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1er mars 1995 : le jour où Chirac a distancé Balladur

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Le Premier ministre, Edouard Balladur, et le Président du RPR, Jacques Chirac, le 13 avril 1994 à Paris, lors du conseil national du RPR.
Le Premier ministre, Edouard Balladur, et le Président du RPR, Jacques Chirac, le 13 avril 1994 à Paris, lors du conseil national du RPR.
© AFP - PIERRE VERDY / AFP

Alors qu'Edouard Balladur faisait sans aucun doute figure de futur président de la République, les intentions de vote donnent l'avantage à Jacques Chirac le 1er mars 1995, dépassant son adversaire de 4%.

En ce mois de janvier 1995, le scénario de l’élection présidentielle paraît écrit d’avance. Dans quatre mois, le Premier ministre Edouard Balladur fera son entrée à l’Elysée. Personne n’en doute, à commencer par lui-même.

Balladur favori 

Un phénomène, ce Balladur ! Après le triomphe de la droite aux législatives de 1993, le président du RPR, Jacques Chirac, n’avait aucune envie de se coltiner à nouveau deux ans de cohabitation avec François Mitterrand. Il a donc demandé à son ancien conseiller et ministre de l’économie, son "ami de trente ans", de s’occuper de Matignon pendant qu’il préparerait sa troisième campagne présidentielle.

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Politique !
30 min

Or, rien ne s’est pas passé comme prévu. Balladur s’est installé, puis épanoui, enfin imposé. Son habileté feutrée à vite fait de rassurer la majorité et de séduire les Français. Les embarras du gouvernement ont glissé sur lui sans laisser de trace. Et les sondages prometteurs en ont fait un présidentiable de belle facture. À l’approche de l’élection, tous le créditent de quelque 30% des intentions de vote, le double du pauvre Chirac.

Qui pourrait entraver sa marche victorieuse ? Après leur déculottée de 1993, les socialistes attendaient Jacques Delors comme le sauveur. Mais le président de la commission européenne leur a fait faux bond. À quatre mois du premier tour, ils en sont encore à organiser une primaire auprès de leurs adhérents pour désigner leur candidat. Le 3 février, c’est l’ancien premier secrétaire, Lionel Jospin, qui l’emporte. Mais tout reste à faire : équipe, projet, financement…

25 mars 1995 à Saint-Denis : l'ancien Premier ministre Edouard Balladur faisant un discours lors de sa campagne pour l'élection présidentielle.
25 mars 1995 à Saint-Denis : l'ancien Premier ministre Edouard Balladur faisant un discours lors de sa campagne pour l'élection présidentielle.
© AFP - JOEL ROBINE / AFP

Rien à craindre, non plus, de Jean-Marie Le Pen. Le président du Front national a annoncé sa candidature dès le mois de septembre. Depuis, il est resté l’arme au pied. Les sondeurs lui accordent 10% des intentions de vote, loin de son score de 1988.

Quant à Chirac, sa situation est désespérée. Son plan de bataille initial s’est effondré. Son parti s’est fracturé et des soutiens parmi les plus fidèles ont rallié Balladur, à commencer par Nicolas Sarkozy, son fils spirituel, et Charles Pasqua, son homme de main de toujours. Marginalisé, retranché dans sa mairie de Paris, entouré d’un dernier carré de grognards, il s’est déclaré depuis le mois de novembre et sillonne la France devant de maigres assistances. Il est bien le seul à croire encore à son destin présidentiel.

Et les certitudes s'envolèrent...

Le 18 janvier, c’est donc en grand favori que le Premier ministre annonce sa candidature : "Si je suis candidat, c’est pour préparer la France au siècle prochain. Pour ressusciter l’espérance. La France doit redevenir un exemple. C’est possible si nous le voulons. La campagne électorale doit être positive, sereine et optimiste. Sans polémiques inutiles. Il faut réformer sans fractures ni ruptures". Et il se paye le luxe de préciser que, trop soucieux des affaires de l’État, il n’entrera vraiment en campagne qu’à la mi-février.

Funeste erreur. Car, six semaines plus tard, le paysage est chamboulé. Le 21 février, Chirac a remonté son handicap. Il est désormais au coude à coude. Et le 1er mars, pour la première fois, il prend nettement l’ascendant : le voilà crédité de 24% des intentions de vote, en hausse de 6 points en un mois, tandis que le premier ministre-candidat chute de 8 points, à 20%.

Le vent a tourné. Tout y a contribué.

Le Billet politique
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Jusque-là flatteurs, les médias sont devenus caustiques. Fin janvier, le Nouvel Observateur titre "Les français en veulent-ils vraiment ?" ; en une, Balladur y est représenté sous les traits de Louis-Philippe. Et tous les soirs sur Canal+, trois millions de téléspectateurs rigolent devant les marionnettes des Guignols de l’info. Le premier ministre-candidat y est caricaturé en méchant traître imbu de lui-même, quand Chirac y est gentiment moqué en brave type sympathique.

Quelques maladresses n’ont rien arrangé, comme cette circulaire sur les conditions d’accès au deuxième cycle universitaire qui, le 8 février, jette 100 000 étudiants dans la rue. Matignon a beau retirer ce texte incendiaire, le mal est fait.

Une tortueuse affaire a accentué le trouble. Durant le mois de février, Pasqua se retrouve sur la sellette. La cour d’appel de Paris accuse la police d’avoir mis en place des écoutes téléphoniques pour discréditer le juge Halphen et enrayer son enquête sur des marchés publics douteux en Ile-de-France, et notamment dans les Hauts-de-Seine, fief du ministre de l’intérieur. Bientôt contraint d’admettre que ces écoutes ont été autorisées par ses services, Balladur en est réduit à plaider que cette machination s’est faite dans son dos. Là encore, le mal est fait et son image éclaboussée.

L'audace Chirac 

C’est le moment, enfin, où Chirac passe à l’offensive. Le 17 février, Porte de Versailles à Paris, il présente son projet devant 15 000 partisans enthousiastes. Et ce rendez-vous de la dernière chance, il ne le laisse pas passer.

La charge est violente, la stratégie audacieuse pour ne pas dire gonflée : "La machine France ne fonctionne plus. Elle ne fonctionne plus pour tous les Français. Je suis venu dire aux Français qu’il est temps de renoncer au renoncement. D’un côté, il y a ceux qui s’en tiennent toujours aux mêmes recettes. Ils font tout, disent-ils, pour éviter une fracture sociale, comme si celle-ci n’existait pas déjà. De l’autre, il y a ceux qui refusent l’immobilisme et les conformismes de droite et de gauche. C’est la voie que j’ai choisie. Je suis convaincu que les Français comprennent que c’est l’immobilisme, en réalité, qui entraîne la France sur la pente d’une mauvaise aventure".

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Volontarisme chiraquien contre immobilisme balladurien : l’offensive fait mouche. Hier inaudible, le maire de Paris vient de faire passer l’espoir de son côté. Le sondage du 1er mars et ceux qui suivront en attestent.

Edouard Balladur pourra bien réagir avec énergie, mobiliser ses troupes, faire enfin campagne, multiplier déplacements et meetings, et même accepter que ses partisans le surnomment "Doudou". Il pourra dénoncer sans relâche "l’irresponsabilité", la "démagogie" et le "cynisme" du président du RPR, cet "apprenti sorcier". Mais il ne parviendra pas à effacer ce mois de février, calamiteux pour lui, miraculeux pour Chirac.

Le 23 avril, au soir du premier tour, la surprise vient de Jospin, qui a mis le turbo dans les dernières semaines et arrive en tête avec plus de 23% des voix. Il reste que pour Chirac, l’essentiel est fait : avec à peine 21% des voix, il devance de deux points son rival de droite. Et le 7 mai 1995, avec près de 53% des suffrages, il devient le cinquième président de la Ve République.

Jacques Chirac remercie ses partisans rassemblés dans la grande salle des fêtes de l'Hôtel de Ville, le 07 mai 1995 à Paris, après avoir remporté une nette victoire face à Lionel Jospin.
Jacques Chirac remercie ses partisans rassemblés dans la grande salle des fêtes de l'Hôtel de Ville, le 07 mai 1995 à Paris, après avoir remporté une nette victoire face à Lionel Jospin.
© AFP - GEORGES BENDRIHEM / AFP

"1965-2017 : le jour où la campagne a basculé". Retrouvez chaque semaine jusqu'au premier tour de l'élection présidentielle 2022 le récit par Gérard Courtois des campagnes de la Ve République, ces jours où les élections ont basculé, où le sort des candidats s'est joué.