22 février 2017 : le jour où Bayrou s’est sacrifié pour Macron

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22 février 2017 : le jour où Bayrou s’est sacrifié pour Macron

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Emmanuel Macron avec François Bayrou, maire de Pau au Zénith, le 12 avril 2017 à Pau.
Emmanuel Macron avec François Bayrou, maire de Pau au Zénith, le 12 avril 2017 à Pau.
© Getty - Romain Perrocheau / Contributeur

Le 22 février 2017, François Bayrou annonce lors d'une conférence de presse qu'il renonce à sa candidature à l'élection présidentielle et offre, à la surprise générale, une alliance à Emmanuel Macron.

Depuis des mois, Emmanuel Macron marche sur l’eau. Tout juste âgé de 39 ans, sans mandat ni fief, inconnu des Français deux ans plus tôt, ce novice en politique a transgressé les codes de la vie politique nationale.

Au printemps 2016, il a créé son propre mouvement, En Marche !, une machine électorale au service de son ambition. À la fin de l’été, rompant les amarres avec le président de la République, il a quitté sans hésiter le ministère de l’Economie où l’avait propulsé François Hollande. Le 16 novembre, il a annoncé sa candidature et claironné son programme : s’affranchir de l’éternel clivage droite/gauche et engager une "révolution démocratique" capable de rénover un "système politique bloqué" et un modèle social "dépassé".

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La chance s’en est mêlée, pour son plus grand profit.

Une pièce en plusieurs actes

Le 27 novembre 2016, déjouant tous les pronostics, François Fillon écrase Alain Juppé au terme de la primaire de la droite. Son programme revanchard et musclé laisse en déshérence les modérés du centre-droit.

Second coup de théâtre le 1er décembre : impuissant à rassembler son camp, François Hollande annonce qu’il renonce à se représenter. Emmanuel Macron avait anticipé cette abdication. Elle valide son choix de se tenir soigneusement à l’écart du marasme dans lequel sont plongés les socialistes.

C’est encore plus vrai le 29 janvier 2017 lorsque le frondeur Benoît Hamon remporte la primaire socialiste contre l’ancien Premier ministre Manuel Valls. Après le centre-droit, c’est la gauche modérée qui se retrouve orpheline.

Au même moment, enfin, commence l’invraisemblable feuilleton qui va plomber la campagne de François Fillon. Le Canard enchaîné, bientôt relayé par la justice, révèle que l'épouse de celui-ci a bénéficié pendant de longues années d’un emploi fictif d’assistante parlementaire à ses côtés à l’Assemblée nationale. Le champion de la droite se présentait en parangon de vertu ; le voilà épinglé pour détournement de fonds publics.

Ravageur pour le candidat de la droite, l’impact médiatique de l'affaire est immédiatement bénéfique pour Emmanuel Macron. Crédité d’au moins 20% des intentions de vote au premier tour du scrutin, il devance désormais Fillon et paraît en mesure de rivaliser avec Marine Le Pen, la candidate du Front national.

Une affiche de campagne officielle du candidat En Marche ! Emmanuel Macron le 28 avril 2017.
Une affiche de campagne officielle du candidat En Marche ! Emmanuel Macron le 28 avril 2017.
© Getty - Chesnot / Contributeur

Au début de février 2017, pourtant, la baraka semble l’abandonner. Par excès de confiance ou manque d’expérience, Emmanuel Macron multiplie les faux-pas. Le 5 février à Lyon, dans l'une de ces tirades qu’il affectionne, il assure : "Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France, elle est diverse". La droite et l’extrême droite poussent les hauts cris contre ce libéral sans racine, communautariste, voire anti-français.

Le 13 février 2017, en déplacement à Alger, il plaide pour la "réconciliation des mémoires". Et ajoute : "La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie qu’il faut regarder en face". Le tollé est général, Fillon et Le Pen l’accusent d’indignité, les Pieds-noirs et les harkis de trahison. Quelques jours plus tard à Toulon, il est contraint de s’excuser.

Puis c’est la gauche qui s’offusque lorsqu’Emmanuel Macron explique, le 16 février dans une interview accordée à l'hebdomadaire L’Obs, qu’une partie de la France a été ignorée et même "humiliée" lors des débats sur le mariage pour tous.

Il n’en faut guère plus pour brouiller son image, donner prise à ses adversaires, installer le doute chez les électeurs et voir les sondages se tasser. D’autant que la candidat d'En marche ! n’a toujours pas dévoilé son programme. À deux mois du premier tour, aucun doute : sa campagne patine dangereusement.

Le Billet politique
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Bayrou : un acteur indispensable à l'ascension Macron

C’est alors que François Bayrou entre en scène. Et c’est un nouveau coup de théâtre. Depuis des semaines, le leader centriste s’interroge. Par trois fois déjà, en 2002, 2007 et 2012, il a tenté sa chance, dénoncé avec panache le duopole droite-gauche, et plaidé pour le rassemblement des meilleures volontés des deux camps. Devant l’impasse Fillon et la confusion à gauche, l’heure n’est-elle pas venue de forcer enfin le destin ?

L’orgueil, pourtant, ne l’aveugle pas. Depuis l’automne, l’hypothèse de sa candidature ne suscite aucun engouement. Les sondages ne lui accordent guère que 6% des intentions de vote. Et pendant ce temps, l’insolent Macron s’est installé avec aplomb sur les terres que François Bayrou laboure depuis quinze ans. Lorsque le candidat du Modem convoque la presse, le 22 février, personne ou presque n’est dans la confidence. Emmanuel Macron lui-même, qu’il a rencontré huit jours auparavant, ignore ses intentions. C’est une divine surprise qui l’attend.

Bayrou fait durer le suspense. "Jamais dans les 50 dernières années, commence-t-il, la démocratie en France n’a connu une situation aussi décomposée". La déliquescence de la gauche et le comportement de François Fillon en témoignent. Il poursuit gravement : "Cette situation nourrit le pire des risques, une flambée de l’extrême droite qui fait planer la menace d’un danger immédiat pour notre pays et pour l’Europe".

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Enfin, il annonce sa décision : "Parce que le risque est immense, parce que les Français sont désorientés et souvent désespérés, j’ai décidé de faire à Emmanuel Macron une offre d’alliance. C’est sans doute un geste d’abnégation mais ce sera aussi, je le crois, un geste d’espoir pour notre pays". Pour renoncer pavillon haut, François Bayrou pose ses conditions : une véritable alternance, l’adoption en priorité d’une loi de moralisation de la vie publique et le respect du pluralisme au Parlement – ce qui revient à exiger qu’En Marche ! fasse une place respectable au MoDem dans la future majorité à l’Assemblée.

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Une heure plus tard, Macron accepte sans réserve la proposition. La voix de Bayrou compte, elle le crédibilise et augure de bien d’autres ralliements venus de la gauche comme de la droite. L’alliance est scellée le lendemain devant les journalistes. Interrogé sur son rôle, le Béarnais répond, royal : "Je vais tout faire pour aider". Et c’est ce qu’il fera, quotidiennement, discrètement, utilement. L’effet est immédiat : Emmanuel Macron progresse de cinq points dans les intentions de vote, il est désormais au coude à coude avec Marine Le Pen.

Certes, la campagne est loin d’être terminée. Elle sera tendue et imprévisible jusqu’au premier tour, marquée par l’effondrement de Benoît Hamon, l’envolée de Jean-Luc Mélenchon, l’effritement de Marine Le Pen, la farouche résistance de François Fillon en dépit de sa mise en examen.

Mais il est certain que le sacrifice de Bayrou a redonné au candidat d’En Marche ! un élan décisif au meilleur moment. Le 23 avril 2017, avec 24% des suffrages, ce dernier s’impose devant Marine Le Pen (21,3%) et écarte Fillon (20%) et Mélenchon (19,6%). Deux semaines plus tard, Emmanuel Macron réussit son pari fou : avec les deux tiers des voix, il est élu président de la République.

"1965-2017 : le jour où la campagne a basculé". Retrouvez chaque semaine jusqu'au premier tour de l'élection présidentielle 2022 le récit par Gérard Courtois des campagnes de la Ve République, ces jours où les élections ont basculé, où le sort des candidats s'est joué.

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