1991 : la science commence à faire la fête

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1991 : la science commence à faire la fête

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Les jardins du ministère de la Recherche en 1991 avec une activité de lancement de mini-fusées.
Les jardins du ministère de la Recherche en 1991 avec une activité de lancement de mini-fusées.
- Ministère de la Recherche

Entretien. La fête de la science a été créée en 1992 mais un an avant, un événement organisé dans les jardins du ministère de la Recherche avait convaincu de la nécessité de tourner la science vers le grand-public. L'une des actrices de cette première, Marie-Noëlle Favier, en raconte les origines.

La 30e édition de la fête de la science a lieu jusqu'au 11 octobre prochain en France métropolitaine et du 5 au 22 novembre en outre-mer et à l'international. Un événement créé en 1992 après le succès d'un rassemblement plus local organisé dans les jardins du ministère de la Recherche, à Paris, en juin 1991. La fête de la science réunit aujourd'hui 1,2 million de participants et 10 millions d'internautes (chiffres officiels de 2019, dernière édition avant le Covid).

Retour sur les origines de l'événement avec Marie-Noëlle Favier, ex-documentariste chez le commandant Cousteau et chef du département culture scientifique et technique (CST) au ministère de la Recherche (1984-1998). Elle a participé au lancement en 1991 de ce qui est devenu depuis la fête de la science.

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Être et savoir
58 min

Comment est née la Fête de la science ?

La fête de la science n'a pas été créée ex-nihilo. L'idée était de mettre en valeur à un moment de l'année toutes les activités et les actions menées sur le territoire national. Il existait une volonté politique de la part d'un ministre éclairé, Hubert Curien, qui souhaitait rapprocher la science des citoyens, et des jeunes en particulier. 

Nous nous sommes inspirés du Québec, où une "Quinzaine des sciences" était organisée par la Société de promotion des sciences. La Fête de la science est née en 1992 mais l'année précédente, nous avons fêté les dix ans de la création du ministère de la Recherche dans les jardins, rue Descartes. Et à cette occasion, nous avions monté un village des sciences ouvert au grand public, avec des manipulations scientifiques, des lancements de fusées, des expérimentations en chimie. Toute une série de grandes conférences avec des ténors comme Hubert Reeves, Pierre-Gilles de Gennes, etc. Et cette manifestation a eu beaucoup de succès ! Le ministre Hubert Curien, qui était en poste à l'époque a trouvé que nous devrions la diffuser plus largement. 

Le succès de la Fête de la musique, autre rassemblement populaire créé peu avant [en 1982], nous a également inspiré. Cela s'inscrivait dans un contexte où nous souhaitions mettre en oeuvre une politique régionale de culture scientifique et technique. La Cité des sciences a ouvert [en 1986], les centres de culture scientifique et technique ont été créés dans les régions : l'idée était d'inventer un événement emblématique pour porter toute cette politique de maillage du territoire.

Les jardins du ministère de la Recherche ouverts au public en 1991, un an avant la création de la fête des sciences dans toute la France.
Les jardins du ministère de la Recherche ouverts au public en 1991, un an avant la création de la fête des sciences dans toute la France.
- Ministère de la Recherche

Que trouvaient les visiteurs lors de l'événement organisé en 1991 ?

C'était la première manifestation et il y avait beaucoup d'effervescence dans ces jardins du ministère : des tentes accueillaient le public qui déambulait auprès des partenaires associatifs et scientifiques venus faire des démonstrations. Les manipulateurs du Palais de la découverte avaient créé des petites expériences de chimie, l'association Planète Sciences a lancé des fusées. Nous avons mobilisé à la fois les scientifiques et les médiateurs, qui ont apporté leur concours pour rendre cette opération ludique et attractive pour le grand public.

Vous avez en mémoire une anecdote à propos du lancement de mini-fusées dans le jardin du ministère ?

Le ministre de la Recherche à l'époque, Hubert Curien, était le père de la fusée Ariane. Il avait présidé le CNES (Centre national d'études spatiales) et avait autorisé l'association nationale Sciences techniques jeunesse, devenue Planète Sciences depuis, à lancer des petites fusées. Mais l'une d'entre elles n'a pas tout à fait suivi la trajectoire prévue et elle est tombée sur le toit du ministère. Les agents de sécurité ont réagi et voulaient arrêter tous ces mouvements intempestifs mais le ministre est arrivé sur le balcon : "Si j'avais dû arrêter les lancements des fusées Ariane à chaque avarie, on n'y serait jamais arrivé, donc laissez expérimenter ces jeunes gens !", disait-il. "Laisser expérimenter" : c'est un des grands mots de la Fête de la science, pour les enfants en particulier.

Quel public visiez-vous ?

Le but de la Fête de la science était de toucher le grand public. L'idée était d'aller chercher au-delà de ceux qui fréquentaient déjà les muséums, la Cité des sciences ou le Palais de la découverte. Plusieurs mouvements ont eu lieu en même temps : l'ouverture des laboratoires pour y faire entrer les gens, y compris en régions, dans des lieux peu connus. Je cite souvent l'exemple du CEA-Cesta (Centre d'études scientifiques et techniques d'Aquitaine), près de Bordeaux, qui a ouvert pour la première fois ses portes. C'est un site où des recherches assez sensibles sont menées sur le laser Mégajoule, qui permet de réaliser des expériences sur les modèles physiques de simulation des charges nucléaires. C'est un endroit "secret", qui s'ouvrait pour la première fois.

Par ailleurs, il y a eu effectivement l'idée de sensibiliser les jeunes. C'était quelque chose auquel le ministre Hubert Curien tenait beaucoup : susciter des rencontres entre les scientifiques, porteurs de la connaissance, et le jeune public. Il y en a eu énormément : dans les lycées, les écoles ou à travers la création de petites expériences spécifiques pour ce jeune public. 

Au début, nous avons commencé "modeste" en organisant l'événement sur trois jours. La première manifestation était en juin mais cette période étant un peu chargée pour les universitaires et les scolaires, le rendez-vous s'est déplacé en octobre à partir de 1995. Et puis l'événement a été rallongé, devenant la Semaine de la science en 1998, afin de toucher plus largement les publics, pour qu'ils aient le temps de monter des événements dans le temps scolaire. En 2000, le nom "Fête de la science" est revenu et la durée s'est encore allongée, sur une dizaine de jours.

L'astrophysicien Hubert Reeves et l'astronaute Claudie André-Deshayes (devenue depuis Claudie Haigneré) lors de "La science en fête en 1994".
L'astrophysicien Hubert Reeves et l'astronaute Claudie André-Deshayes (devenue depuis Claudie Haigneré) lors de "La science en fête en 1994".
- Ministère de la Recherche

À quoi est dû ce succès selon vous ? 

Nous sentions qu'il y avait une soif de science, qu'il existait une demande. Cela correspondait à une période de questionnement sur le progrès scientifique, sur ce que le philosophe Dominique Lecourt appelait les "questions vives de la science". Il était alors question des applications de la science dans le nucléaire, les OGM... Des questions à controverse sur lesquelles ont sentait un besoin de réponses et de dialogue de la part du public ; le changement climatique et les vaccins suscitaient déjà des interrogations à l'époque. La forme ludique que nous proposions, avec le village des sciences, a rencontré vraiment un public. Environ 540 000 personnes ont participé du 11 au 14 juin 1992 et aujourd'hui, le chiffre s'est plutôt stabilisé à près de 2 millions.

Quel est le principe du village des sciences ?

C'est un concept qui a été extrêmement festif et fédérateur. Le mot d'ordre était d'en proposer un peu partout en France, dans les lieux publics : à la fois sur des places comme celles du Capitole à Toulouse ou Bargemon à Marseille, dans les campus scientifiques comme au BRGM (Bureau de recherche géologique et minière) à Orléans ou au Génopole à Evry, dans les universités aussi. Qu'il y ait des lieux emblématiques où pouvaient naître ces villages des sciences sous tente, un peu à l'image des marchés de Noël, où les scientifiques et les médiateurs pouvaient présenter leurs expériences festives et ludiques. Je me souviens d'un événement organisé place de la Comédie à Montpellier, où une immense rizière avait été installée afin de sensibiliser à cet écosystème fragile... Il y a eu beaucoup de moments forts, et qui restent dans les mémoires. 

L'objectif était aussi de susciter des vocations chez les jeunes ?

Oui et j'ai rencontré beaucoup de personnes qui m'ont dit que leur vocation était née en partie lors de ces moments de rencontre et d'échanges. Beaucoup de gens nous le disent, en particulier chez les filles, elles et ils ont été sensibilisés par cette façon ludique de présenter les sciences. C'était un des buts de la Fête de la science et Hubert Curien y était extrêmement sensible. Il voulait vraiment susciter des vocations chez les jeunes. Cependant, on peut parfois s'interroger quand on voit aujourd'hui combien les gens sont réceptifs aux fausses informations. Mais ce n'est pas pour cela qu'il faut baisser les bras. Au contraire, je dirais qu'il faut continuer à faire découvrir les lieux où la science s'élabore.