2040 vu par l'écrivain Alain Damasio

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2040 vu par l'écrivain Alain Damasio

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C'est le bouche-à-oreille qui a fait le succès d'Alain Damasio et de sa "Horde du Contrevent". Écrivain peu ordinaire qui mélange la science-fiction à la poésie, Alain Damasio dépeint dans son dernier roman un futur ultra-libéral et privatisé où le moindre de nos gestes est surveillé.

Dans son dernier roman Les Furtifs (éditions La Volte, 2019_)_, Alain Damasio décrit des villes qui pourraient être bientôt les nôtres, où l'achat d'un forfait permet de se déplacer.

Des villes privées

Alain Damasio : "C’est 2040, c’est de l’anticipation très proche. Ce sont des sociétés ultralibérales, c’est-à-dire que je pousse ce que le néolibéralisme est en train de faire aujourd’hui, dans nos villes notamment, et j’imagine que les villes tombent en faillite parce qu’elles empruntent sur le marché bancaire. Les villes les plus intéressantes sont rachetées par des multinationales. Paris est rachetée par LVMH parce que c’est la ville du luxe, Cannes est rachetée par la Warner parce que c’est la ville du cinéma, Lyon c’est la capitale de la gastronomie donc c’est Nestlé qui s’y colle et ça devient Nestlyon. Dans ces mondes-là, comme le libéralisme ne veut jamais faire payer d’impôts, il fait payer des forfaits : standard, premium, privilège. Et si vous êtes standard, vous n’avez accès qu’à 50 % des rues de la ville, des avenues, des squares, des parcs. Donc vous allez dans des squares bondés, vous circulez dans des rues qui sont saturées de trafic et si vous êtes privilège vous avez accès à 100 % et du coup vous passez par des endroits que personne n’emprunte, vous avez des parcs assez libres pour vos enfants. C’est pour montrer ce que cette privatisation de l’espace qui est propre au capitalisme actuel peut produire. 

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La surveillance poussée à l'extrême

"Ce sont des villes qui sont saturées de capteurs, dans les poteaux, dans les poubelles, etc. Ces capteurs servent à prélever de l’information sur vous, et à vous proposer dans l’espace réel des pubs personnalisées qui vous correspondent. Vous êtes là en train de marcher tranquillement et vous vous enfoncez dans une dalle sensitive, la dalle mesure que vous chaussez du 42, que vous avez tendance à être pronateur, donc on vous propose des chaussures de jogging qui correspondent exactement à ce que vous êtes et vous les voyez dans la vitrine 30 mètres plus loin, ou vous vous voyez habillé d’un nouveau T-shirt qui vous irait tellement mieux, ou d’une nouvelle coupe de cheveux en passant devant un coiffeur, etc. J’essaye de montrer comment cette personnalisation extrême du marketing va finir par nous envelopper avec un côté très doux, très souple, très chouette mais qui est bien sûr parfaitement contrôlé et parfaitement aliénant. 

S’il y a mutation du régime, imaginons que l’extrême droite passe ou que ça se durcisse, toutes les données que ces systèmes collectent aujourd’hui et qui sont uniquement utilisées aujourd’hui pour nous manipuler sur l’acte d’achat pourront être utilisées contre nous pour nous emprisonner parce qu’on est homo, parce qu’on est trans, parce qu’on est juif, parce qu’on est arabe, parce qu’on ne correspondra pas à la norme que ce système voudra mettre en place, donc c’est extrêmement dangereux à terme qu’on délivre autant d’informations sur notre vie privée, sur ce qu’on est, qu’on laisse autant de traces.

Ce que nous apporte la science-fiction

" La science-fiction permet beaucoup de choses. 

  • Elle permet de poser des anti-utopies ou des dystopies, c’est-à-dire des mondes cauchemardesques, des mondes vers lesquels on n’a pas du tout envie d’aller, donc ça c’est un rôle d’alerte de la science-fiction, c’est pour dire : “attention les gars, si on ne fait pas attention, si on laisse ce qui est potentiellement en œuvre aujourd’hui, voilà vers quoi on va. Est-ce que c’est vers là que vous voulez aller ?

C’est très ancien la science-fiction, elle a toujours procédé là-dessus.

  • Et puis il y a un rôle que moi j’appelle utopique, ou en tout cas d’avenir désirable où tu mets en place des futurs désirables, des futurs chouettes, des futurs dans lesquels ce qui déconne dans le système actuel serait dépassé.

Par exemple, dans Les Furtifs, je mets en place des zones auto-gouvernées, des espaces dans des îles, des îles sur des fleuves, des îles comme Ouessant, Groix, Porquerolles, etc. dans lesquelles on développe de nouvelles formes de vie, où le capitalisme n’est pas dominant, où ça fonctionne avec le gratuit, par des dons, des trocs. Tout ça c’est aussi la science-fiction qui doit le proposer, le rendre possible, le scénariser en disant : “on peut aussi aller vers là. Voilà ce qu’on nous propose mais voilà aussi vers quoi on peut aller.”"

58 min