Publicité

22 janvier 2012 : le jour où Hollande a déclaré la guerre à la finance

Par
Le candidat du Parti socialiste (PS) à l'élection présidentielle française de 2012, François Hollande lors de sa première réunion publique de campagne, le 22 janvier 2012 au Bourget.
Le candidat du Parti socialiste (PS) à l'élection présidentielle française de 2012, François Hollande lors de sa première réunion publique de campagne, le 22 janvier 2012 au Bourget.
© AFP - PATRICK KOVARIK / AFP

Le 22 janvier 2012, François Hollande frappe fort lors du lancement de sa campagne, s'attaquant à un adversaire "sans nom, sans visage et sans parti" qu’est le monde de la finance. Il prend le contre-pied de son rival, Nicolas Sarkozy, et le devance de loin dans la course à la présidentielle.

Dans le combat politique, comme en toute compétition, rien n’est plus imprudent que de sous-estimer un adversaire. Dans les mois, puis les semaines qui précèdent l’élection présidentielle de 2012, beaucoup vont l’apprendre à leurs dépens.

Un candidat sous-estimé 

Du côté des socialistes, d’abord. Quand François Hollande a quitté, en 2008, son fauteuil de premier secrétaire du PS, bon nombre des caciques du parti se sont crus débarrassés de ce personnage qu’ils avaient affublé, au fil des ans, des sobriquets les moins charitables. Les mêmes ont pris à la légère l’annonce, dès le 31 mars 2011, de sa candidature présidentielle.

Publicité

N’était-il pas crédité, à l’époque, de 3% des intentions de vote ? Un score ridicule face au directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, alors annoncé comme le champion toutes catégories de la gauche. C’est pourtant son entrée en scène précoce qui va assurer à Hollande un coup d’avance déterminant après la sortie de route spectaculaire de DSK, accusé de viol dans un palace new-yorkais le 15 mai 2011.

Martine Aubry aura beau dénoncer d’une formule fameuse - "Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup" - les prudences de son programme, Ségolène Royal pourra rêver de renouveler son exploit de 2007, Arnaud Montebourg espérer renverser la table et Jean-Luc Mélenchon, candidat de la gauche de la gauche, brocarder ce "capitaine de pédalo", c’est le maire de Tulle qui remporte la primaire citoyenne organisée par le PS : le 16 octobre, 3 millions d’électeurs de gauche sont allés voter et 57% d’entre eux l’ont choisi pour affronter Nicolas Sarkozy.

Les affiches des candidats François Hollande et Nicolas Sarkozy pour l'élection présidentielle de 2012.
Les affiches des candidats François Hollande et Nicolas Sarkozy pour l'élection présidentielle de 2012.
© Getty - Francis Dean / Contributeur

Étrangement, cette victoire n’alerte pas le président sortant. Volontiers matamore, il est convaincu que l’avance du socialiste dans les sondages est aussi illusoire que provisoire. Il est convaincu qu’il va s’effondrer. Comment pourrait-il en être autrement quand les plus aimables des augures élyséens assènent qu’il n’a pas la carrure présidentielle, tandis que les autres le jugent tout simplement "nul".

Une entrée en campagne fracassante 

L’entrée en campagne de Hollande, le 22 janvier au Bourget, n’en est que plus spectaculaire. Il sait qu’il joue très gros. En une heure et demie, devant 20 000 partisans galvanisés, il va remporter la mise.

On le disait flou et mou. Il se montre enflammé et percutant. On le décrivait insaisissable et fuyant ? "C’est vrai que je ne m’exhibe pas", admet-il, pour mieux retracer son parcours, cette gauche qu’il "n’a pas reçu en héritage" mais choisie lucidement, cette carrière où rien ne lui a été donné. La droite moquait son ambition d’être un président "normal" ? Il trouve les mots pour aller à la rencontre du pays, s’inscrire dans le récit national, s’enraciner dans la geste républicaine et définir dans une longue anaphore ce que, pour lui, "présider la France" veut dire, c’est-à-dire l’exact inverse de l’allure débridée et de la pratique pétaradante du président sortant.

Ce dimanche 22 janvier, il n’oublie pas davantage la politique. Le centriste François Bayrou, à nouveau en lice, l’accuse d’être prisonnier des vieilles lunes socialistes ? Il réaffirme sa volonté de réalisme économique et de sérieux budgétaire.

Une partie de la gauche, Mélenchon en tête, le juge trop tiède ? Il stupéfie son monde par une tirade dont il sait qu’elle éclipsera tout le reste ou presque : "Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti. Il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, mais il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, il a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies". Contre cet adversaire, dont Sarkozy est le parfait représentant, il sera "le président de la fin des privilèges". La salle exulte.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Pour faire bon poids, enfin, il dévoile ses principales propositions : équilibre budgétaire rétabli en cinq ans, réforme fiscale, recrutement de 60 000 enseignants, réduction à 50% de la part du nucléaire dans la production d’électricité, dose de proportionnelle dans le scrutin législatif, mariage entre personnes du même sexe… Bref, "le changement, c’est maintenant" résume son slogan.

Sarkozy à la marge 

À la sortie, le premier ministrable Jean-Marc Ayrault est aux anges : "Avec un bon discours, on était tranquille pour un mois. Avec celui-là, on l’est pour deux mois".

C’est bien vu. Car, de ce moment, Sarkozy ne va plus cesser de courir derrière son adversaire. Pour tenter de combler son retard, il va accélérer son entrée en scène, faire une proposition par jour au risque de l’overdose et démultiplier ses meetings sans se soucier, on l’apprendra plus tard, de faire exploser ses dépenses de campagne.

À l’instar de Chirac en 1995, mais la ficelle est désormais un peu grosse, il va se présenter comme le candidat du peuple contre celui du "système" que serait Hollande. Fébrile, il va de plus en plus forcer le ton, traiter ce dernier de menteur, de Tartuffe, de matraqueur fiscal. Espérant séduire à nouveau les électeurs du Front national, il va mettre la barre à droite toute sans bien mesurer que, sous la houlette de Marine Le Pen qui a succédé à son père un an plus tôt, l’extrême droite a trouvé un nouvel élan.

Mais rien n’y fait. Impavide sous les attaques, Hollande reste fidèle à sa stratégie. Il laisse à son adversaire le mauvais rôle de l’agresseur. Refusant d’entrer dans un combat de coqs, il pilonne sans relâche le bilan du quinquennat qui s’achève et attise le désir d’alternance. Fin février enfin, il relance son combat contre la finance en annonçant son intention de taxer à 75% les revenus supérieurs à 1 million d’euros. La manœuvre est efficace : elle coupe l’élan de Mélenchon qui commençait à fragiliser sa place de favori et contraint Sarkozy au silence, sauf à être renvoyé à son image de président des riches.

Stratégie habile, tenace et payante. Le 22 avril, il s’impose en tête du premier tour : avec près de 29% des voix, il devance d’1,5 point le sortant, une première sous la Ve République. Quant à Marine Le Pen, avec 18% des suffrages elle scelle l’échec de la stratégie sarkozyste de siphonnage du vote frontiste. Deux semaines plus tard, le socialiste l’emporte avec 51,7% des voix, le même score que François Mitterrand en 1981.

François Hollande célèbre sa victoire, face à ses partisans rassemblés place de la Bastille le 6 mai 2012. Ségolène Royal ou encore Jean-Marc Ayrault, futur Premier ministre, sont présents.
François Hollande célèbre sa victoire, face à ses partisans rassemblés place de la Bastille le 6 mai 2012. Ségolène Royal ou encore Jean-Marc Ayrault, futur Premier ministre, sont présents.
© AFP - FRANCK FIFE / AFP

Jusqu’au bout, Sarkozy aura trop sous-estimé son adversaire pour le combattre efficacement. En témoigne le débat d’entre-deux tours entre les deux hommes. L’interminable et assassine anaphore "Moi président…" développée par Hollande laissa sans voix son adversaire. Le sceptre présidentiel changea de main à ce moment-là.

"1965-2017 : le jour où la campagne a basculé". Retrouvez chaque semaine jusqu'au premier tour de l'élection présidentielle 2022 le récit par Gérard Courtois des campagnes de la Ve République, ces jours où les élections ont basculé, où le sort des candidats s'est joué.

41 min