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1939-1945 : Londres, Tokyo, Dresde, à l'heure des bombardements massifs

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Vue du centre-ville dévasté de Dresde après les bombardements américano-britanniques de février 1945. La "Florence de l'Elbe" a été détruite à 60% par l'aviation alliée. Date du cliché inconnue.
Vue du centre-ville dévasté de Dresde après les bombardements américano-britanniques de février 1945. La "Florence de l'Elbe" a été détruite à 60% par l'aviation alliée. Date du cliché inconnue.
© Getty - Deutsche Fotothek / Richard Peter jun

Repères. Il y a 75 ans, l’aviation britannique et américaine larguait 3 900 tonnes de bombes sur Dresde, tuant 25 000 personnes ; sort que connurent aussi Londres, Hambourg, Tokyo, Hiroshima ou Nagasaki. La guerre totale fit tomber l’interdit de cibler les civils mais la stratégie fut loin d'être efficace.

En deux jours, du 13 au 15 février 1945, la Royal Air Force britannique et l’US Air Force rayent de la carte le centre-ville de Dresde, capitale de la Saxe, en Allemagne. Le bilan est effroyable (25 000 morts) mais il n’est pas le plus lourd de la Seconde Guerre mondiale. En 1940, le Blitz ordonné par Hitler tue plus de 40 000 Britanniques… Autant qu’à Hambourg en 1943 où les rôles sont inversés. Mais c’est au Japon que les pertes sont les plus grandes : plus de 100 000 tués à Tokyo en 1945 dans le bombardement le plus meurtrier de l’Histoire, quelques mois avant Hiroshima et Nagasaki où deux bombes atomiques tuèrent entre 150 000 et 250 000 personnes. Ces bombardements dits “stratégiques” visaient à briser le moral de l’ennemi et à détruire son économie tout en évitant d’engager des troupes au sol. Des objectifs qui furent loin d’être atteints d’après les historiens que nous avons interrogés.

L’aviation pour en finir avec la guerre des tranchées

Un Boeing B29 Superfortress et son chargement de bombes sur l'île de Saipan dans l'archipel des Mariannes le 24 novembre 1944.
Un Boeing B29 Superfortress et son chargement de bombes sur l'île de Saipan dans l'archipel des Mariannes le 24 novembre 1944.
© Getty - Keystone / Intermittent

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale paradoxalement, l'aviation suscite beaucoup d'espoirs chez ceux qui veulent éviter les grands massacres. L’armée de l’air est alors vue comme une solution à la guerre de positions qui fut si meurtrière en 14-18. Le premier théoricien de cette nouvelle arme est un Italien, Giulio Douhet, qui considère les avions comme un moyen de “détruire le système nerveux d’un pays”, explique Michel Goya, ex colonel de l'armée de Terre devenu enseignant et historien : “L’idée est d’arriver à vaincre à distance ; un thème toujours actuel d’ailleurs. En frappant les points vitaux d’une nation, on espère provoquer un effondrement intérieur rapide pour mettre fin à la guerre, sans passer par les combats au sol”. Les stratèges ont en tête les effondrements politiques de la Russie en 1917 et de l’Allemagne en 1918, qui avaient mis fin à l’engagement de ces pays dans le premier conflit mondial. "L'idée est d'attaquer là où l'adversaire est faible, derrière le front", analyse aussi Thomas Hippler, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Caen et auteur de Bombardement du ciel, histoire globale des bombardements aériens.

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L’utilisation de l’aviation est alors envisagée dans une visée stratégique, pour gagner une guerre. Jusqu’à présent, l’armée de l’air n’avait été utilisée que dans un cadre tactique, intégrée à des manœuvres sur le champ de bataille intégrant des troupes terrestres. “En 14-18, les Britanniques avaient été les premiers à créer une force de bombardement interalliés basée à Nancy et commandée par le général Trenchard”, précise Michel Goya. “Or, une fois devenu chef d’état-major de la RAF (Royal Air Force), ce dernier n’a cessé de prôner un emploi stratégique du bombardier”. L’aviation serait alors à emploi unique, sans coopération avec les forces terrestres. "Une doctrine que ne partageait pas le commandement français", ajoute Thomas Hippler, "notamment car Paris était la seule capitale des pays belligérants dans le rayon d'action des bombardiers".

Mais à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le principal frein à cet usage est humanitaire. Les rares bombardements contre des civils menés en 14-18 (artillerie et aérien) avaient suscité une grande réprobation et le 1er septembre 1939 (jour de la déclaration de guerre de la France et du Royaume-Uni à l’Allemagne), le Président américain Franklin Roosevelt lançait même un appel aux belligérants pour épargner les civils lors de bombardements. Tous les pays avaient répondu positivement, sous réserve de réciprocité.

L’engrenage des représailles

Arthur Travers Harris et Curtis LeMay, les commandants britannique et américain à la tête des forces de bombardement stratégique alliées.
Arthur Travers Harris et Curtis LeMay, les commandants britannique et américain à la tête des forces de bombardement stratégique alliées.
© Getty - Getty Image

Le début de la guerre est pourtant une situation à risques et prend des airs de dissuasion nucléaire avant l’heure. Chaque pays a pris soin de développer des capacités de bombardement mais l’usage en est interdit par crainte d’une sorte de destruction mutuelle assurée. Les nazis sont les premiers à rompre le pacte en bombardant Varsovie mais cette attaque n’est pas suivie d’une réplique de la part des Français et des Britanniques, “la dissuasion ne se partage pas”, analyse Michel Goya. Il faut attendre le début des hostilités pour voir un changement de doctrine lorsque Winston Churchill est nommé Premier ministre le 10 mai (jour du début de l’offensive éclair déclenchée par l’Allemagne contre la France).

Devant la gravité de la situation, “Churchill ne veut plus prendre de gants”, explique Michel Goya, “et des attaques sont lancées sur les industries de la Ruhr, donc aussi sur les ouvriers qui y vivent et y travaillent… Toutefois, ces bombardements ont peu d’effet. Les avions ne sont pas assez nombreux et pas assez précis. Le haut-commandement se rend compte également que les attaques en plein jour sont difficiles : on perd beaucoup d’équipages et les dégâts au sol sont faibles”. Côté allemand, l’aviation joue un rôle capital dans la victoire contre la France, qui signe un armistice le 22 juin 1940, mais les avions ne sont utilisés qu’en soutien aux manœuvres militaires, comme une sorte de super artillerie.

Le basculement se produit à la fin de l’été lorsque Hitler opte pour une stratégie de bombardement “anti-cités”. Le Führer demande alors des représailles après un petit raid britannique sur Berlin le 25 août : 300 bombardiers visent Londres le 7 septembre et tuent 430 civils. “C’est le début de 57 nuits de raids aériens en continu qui visent toutes les grandes villes britanniques et les principaux centres de production”, précise Michel Goya, “en tout, le ‘Blitz’ tue 43 000 civils et en blesse 240 000 jusqu’en mai 1941”.

L’effet psychologique pourtant n’est pas atteint : les habitants font preuve de résilience et les bombardements contribuent même à souder l’opinion. Mais paradoxalement, le commandement britannique choisit de répliquer de la même manière contre les Allemands. “Une série de raids inefficaces est menée mais c’est alors le seul moyen dont disposent les Britanniques pour frapper l’Allemagne et montrer qu’ils résistent”, poursuit Michel Goya. “On pense aussi que l’ennemi sera plus faible, qu’il ne résistera pas”. "Chaque nation sous-estime la résistance de l'autre", explique Thomas Hippler, "et les appels à la vengeance prévalent".

Cibler les civils faute de mieux

Les corps carbonisés de civils japonais après le bombardement américain sur Tokyo dans la nuit du 9 au 10 mars 1945.
Les corps carbonisés de civils japonais après le bombardement américain sur Tokyo dans la nuit du 9 au 10 mars 1945.
© Getty - Kouyou Ishikawa, officer of the Metropolitan Police Department of Tokyo.

En février 1942, le Bomber command britannique reçoit son nouveau chef : Arthur Travers Harris, qui sera surnommé plus tard “Bomber Harris” ou “Butcher Harris” (Harris le boucher). Sa doctrine est simple : il croit à l’efficacité des raids géants. Les ports de Lübeck et Rostock sont les premiers touchés, notamment par des bombes incendiaires. Puis Cologne est rasée le 30 mai par un raid aérien de nuit mené par 1 046 bombardiers. Bilan : 500 morts et 59 000 sans abri. L’incendie déclenche l’une des premières tempêtes de feu, “Feuersturm”, que l’Allemagne connaîtra dans d’autres villes… Notamment dans la Ruhr puis à Hambourg : du 24 juillet au 3 août 1943, une série de raids tue environ 40 000 civils dans cette ville portuaire.

Les missions pourtant sont dangereuses. Face aux bombardiers alliés, l’Allemagne a amélioré ses techniques de détection radar et renforcé sa défense : “Fin 1943, la Flak allemande (défense anti-aérienne) a déployé plus de 5 000 pièces d’artillerie lourde et 9 000 légères opérées par 500 000 hommes et femmes dans tout le pays”, explique Michel Goya. Là aussi, les bombardements soudent la population mais ils provoquent un effet délétère pour le régime nazi. Un quart des canons produits à l’été 44 sont destinés à la défense antiaérienne, qui a besoin de 16 millions d’obus chaque mois. L'effort anti-aérien prive le Reich de ressources qui auraient pu être utilisées ailleurs.

L’Allemagne peine à suivre le rythme et finit par opter pour les armes V (Vergeltungswaffe, pour “armes de représailles”). L’effort financier est considérable mais totalement inefficace stratégiquement, même si les bombes volantes V1 et les fusées V2 tuent des milliers de civils à Londres et Anvers.

59 min

Un déchaînement de violence à la fin de la guerre

La ville de Tokyo le 6 septembre 1945, six mois après le bombardement américain qui tua 100 000 personnes.
La ville de Tokyo le 6 septembre 1945, six mois après le bombardement américain qui tua 100 000 personnes.
© Getty - Bettmann

En 1944 et 1945, les États-Unis et le Royaume-Uni prennent peu à peu le contrôle du ciel allemand. Pendant un temps, l’aviation est accaparée par un rôle de soutien tactique au débarquement en Normandie mais très vite, les bombardements stratégiques reprennent : Berlin, Dresde, Pforzheim, Wurtzbourg… Toutes ces villes reçoivent des pluies d’obus explosifs et incendiaires entre février et mars 1945, provoquant des dizaines de milliers de morts. “En 19 jours en avril, il tombe encore 47 000 tonnes de bombes, presque autant que de septembre 1939 à janvier 1942”, écrit Michel Goya dans son livre S’adapter pour vaincre : comment les armées évoluent, paru en 2019.

Pourquoi tant de morts ? “La majorité des bombes est larguée en 1945 alors que la défaite des nazis semble assurée”, commente Michel Goya. “L’outil est là, l’aviation, et on veut briser définitivement la résistance, une éventuelle guérilla… Châtier l’Allemagne aussi”

Carte de la ville de Dresde lors du bombardement allié dévastateur des 14 et 15 février 1945 avec détails des vagues d'attaque
Carte de la ville de Dresde lors du bombardement allié dévastateur des 14 et 15 février 1945 avec détails des vagues d'attaque
© AFP - Berlin, JGD / SMI / VL / DMK

Au Japon, la dynamique est identique et même encore plus meurtrière : les bombardements stratégiques font 500 000 morts dans les quelques derniers mois de la guerre, menés par le général Curtis LeMay. 

Le bombardement de Tokyo par des bombes au napalm dans la nuit du 9 au 10 mars 1945 tue environ 100 000 personnes et ouvre la voie aux bombardements atomiques qui seront lancées les 6 et 9 août sur Hiroshima et Nagasaki. Ces massacres et l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon le 9 août sont suivis de près par la capitulation de Tokyo le 2 septembre 1945. "Le bombardement de l'Allemagne et du Japon relève d'une volonté méthodique et scientifique d'annihiler des villes", complète Thomas Hippler, "avec des estimations du nombre de tués, de blessés, de sans-abri... L'armée américaine avait même conçu un site militaire d'essai à Dugway où elle avait reconstitué des villes allemandes et japonaises pour concevoir les meilleures méthodes de destruction". Au Japon, la tâche était facilitée car la plupart des constructions était en bois...

À la fin de la guerre toutefois, les Alliés sont peu diserts sur ce triomphe honteux et, dans les procès des dirigeants nazis et japonais, le bombardement des civils ne sera jamais retenu comme motif de poursuite. Dans un article publié par la télévision publique américaine (PBS), le général Curtis LeMay remarquait : 

Tuer des Japonais ne m’a jamais tracassé… Je suppose que si j’avais perdu la guerre, j’aurais été jugé pour crime… Tous les soldats réfléchissent à l’aspect moral de ce qu’ils font. Mais toutes les guerres sont immorales, si vous vous laissez tracasser par cela, vous n’êtes pas un bon soldat.                              
Curtis LeMay, commandant des bombardiers stratégiques américains pendant la Seconde Guerre mondiale.

POUR ALLER PLUS LOIN :

- La nuit où les Tokyoïtes ont été "bouillis et cuits à mort", Libération, 9 mars 2015.

- La stratégie de la destruction. Bombardements alliés en France, 1944 ; la Cliothèque.

- Défendre les civils contre les bombardements aériens : histoire comparative et transnationale des fronts intérieurs au Japon, en Allemagne et en Grande-Bretagne, 1918-1945. Sciences Po Paris.

- Les enjeux de l'histoire des bombardements du Havre, Université du Havre

- Le monde sous les bombes - de Guernica à Hiroshima : documentaire vidéo et débat filmé. 23 avril 2017 à Sciences Po Paris. Historia.fr