Publicité

1926 : quand l'inauguration de la Grande Mosquée exprime l’ambivalence du lien colonial

Par
Moulay Youssef ben Hassan, Gaston Doumergue et Si Kaddour Benghabrit, lors de l'inauguration de la Mosquée de Paris en 1926
Moulay Youssef ben Hassan, Gaston Doumergue et Si Kaddour Benghabrit, lors de l'inauguration de la Mosquée de Paris en 1926

En 1926, la Grande Mosquée de Paris est inaugurée en présence de membres de l'Etat français et du sultanat marocain. L'architecture est superbe, le lieu choisi, symboliquement fort... Mais derrière l'hommage aux soldats musulmans de la Première Guerre mondiale, se profilent des enjeux diplomatiques.

"Lorsqu’on regarde une gravure des années vingt éditée pour la naissance de la Grande mosquée de Paris, on la voit émerger de l’estompe, comme de la brume, avec ses toits vert d’eau, son minaret, les dômes, la dentelle de l’architecture… un bateau oriental derrière une enceinte qui marque la limite de la rue. Un peu comme une vision au milieu du bâti parisien que l’on devine autour." C'est par cette description que** Simone Douek ouvrait son documentaire consacré à la Grande Mosquée de Paris**, et diffusé le 9 décembre 1996 sur France Culture. Elle avait notamment pour invités le recteur de la Grande Mosquée, Dalil Boubakeur, et l'historien Pascal Payen-Appenzeller.

"La Grande Mosquée de Paris", dans "Les Îles de France", 09/12/1996

58 min

Durée : 1H

Publicité

Le 12 août 1926, la salle de conférence et la bibliothèque de la Grande Mosquée de Paris étaient ouvertes par le bey de Tunis, Sidi Mohamed el Habib, et en présence de représentants du gouvernement. Un mois plus tôt, le 15 juillet, l'édifice était inauguré par le président de la République en personne, Gaston Doumergue, en présence du cheik Moulay Youssef ben Hassan, sultan du Maroc. La première pierre avait été posée en 1922 dans le 5e arrondissement parisien, juste derrière le Jardin des plantes, dans le voisinage de la Pitié-Salpêtrière.

"L’ensemble de la Mosquée de Paris est très homogène en soi. Très authentique, et très équilibré... Entre la civilisation musulmane qu’elle incarne, le culte musulman qu’elle représente, et aussi cette douceur parisienne, cette culture, cette ouverture… C’est vraiment d’un charme profond et parfait." Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée, en 1996

Comme le souligne l'historien Pascal Payen-Appenzeller dans l'émission de 1996, l'emplacement choisi pour ériger ce monument est symboliquement important. Car la charité est le troisième pilier de l’islam…Or, "c’est la charité qui a marqué la vocation de ce lieu" depuis la régence de Marie de Médicis, qui y créa en 1612 un hospice pour les nombreux indigents de Paris, en passant par la Compagnie du Saint-Sacrement qui, sous Louis XIV, œuvra pour qu'y soit créé un hôpital général.

Une carte postale des années 1930
Une carte postale des années 1930

"Cette mosquée (...) parce que je peux donner aussi mon image, d’enfant de Paris, et d’enfant de ce quartier, me semblait vraiment l’image que je trouvais dans mes livres d’enfant d’un caravansérail. Et c’est vraiment un caravansérail au sens propre, elle est dans cette espèce de désert, qui est la ville de Paris." Pascal Payen-Appenzeller

Entre hommage, et tentative de séduction des populations de l'empire colonial

Le terrain sur lequel est construite la Grande Mosquée de Paris appartient à la Ville, ce qui signifie que le projet est français : "C’est un projet qui va engager et la Ville, et l’Etat, et un monsieur extraordinaire pour lequel j’ai une immense admiration, qui est M. Lyautey", détaille l'historien. Ce à quoi Dalil Boubakeur renchérit :_ "Paris avait été très sensible lorsqu’en 1912-1913, les premières troupes musulmanes à cheval, toutes caparaçonnées, défilaient avenue de l’Opéra ou sur les Champs-Elysées, et allaient rejoindre le front. Et l’impression qu’allait d’ailleurs plus tard donner l’exposition coloniale, que la France pouvait compter sur ses enfants musulmans de l’Empire de l’époque, avait donc été stimulée par un grand monsieur, le Marchéal Lyautey._"

Sur France Inter, le 3 octobre 2011, La Marche de l'Histoire diffusait une archive de 1926 dans laquelle s'exprimait Valroff, secrétaire particulier de Si Kaddour Benghabrit, qui fut le premier à diriger la Grande Mosquée de Paris : "La République Française, le sultan du Maroc et les populations de l’Afrique du Nord, en réalisant cette œuvre, voulaient édifier un monument durable, une amitié qui tire sa vivacité et sa persistance dans la nature même de l’âme française et de l’âme musulmane. Tous les Français qui voient le minaret de cette maison d’Allah se détacher sur le beau ciel se souviennent et se souviendront toujours des jours sombres où, côte à côte, Français et musulmans, luttaient pour le triomphe de la justice et de la liberté."

Près de 73 000 soldats musulmans avaient été tués entre 1914 et 1918.

Vous pouvez ici écouter un extrait de cette émission :

"Les Musulmans en France pendant la Seconde guerre mondiale", La Marche de l'Histoire, 03/10/2011

6 min

Durée : 6 min 10

Mais pour Benjamin Stora, qui intervenait dans la Marche de l'Histoire, cette édification était aussi l'expression de l’ambivalence complexe du lien colonial : "La France veut exister comme une puissance musulmane mais sans forcément dégager tout l’espace politique et citoyen nécessaire à ces indigènes musulmans." Pour preuve, l'inauguration de la Grande Mosquée coïncide avec la célébration de la victoire par la France sur les insurgés d’Abdelkrim, figure de la lutte anticoloniale marocaine, dans le Rif, le 27 mai 1926. Or, Benghabrit, s'il était ministre plénipotentiaire du sultan, était également nommé par l'Etat français, fonctionnaire du Quai d'Orsay. Raison sans doute, pour laquelle il était surnommé "le plus parisien des musulmans".

"Le Maréchal Lyautey a beaucoup bataillé pour que soit posée, le 19 décembre 1922, la première pierre de la mosquée. Il avait dit une phrase aux ouvriers, aux bâtisseurs : 'Lorsque vous aurez érigé le minaret de cette mosquée, il s’élèvera dans le beau ciel d’Île-de-France une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses.'" Dalil Boubakeur

À l’époque, dans le quartier, l'état d’esprit était très favorable à la construction de la mosquée. Et Lyautey s’inscrivait dans une longue histoire : en 1767, la France de Louis XV avait signé un contrat avec le sultan du Maroc, Sidi Mohammed ben Abdallah, pour l’établissement religieux de l’islam en France : "Ce vieux projet de Louis XV et du Maroc… comme souvent il a fallu attendre très longtemps, les coïncidences de l’histoire."