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1979-2019 : une jeunesse toujours plus désenchantée

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: Les jeunes se mobilisent depuis plusieurs années contre la précarité, qu'elle soit dans leurs études ou le monde du travail. Ici lors des manifestations contre la loi Travail en mars 2016 à Bordeaux
: Les jeunes se mobilisent depuis plusieurs années contre la précarité, qu'elle soit dans leurs études ou le monde du travail. Ici lors des manifestations contre la loi Travail en mars 2016 à Bordeaux
© AFP - Nicolas Tucat

La contestation étudiante s'organise après l'immolation par le feu d'un jeune de 22 ans qui dénonce la précarité qu'endurent les étudiants. Aujourd'hui, les jeunes sont confrontés à des incertitudes bien plus nombreuses que leurs aînés : logement, emploi, santé et de manière plus générale, l'avenir.

Le 8 novembre dernier, un étudiant s’immole par le feu devant le siège du Crous à Lyon. Dans une lettre, il évoque ses difficultés financières et dénonce la précarité que vivent bon nombre d’étudiants. Le jeune homme de 22 ans avait perdu sa bourse en devant repasser pour la troisième fois sa deuxième année de licence en sciences politiques à l’université Lyon 2. Si un tel geste est inédit, il traduit les inquiétudes de plus en plus nombreuses auxquelles sont confrontés les jeunes aujourd’hui, qu’il s’agisse du logement, de l’emploi, de la santé ou de l’avenir tout simplement. Une intersyndicale réunissant la Fage, l'UNEF, la FSE, Solidaires étudiant-e-s et l'Alternative appellent à la mobilisation ce 26 novembre pour demander "un plan d'urgence" et "une politique structurelle de résorption de la précarité étudiante".

La crise du logement

Dans une interview accordée au journal Le Monde il y a une dizaine de jours, la présidente de l’université Lyon 2 Nathalie Dompnier déclarait : "Des étudiants dorment dehors, sont en fragilité sur le plan de leur santé, ils n’ont plus les ressources pour vivre décemment ; des étudiants ne peuvent assister à des cours, car ils doivent travailler. Nous avons aussi des étudiants qui ont faim. Il ne s’agit pas de généraliser, mais de prendre acte de cette précarité qui ne permet pas d’étudier dans des conditions sereines." Une précarité de plus en plus visible d’après Mélanie Luce, de l’UNEF. D'après une enquête du syndicat étudiant, elle a même augmenté de 2,89% en 2019. Cette année par exemple, la présidente du syndicat constate que de nombreux étudiants dans toute la France sont venus lors des permanences syndicales de la rentrée pour évoquer leurs problèmes de logement ou des situations financières très difficiles. 

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Il y a une crise du logement pour les étudiants actuellement. Il n’y pas assez de logements disponibles dans le public, c’est-à-dire par le Crous. Il y a le plan pour la construction de 60 000 logements mais cela prend beaucoup trop de temps et ce ne sont pas uniquement des logements Crous. Et en même temps, dans le privé, il y a le coût du loyer particulièrement important, avec une caution et un garant demandés et le problème de la disponibilité. Dans certaines villes, il y a peu de logements disponibles parce qu’ils sont utilisés par les plateformes de locations saisonnières.                                                    
Mélanie Luce, présidente de l’UNEF

À Bordeaux particulièrement, de nombreux étudiants n’ont pas réussi à trouver de logement, obligeant certains à dormir dans leur voiture, d’après l’UNEF. Créer d’importants pôles universitaires peut avoir comme conséquence négative le développement de tensions en matière de logement étudiant. En quarante ans, le nombre d’étudiants a plus que doublé, passant d’1,18 millions en 1980 à 2,71 millions en 2019.

Quand ils n’ont pas l’obligation de quitter leurs parents pour leurs études, de nombreux jeunes n’ont d’autres choix que de rester au domicile familial. "Globalement, les jeunes ont envie d’avoir leur autonomie résidentielle. Mais il y a beaucoup d’aller-retour, des périodes pendant lesquelles cette autonomie n’est pas possible et puis il y a l’allongement des études", explique Sandra Hoibian, directrice du pôle Évaluation et société au Crédoc (Centre de Recherche pour l'Étude et l'Observation des Conditions de Vie), qui a consacré de nombreuses études au niveau de vie des jeunes. La chercheuse précise que dans les études menées par le Crédoc pour la CNAF (Caisse nationale des allocations familiales), la demande d’augmentation d’aides aux foyers avec des étudiants est de plus en plus forte, en hausse d’année en année. 

Et ce au moment où le président des Restos du coeur, Patrice Blanc, interrogé par Le Parisien, s'inquiète : "Sur les quelque 110 000 jeunes de 18 à 25 ans que nous recevons en  France, 24 000 sont des étudiants. C'est un chiffre qui a beaucoup  augmenté ces dernières années".

En savoir plus : Etudiants : à quel prix ?

Quatre fois plus de jeunes chômeurs qu'il y a 40 ans

Autre source d'inquiétudes des étudiants et des jeunes de 18 à 29 ans d’une manière plus générale : l'insertion professionnelle et l'emploi. 

"Les jeunes d’aujourd’hui sont un peu moins positifs par rapport à leur niveau de vie que les jeunes d’il y a 40 ans, précise Sandra Hoibian, du Crédoc. Ils ont grandi dans un monde où il y a eu plusieurs crises à répétition et l’idéal des Trente Glorieuses [qu’avaient leurs aînés], n’est pas présent chez les jeunes et ne fait pas partie de l’horizon."

Difficile pour ces jeunes de s’imaginer avec un niveau de vie qui progresse, contrairement à ceux des années 1980. À l’UNEF, Mélanie Luce confirme "nous sommes l’une des premières générations à qui l’on promet de vivre moins bien que nos parents". Et la flexibilisation du marché du travail y joue pour beaucoup. "Les jeunes sont la variable d’ajustement du marché du travail" affirme Sandra Hoibian.

En France, la part des CDD a fortement évolué depuis 25 ans. Quand en 1993, les embauches en CDD étaient d’environ 20%, elles ont atteint 84% en 2017 dans les entreprises de plus de 50 salariés. Sur ces CDD, 30% ne durent qu’une seule journée. "Les premiers concernés par cette flexibilisation du marché du travail, le gros des troupes, ce sont les jeunes", commente la chercheuse du Crédoc. 

L’Observatoire des inégalités rappelle qu'en 2018, le chômage touchait un jeune actif sur cinq âgé de 20 à 24 ans (19,5%), soit quatre fois plus qu’il y a 40 ans. C’est de loin le taux qui a le plus augmenté durant toute cette période.

Des jeunes plus inquiets pour leur santé

Dans une étude qui vient d’être publiée, l’Insee et le Crédoc indiquent que "les jeunes sont de plus en plus inquiets de leur état de santé". En 2019, ils sont 78% à juger leur état de santé satisfaisant ou très satisfaisant, alors qu’ils étaient 90% à penser de la sorte en 1979. L’étude souligne que la notion de bonne santé a évolué et ne concerne plus seulement "l’absence de maladie ou d’infirmité mais un état complet de bien-être physique, mental et social".

Depuis une quarantaine d’années, il y a eu beaucoup de campagnes de publicité pour dire ce qu’il faut manger, qu’il est important de bouger, etc. Il y a beaucoup de prévention à l’école aussi. Il y a donc une préoccupation globale plus importante dans la société pour la santé. Les jeunes se retrouvent en plein dans cette évolution.                                                    
Sandra Hoibian, directrice du pôle Évaluation et société au Crédoc

Il y a également une prise de conscience des jeunes, qui se livrent moins qu’auparavant à des consommations excessives de drogues et d’alcool, d’après le Crédoc. "Ils ont une forme de prise de conscience par rapport à ces comportements et à leur dangerosité", analyse Sandra Hoibian. Cette pression sur la santé des jeunes est aussi accrue par les réseaux sociaux. "Il faut pouvoir avoir un corps parfait, pouvoir mettre des photos de soi en maillot de bain. On va y communiquer ses performances sportives. D’une certaine manière, cela crée une pression de plus sur le corps et l’image de soi", commente la chercheuse. 

Mais l’explication vient sans doute également du fait d’un sentiment de restriction en matière de santé qui progresse dans la population, en particulier chez les jeunes. Pour le Crédoc, elle s’explique par les différents déremboursements et réformes mis en place au fil des années. 

D’après un sondage Opinion Way pour la mutuelle étudiante MGEN, un étudiant sur deux a déclaré avoir déjà renoncé à se soigner ou consulter un professionnel de santé, la moitié d’entre eux pour une raison financière. D’après l’UNEF, 42% des étudiants ont déjà renoncé à se soigner faute de moyens en 2019. Un chiffre qui a sensiblement augmenté en cinq ans puisqu’ils étaient 35% en 2014. 

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Difficile d'imaginer son avenir dans un "monde qui court à sa perte"

La question écologique prend de plus en plus de place dans la longue liste des inquiétudes actuelles des jeunes. L'UNEF indique qu’elle ressort de plus en plus chez les étudiants. Le syndicat étudiant a même lancé il y a quelques mois une plateforme militante sur internet baptisée "Ne sacrifiez pas notre avenir", mélangeant luttes climatique, contre la précarité et démocratisation des études supérieures.

Les nombreuses marches pour le climat réunissant des milliers de jeunes ces derniers mois témoignent aussi de leur volonté de s’emparer de cet enjeu pour l’avenir. "Ils se sentent complètement concernés par la catastrophe écologique, confirme Sandra Hoibian du Crédoc. Ils sont pénétrés du fait que le monde court à sa perte !" 

Ci-dessous, manifestation à Paris pour le climat de milliers de jeunes avec Greta Thunberg, le 22 février 2019 

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Contre la précarité, l'accès à plus d'aides pour les jeunes

Face à la hausse de la précarité étudiante, les syndicats étudiants ont décidé de manifester ce mardi 26 novembre. Ils réclament un plan d'urgence comprenant notamment la hausse d'au moins 20% des bourses étudiantes, l'augmentation de logements en cité universitaire, l'encadrement des loyers dans les villes en tension, des moyens financiers et humains pour les services de santé universitaires.

L’UNEF souhaite la création d’un statut social pour les étudiants. "Les étudiants sont dans un entre-deux difficile à vivre__, estime Mélanie Luce, la présidente du syndicat. Légalement, on nous dit que nous sommes autonomes et indépendants de nos parents mais socialement, on nous renvoie constamment à nos parents et on part du principe que si nous ne nous en sortons pas, nos parents seront là pour nous aider. Les étudiants sont la seule partie de la population qui n’a pas de filet de sécurité !" Sur le long terme, l’UNEF réclame un élargissement du nombre de boursiers et donc un changement des critères d’attribution des bourses. 

Face à la mobilisation étudiante contre la précarité ces derniers jours, la ministre de l’Enseignement supérieur a annoncé la création d’un numéro d’appel pour l’accès aux aides d’urgence avant la fin de l'année, mais a exclu de revaloriser les bourses, comme le demandait aussi la Fage, autre syndicat étudiant, qui dénonce "des mesures de surface". 

Le gouvernement envisage d’ouvrir le futur revenu universel d’activité au moins de 25 ans, qui aujourd’hui sont exclus du RSA. Pour le rapporteur de la loi, Fabrice Lenglart, la question de l’éligibilité des jeunes adultes à l’ensemble de la prestation se pose car le revenu universel d’activité (RUA) consiste à refonder le RSA, la prime d’activité et les aides au logement et "les jeunes sont plus souvent touchés par la pauvreté que les autres", comme il l'explique dans le reportage ci-dessous.

Catherine Pétillon, à Besançon, lors d'un atelier la possible ouverture du RUA aux moins de 25 ans

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"Les jeunes aujourd’hui aimeraient bien avoir le monde qui a existé il y a une trentaine d’années", constate Sandra Hoibian. "Si on prend l’exemple de la protection sociale, il y a beaucoup de critiques qui sont faites chez les plus âgés comme quoi il y a beaucoup d’abus, de fraudes… Ceux qui sont le plus pour une protection universelle, ce sont les jeunes", conclut-elle. 

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