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1er mai confiné : le travail n’est pas à la fête

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1er mai confiné et banderole au balcon, Paris 27 avril 2020
1er mai confiné et banderole au balcon, Paris 27 avril 2020
© AFP - Joël Saget

Un 1er mai sans cortège mais des manifestations au balcon et sur les réseaux sociaux. Dans un contexte inédit de crise sanitaire et économique, les syndicats appellent d’urgence le gouvernement à prendre le virage de la transition sociale. Dernières chances du dialogue social avant déconfinement ?

Bousculés par la crise et la désorganisation du travail, entravés par le confinement et la distance avec les salariés, les syndicats ont su trouver plus ou moins efficacement d’autres modes de fonctionnement pour rester en lien et défendre les salariés. 

A La CGT, c’est le collectif de jeunes diplômés de l’Ugict, l’Union générale des cadres, techniciens et ingénieurs qui a dès les premiers jours de confinement basculé en mode syndicalisme 2.0 en créant un nouveau site internet luttevirale.fr. Sur cette plateforme se sont réunis juristes, inspecteurs du travail, avocats, militants afin de répondre aux angoisses des salariés. Un site internet qu’ils ont voulu ouvert à tous,  syndiqués et non syndiqués 

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Nous n’avons même pas apposé le sigle de la CGT sur notre page d’accueil. Avec cette crise nous plongions dans l’inconnu, il s’agissait avant tout pour nous d’urgence et de solidarité du monde du travail. - Sophie Binet, secrétaire générale adjointe de l’Ugict-CGT

En effet, le besoin était criant : les remontées du terrain n’ont pas tardé. Très vite, les témoignages et les appels à l’aide ont afflué. Comme celui de ce technicien de maintenance d’une entreprise spécialisée dans l’emballage de l’ouest de la France qui a fait valoir son droit de retrait à la mi-avril, estimant que la mise en place des mesures barrière étaient insuffisantes : "Ma direction a contesté mon droit de retrait en invoquant que le port du masque n’était pas obligatoire. Je suis désormais considéré en absence injustifiée." Ou encore ce salarié membre titulaire du CSE (Comité social et économique) d'une entreprise de moins de 50 personnes éditrice de logiciels informatiques dans le secteur industriel du bassin de Chambéry. Après trois semaines de télétravail se déroulant parfaitement bien pour l'ensemble du personnel, son employeur souhaite que tous les salariés retournent dans les locaux de l'entreprise, et cela malgré les recommandations du gouvernement. La justification de l'employeur est la suivante : en télétravail, le personnel est moins efficace (distractions, enfants à gérer, etc). "Nous travaillons dans un open-space spacieux et effectivement, avec un peu de logistique et de réaménagement, il est possible d'appliquer une distance d'environ un mètre entre chaque personne. Cependant, il s'agit de faire travailler 30 personnes dans la même pièce !" pointe-t-il. La direction a pourtant décidé de faire revenir tout le personnel dans les locaux avant le 11 mai alors même que les masques n’ont pas encore été livrés. 

Luttevirale.fr le site crée par le collectif des jeunes ingénieurs de l'Ugict-CGT en plein confinement, mars 2020
Luttevirale.fr le site crée par le collectif des jeunes ingénieurs de l'Ugict-CGT en plein confinement, mars 2020

Une situation rencontrée dans de nombreuses entreprises quand le CSE n’est tout bonnement pas consulté ou tout simplement contourné menant parfois à un management frontal pouvant aller jusqu’à la menace ou l’ultimatum. "Après avoir signalé à mon patron que les conditions de travail ne sont pas sécurisantes, nous avons eu droit à une réunion le soir même lors de laquelle il nous a été dit que soit on continue comme ça, soit on peut quitter la boîte", raconte effaré cet installateur thermique et sanitaire pour une société du sud de la France.  

Un 1er mai de revendications

Ce 1er mai confiné ne donnera malheureusement pas lieu aux traditionnels rassemblements, cortèges et pots de l’amitié mais il ne restera pas silencieux pour autant estime Yves Veyrier, secrétaire général de Force Ouvrière, qui porte cette année deux revendications urgentes. La première concerne les ordonnances gouvernementales de mars dernier relatives à la durée de travail maximum hebdomadaire, qui pourrait désormais être portée à 60 heures. Une hérésie selon lui d’autant que justement le 1er mai est le symbole de la journée de 8 heures et la limitation du temps de travail hebdomadaire de 48 heures maximum. 

"Que le gouvernement ait décidé de pouvoir déroger dans cette crise sanitaire à la convention numéro 1 de l’Organisation International du Travail qui a établi la norme en 1919 est particulièrement inquiétant et malheureux", relève-t-il. "Fort heureusement face à l’opposition unanime des syndicats, cette ordonnance n’a pas encore été traduite en décret d’application, il est donc encore temps d’ordonner son retrait définitif !" réclame Yves Veyrier.

Yves Veyrier, secrétaire général de Force Ouvrière
Yves Veyrier, secrétaire général de Force Ouvrière

Le patron de Force ouvrière ne mâche pas ses mots non plus concernant les ordonnances de 2017-2018, dites ordonnances Macron, avec une attention toute particulièrement sur celle qui vise les CHSCT, les Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail remplacés désormais par les CSE, Comités sociaux et économique, limitant le nombre d’élus, leur disponibilité et leurs spécificités. "Autant dire une ineptie dans la crise sanitaire et économique que nous traversons", s’insurge Yves Veyrier qui s’est toujours opposé à cette réforme et qui aujourd’hui souligne l’importance de telles instances. 

Heureusement que cette casse n’est intervenue qu'il y a quelques mois seulement, nous permettant d’avoir gardé les compétences au sein des entreprises. Il est temps d’exiger à l’heure du déconfinement leur retour au plus vite. - Yves Veyrier

Revendication appuyée haut et fort par la CFE-CGC qui s’inquiète également de la dernière réforme de l’assurance chômage. Pour son président confédéral, François Hommeril, il ne s’agit plus de la repousser à cet été mais de l’abroger purement et simplement. 

François Hommeril, président confédéral de la CFE CGC pendant le confinement, 30 avril 2020
François Hommeril, président confédéral de la CFE CGC pendant le confinement, 30 avril 2020
- F H perso

"Cette réforme que nous trouvions déjà injuste nous avait été vendue comme adaptée à une période qui devait être plus favorable à l’emploi. Et bien tout cela est révolu, dépassé, fini et derrière nous, il faut revoir la copie !", affirme-t-il réclamant son abrogation et le retour des partenaires sociaux à la table des négociations. 

Repenser le dialogue social 

La liste des revendications pour ce 1er mai confiné est longue. La CGT, FSU, Solidaires et les mouvements lycéens Fidl, MNL, UNL et étudiant Unef rappellent dans un communiqué commun vouloir mettre particulièrement en lumière le rôle crucial des travailleurs en première ligne pendant la crise sanitaire, les "oubliés" et les "invisibles de nos sociétés, qui continuent à travailler, le plus souvent au risque de leur propre vie", soignants, caissières, éboueurs... Ils réclament "de vraies revalorisations salariales" pour ces travailleurs et appellent à manifester au balcon et sur les réseaux sociaux. 

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT
Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT
- Anne Brunel

Les travailleurs en premières lignes seront à l’honneur cette année. Plus largement, la CFDT propose que les travailleurs ayant affronté cette crise en présentiel soit récompensés par une prime sous forme de crédit d’impôt. Son secrétaire général, Laurent Berger, qui figure parmi les 55 organisations du Pacte du pouvoir de vivre, réclame également que soit mises en œuvre de manière urgente des mesures écologiques et sociales et plaide pour un nouveau pacte social. 

Il faut lancer une grande concertation sur l’emploi dans toutes ses dimensions pour contenir au maximum les suppressions de postes et mettre en place des dispositifs d’urgence pour répondre aux personnes les plus fragilisées par cette crise que sont les travailleurs précaires et jeunes arrivants sur le marché de l’emploi.  - Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT

Situation à risque pour les syndicats

Au-delà du symbole qu’est le 1er mai, la vraie question est de savoir comment s'inscrira l'action syndicale dans les mois à venir, face à une crise sanitaire sans précédent doublée d’une crise économique d'ampleur dans le pays et à travers le monde. Les enjeux sont de taille alors que les rassemblements de masse sont interdits, que les réunions, les manifestations et les déplacements resteront entravés. 

Comment les syndicats vont pouvoir peser face au gouvernement et aux organisations patronales ? "La pression va être énorme sur les syndicats qui vont devoir dans les tous prochains jours faire face à trois niveaux d’urgence", analyse Jean Marie Pernot, chercheur associé à l’IRES (Institut de recherche économique et social) : 

Le premier niveau d'urgence sera l’immédiateté des situations de déconfinement avec le problème des conditions et du temps de travail ou encore la retenue des congés payés. Le deuxième sera de revenir aux normes sociales avant ordonnances et statuts dérogatoires, une brèche à refermer au plus vite. Et puis dans un troisième temps, il leur faudra trouver rapidement un nouveau modèle de développement dans ce monde d’après qui devra inclure les PME d'une part et les précaires d'autres part. - Jean-Marie Pernot, chercheur associé à l'IRES

Quant à savoir quelle forme, quel ton va prendre le dialogue social dans notre pays ? Les réseaux sociaux jouent à plein depuis le début du confinement selon les observateurs mais ils ne feront pas tout et surtout ne seront pas suffisants pour instaurer un rapport de force et encore moins pour canaliser la colère des salariés. Bien au contraire, pour les partenaires sociaux, le moment crucial approche. Des concertations avec le gouvernement se poursuivent en visioconférence mais chacun de comprendre que les réponses apportées seront lourdes de conséquences.