trouver une "solution communiste" au péril fasciste ? L’urgence à armer une ligne doctrinaire propre à l’inscrire dans le sillage de la Russie soviétique, et à le distinguer radicalement des sociaux-démocrates, a-t-elle confiné à l’aveuglement ? Antonio Gramsci se trouve justement à Moscou lorsque Mussolini marche sur Rome, en octobre 1922. Il rentre tout juste d’un séjour au sanatorium, où il a partagé notamment un chalet avec Clara Zetkin. De Petrograd à Moscou, à cette époque, les étrangers sont là en nombre : cet automne 1922, se tient le grand congrès du Komintern, la Troisième internationale socialiste, à laquelle adhèrent les délégations communistes d'une vingtaine de pays outre la Russie.

Avoir raison avec...
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"Un aventurier médiocre comme Mussolini"

Au même moment, le temps est aussi à la fête : on commémore dans le monde soviétique le cinquième anniversaire de ce qu’on a appelé “la Révolution d’octobre 1917” (en novembre, en fait, dans le calendrier grégorien). Et justement, c’est dans le numéro de La P_ravda_, spécialement consacré à cet anniversaire rutilant, qu’on trouve la réaction de Gramsci à l’arrivée au pouvoir de Mussolini. Il a paru le jour précisément des 5 ans de la révolution, le 7 novembre, entre les flonflons des commémorations. En Russie depuis déjà cinq mois, Gramsci l’a écrit alors que les nouvelles d’Italie venaient d’arriver : Benito Mussolini avait marché sur Rome et le roi l’avait en avait fait le chef du gouvernement. Dans les colonnes de La Pravda, ce sont des dépêches d’agences de presse françaises et allemandes qui annoncent l’événement factuel. L’analyse de Gramsci, elle, se retrouve en page 8. C’est une analyse de classe (“En Italie, s’ouvre une nouvelle période historique, que l’on peut caractériser de manière suivante : le pouvoir politique est apparemment en train de passer des mains de la bourgeoisie capitaliste à celles des couches sociales moyennes et supérieures du monde rural sous la direction idéologique d’une partie de la petite bourgeoisie urbaine”). C’est aussi un texte qui ne sous-estime pas la portée de la Marche sur Rome, qui épingle clairement “la démagogie irresponsable d’un aventurier médiocre comme Mussolini”… mais qui s’aventure à voir “malgré la gravité de la situation actuelle” une ligne de fuite qui se révélera bien angélique : Gramsci écrit ainsi que “les perspectives d’avenir tant pour le prolétariat que pour son parti ne sont pas particulièrement mauvaises”.

On doit à l’historienne Natalya Terekhova d’avoir récemment redécouvert ce texte complètement oublié durant un siècle. Il n’avait jamais paru qu’en russe, dans le numéro d'origine de La Pravda. C’est elle qui l’a traduit, et republié en 2021, dans la revue Critica Marxist, enrichi d’une analyse sur le contexte de publication qu’elle co-signe avec Guido Liguori, historien et philosophe spécialiste de Gramsci. On le retrouve désormais sur le site Contretemps, qui a eu la bonne idée de republier le tout en français (par ici).

Stratégie ou œillères

On pourrait sans doute facilement trouver dans ce texte bref de quoi nourrir l’idée que Gramsci se serait d’abord penché sur le sort stratégique de son parti à la lumière des événements - avant même de construire la riposte. Ou bien que, comme d’autres cadres politiques, il était accaparé à étriller le parti socialiste, dont l’incapacité à prendre le pouvoir dans les années précédentes apparaît comme un péché originel à la racine du basculement fasciste. On pourrait encore s’étonner de ne pas y trouver une exhortation plus explicite au combat.

En fait, c’est entre les lignes qu’on trouve la substance de la position de Gramsci, estime un siècle plus tard Natalya Terekhova : en s’en remettant entre autres à Moscou et à l’internationale socialiste pour trouver un sursaut à même de relancer le mouvement ouvrier après le succès fasciste, Gramsci en appelle surtout à l’arbitrage de Lénine. Quelques jours plus tôt, en tête-à-tête, l’intellectuel italien s’était en effet ouvert auprès de Lénine de divergences qui divisaient le parti communiste italien. Précisément sur l'attitude à avoir vis-à-vis de la montée du fascisme. Gramsci allait en fait jusqu’à pointer l’aveuglement de Bordiga, qui était alors le chef du PCI. Et à qui Gramsci reprochait justement de sous-estimer le retentissement du fascisme. En bottant en touche en direction du Komintern, Gramsci cherchait-il une médiation ? Dans le texte, il réclamait en tous cas de “développer une tactique adaptée à la réalité sociale italienne”. Mais misait encore, optimiste au moins autant que stratège, sur la possibilité “d’exacerber les contradictions créées par le coup d’état fasciste” pour que le parti capitalise sur l’avanie. Et en profiter pour se refaire une santé.

Gramsci attendra jusqu’en 1924, d’abord en Russie soviétique, puis à Vienne, avant de rentrer en Italie, pariant sur son immunité parlementaire. Il sera finalement incarcéré en 1926, et mourra en prison. Benito Mussolini, lui, se maintiendra au pouvoir jusqu’en 1945, fusillé en avril. Un an plus tard, lors des toutes premières élections démocratiques à se tenir en Italie depuis vingt-cinq ans, c’est la démocratie chrétienne qui sortira comme la première force politique du pays. Loin devant le parti communiste italien, à 18%.