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25 ans après le génocide contre les Tutsi, la difficile relation entre la France et le Rwanda

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Emmanuel Macron a reçu le président rwandais Paul Kagame en mai 2018 à l'Élysée
Emmanuel Macron a reçu le président rwandais Paul Kagame en mai 2018 à l'Élysée
© AFP - Ludovic Marin

Le Rwanda commémore dimanche le 25e anniversaire du génocide des Tutsi qui a fait au moins 800 000 morts entre avril et juillet 1994. Des cérémonies auxquelles n'assistera pas Emmanuel Macron qui a annoncé la création d'un comité pour faire la lumière sur le rôle de la France dans cette tragédie.

Son absence témoigne d'une gêne persistante dans les relations franco-rwandaises, malgré des efforts de réconciliation consentis. Emmanuel Macron ne sera pas présent aux commémorations du 25e anniversaire du génocide au Rwanda, auxquelles l'avait convié son homologue rwandais Paul Kagame. Le président français a invoqué des questions d'agenda pour décliner l'invitation. 

L'absence d'Emmanuel Macron au 25e anniversaire du génocide

En lieu et place du Président français, le député La République en marche Hervé Berville, orphelin d'origine rwandaise et adopté par une famille française en 1994, assistera à cette journée de commémoration. Un symbole fort, malgré tout, car, jusqu'à présent, aucun représentant d'un gouvernement français n'a participé à ces cérémonies. Même si Nicolas Sarkozy avait réalisé une visite historique au Rwanda en février 2010, après une rupture diplomatique entre les deux pays de 2006 à 2009. "Des erreurs d'appréciation, des erreurs politiques ont été commises ici et ont eu des conséquences absolument dramatiques", avait-il admis.

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Le député La République en marche (LRM) des Côtes-d’Armor Hervé Berville sera, dans son pays natal, le représentant de la France pour le 25e anniversaire de cette tragédie
Le député La République en marche (LRM) des Côtes-d’Armor Hervé Berville sera, dans son pays natal, le représentant de la France pour le 25e anniversaire de cette tragédie
© Maxppp - Christophe Morin / IP3

S'il y était allé, Emmanuel Macron aurait été confronté à la question des excuses de la France. Le journaliste Antoine Glaser, spécialiste de l'Afrique, estime que "si Emmanuel Macron ne se rend pas à Kigali, c'est beaucoup plus pour des problèmes intérieurs français (...) en pensant que la France n'a pas à s'excuser de ce qu'elle a fait au Rwanda."

L'ancien ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner regrette cette absence d'Emmanuel Macron. L'ex-ministre espérait que grâce à la présence du président français, "les échanges se détendent un peu". "Le jeune président de la République française aurait fait du bien au Rwanda, pour le 25e anniversaire d'un énorme génocide", a-t-il ajouté.  

Le rapprochement franco-rwandais n'est pas pour autant remis en cause. En mai 2018, Paul Kagame était reçu à l'Élysée et dans la foulée, la France a décidé de soutenir la candidature de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la présidence de la francophonie. 

Fin décembre, dans l'enquête sur l'attentat qui avait déclenché le génocide de 1994, la justice française a également rendu un non-lieu au bénéfice de plusieurs proches de Paul Kagame.

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La question des archives

Depuis un quart de siècle, Paul Kagame accuse la France d'avoir été complice du régime Hutu. C'est ce même régime qui était au pouvoir à l'époque du génocide qui a causé la mort de 800 000 personnes. Pour étayer ses propos, le Rwanda réclame l'ouverture des archives de la France. Tout comme l'association Survie,  à l'origine d'un rapport intitulé "Déni et non-dits, 25 ans de mensonges et de silences complices sur la France et le génocide des Tutsi du Rwanda" publié ce jeudi. Elle y accuse l'État français de s'être "rendu complice des génocidaires avant, pendant et après l'extermination systématique et planifiée de 800 000 à un million de personnes".

Les critiques du Rwanda envers la France concernent aussi la lenteur de l'action en justice. Parmi les Hutu accusés de génocide et réfugiés en France, seule une condamnation a été prononcée et 25 dossiers sont toujours en cours d'instruction.  

Récemment, le général Jean Varret, chef de la Mission militaire de coopération au Rwanda, a révélé à des journalistes de Radio France et Mediapart que le risque de génocide était connu des autorités françaises, bien avant qu'il ne commence. Ces journalistes ont également révélé une note de la DGSE estampillée "Confidentiel Défense" et datée du 22 septembre 1994 qui contredit la version officielle française sur le déclenchement du génocide.

Un comité de chercheurs, à la composition contestée, pour étudier les archives françaises sur le génocide

Ce vendredi, Emmanuel Macron a dévoilé la composition d'un groupe de chercheurs chargés d'étudier "toutes les archives françaises" sur l'engagement de la France durant la période du génocide au Rwanda. Le Président français s'était engagé à créer un tel comité lors de la venue de Paul Kagame à Paris en mai 2018. Il est présidé par le professeur Vincent Duclert, inspecteur de l'Éducation nationale et professeur associé à Sciences-Po, et composé de huit chercheur-euses et historien.nes. Le communiqué de l'Élysée précise que la commission aura pour rôle notamment de "contribuer à une meilleure compréhension et connaissance du génocide des Tusti". Son rapport doit être rendu d'ici deux ans, avec un premier bilan au bout d'un an. 

Avant même l'annonce de cette commission, sa composition a été très critiquée par de nombreux.ses universitaires et chercheur.ses. Une pétition intitulée "Le courage de la vérité" a même été lancée par l'historien Christian Ingrao. Il y dénonce l'absence d'Hélène Dumas et Stéphane Audoin-Rouzeau au sein du comité. 

Regardez l'historienne Hélène Dumas raconter le parcours d'Emilienne Mukansoro, l'une des plus éminentes "conseillères en traumatisme" au Rwanda :

Dans l'émission La Fabrique de l'histoire, Christian Ingrao évoque_"le mauvais signal"_ donné par l'absence de "deux des bons spécialistes des violences de masse et du Rwanda au sein de la commission". Il regrette que le dossier du génocide au Rwanda soit traité comme "un dossier de rencontres et de circonstances". Lors de cette émission, l'historien Pascal Ory a également réagi : "C'est troublant que ces deux noms soient absents. Il est clair que le regard de l'historien sur cette affaire est différent de celui de certains milieux militaires français". Les expert.es désigné.es pour faire partie de la commission sont pour la plupart historien.nes, certain.es spécialistes des génocides et crimes de masse mais aucun.e pour le Rwanda.

Outre cette commission, le président de la République a annoncé le renforcement des moyens pour juger les génocidaires présumés. "Les moyens du pôle du tribunal de grande instance chargé du traitement des procédures relatives au génocide des Tutsi au Rwanda" vont être accrus et les "effectifs de police judiciaire" augmentés. Cela devrait permettre d'accélérer les procédures et de juger les responsables "dans un délai raisonnable". 

Suite à ces annonces, les représentants de l'association Ibuka France pour la "mémoire, justice et soutien aux rescapés du génocide des Tutsi" reçus par Emmanuel Macron à l'Élysée ont salué le "geste fort" d'une création de commission. "Maintenant, il faut vérifier comment cela se passe. Il faut attendre. J'ai des craintes car nous avons souvent été déçus, nous avons souvent été trahis__", a déclaré Marcel Kabanda, le président de cette association.