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3 dessins de Léonard de Vinci, anatomiste de génie

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Planches d'anatomie réalisées par Léonard de Vinci
Planches d'anatomie réalisées par Léonard de Vinci
- Royal Collection Trust © HM Queen Elizabeth II 2018. Montage, H. Combis

Voilà 500 ans qu'il est mort dans son petit château d'Amboise. Les intérêts croisés de Vinci pour l'ingénierie, l'architecture et l'anatomie lui ont fait comprendre bien des choses sur le fonctionnement du corps humain qu'il a parfaitement dessiné, surtout pour son époque.

Enfouie parmi pléthore de croquis, l'impressionnante oeuvre anatomique de l'"homme de la Renaissance" a sommeillé quatre siècles avant d'être découverte et de passer à la postérité. Il faut dire... c'est surtout à ses peintures que Léonard de Vinci devait sa renommée de son vivant, comme au moment de sa mort, il y a 500 ans. Pourtant, c'est parce qu'il voulait "imiter la nature" au plus près que le peintre s'est intéressé au corps humain, jusqu'à le disséquer ; il s'agissait pour lui d'étudier ce qui se cache sous les apparences, afin de tirer partie de ces découvertes pour ses peintures comme pour ses inventions diverses. 

A partir du XIXe siècle, lorsque ses innombrables pages de carnets commencent à attirer l'attention, l'homme de science commence à susciter l'intérêt. A mi-chemin entre l'art et la science, son oeuvre anatomique, composée de 228 planches annotées, est aujourd'hui visible au château de Windsor, à Londres. Alors que l'ouvrage Léonard de Vinci, anatomiste, de Martin Clayton et Ron Philo (Actes Sud) les remet à l'honneur, nous avons sélectionné trois de ces planches et les avons soumises au regard expérimenté d'Anthony Herrel, anatomiste du Muséum d'Histoire naturelle, à Paris.

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Un utérus de vache en gestation

Léonard de Vinci, Utérus de vache gravide, vers 1508, plume et encre sur traces de pierre noire, 19,2 × 14,2 cm
Léonard de Vinci, Utérus de vache gravide, vers 1508, plume et encre sur traces de pierre noire, 19,2 × 14,2 cm
- Royal Collection Trust © HM Queen Elizabeth II 2018

Grâce à ses relations, il se peut fort que Léonard de Vinci ait eu ses entrées dans les hôpitaux et nombreux hospices de Milan, qui l'auraient laissé disposer de cadavres que nulle famille ne réclamait. Mais, comme l'écrivent Martin Clayton et Ron Philo dans l'ouvrage sus-cité, l'accès à du matériel humain, dans une société où la foi faisait loi, restait quand même très limité. Cependant, "Léonard pouvait utiliser librement des dépouilles d'animaux. Comme aujourd'hui, ceux-ci servaient de substituts du corps humain pour la recherche : il était admis que l'anatomie était foncièrement la même pour tous les mammifères, que seules distinguaient les proportions et la station."

Sur ce premier croquis, c'est un utérus de vache gravide, c'est-à-dire, en gestation, qu'a représenté Léonard. En haut de la planche, il a dessiné une vue externe présentant les deux parties de l’utérus, et les vaisseaux sanguins qui l'irriguent. En bas, un nouveau croquis représente cette fois l'utérus sans sa membrane supérieure, et comportant un fœtus, bien visible, la tête à gauche et les pattes relevées. Les ovales marqués de petits points représentent les cotylédons, des lobes à la surface utérine du placenta, qui assurent l'apport des nutriments, de la mère vers l'enfant. Nous avons demandé à l'anatomiste Anthony Herrel de commenter la qualité scientifique de cette illustration :

59 min

Les plus :

De Vinci illustre très bien ici l’apport des nutriments au fœtus. On a toute la partie vasculaire de la mère qui se relie aux feuilles [les cotylédons, NDR], établissant une connexion entre le fœtus et la mère. Sur le côté, à droite de la planche, Vinci illustre ces différentes membranes embryonnaires qui font le relais entre les tissus fœtaux et maternels. Il les dessine comme des entités séparés, presque des patchs, mais grâce à ce minuscule croquis complémentaire, on voit bien que les tissus sont vraiment en contact intime. Cette partie intermédiaire sert aussi à éliminer les produits issus du fœtus, qui seront éliminés grâce au sytème uro-génital de la mère. Vinci avait compris comment marchait un utérus, avec cette interaction très forte entre le fœtus et les organes maternels. A ma connaissance c’est le premier dessin qui démontre cette compréhension, même si c’est représenté avec un peu d’imagination. Le cordon ombilical lui aussi est assez bien fait, rattaché aux membranes entourant le fœtus, ce qui est le cas chez tous les mammifères.

Les moins :

Le fœtus a une position un peu étonnante… Normalement il est tourné vers l’autre côté, de plus il est mobile, donc normalement il adopte une position qui impose le moins de contraintes possibles. Quant à la représentation du système des cotylédons, elle est un peu fantaisiste, c’est comme si Vinci avait fait un dessin d’architecture : l’espacement est parfait entre les différentes feuilles, il a idéalisé la structure par souci esthétique. Concernant cette forme d’escargot, il a dû reprendre des images qu’il avait en tête. Le dessin du haut est beaucoup plus fiable avec ses nervures, le système sanguin qui arrive sur l’utérus. On peut se demander légitimement si Vinci a eu l’occasion de disséquer plusieurs utérus, ou un seul, qu’il aurait représenté plus tard. Il a interprété un fonctionnement, plus que représenté l’anatomie. Je pense qu’il a fait de rapides croquis pendant la dissection, en prenant des notes à coté, avant de redessiner à l’encre sur le croquis initial ; c’est là qu’il a dû commencer à interpréter un peu la structure. On voit l’artiste ! Enfin, il pensait que la structure de l’utérus et le système reproducteur était le même chez tous les mammifères, mais maintenant on sait bien qu’il y a de la variabilité. 

En savoir plus : Léonard le scientifique
58 min

Les muscles de l'épaule, du bras et du cou

Muscles de l'épaule, du bras et du cou, vers 1510-1511, plume et encre, lavis, sur traces de pierre noire, 28,9 x 19,9 cm
Muscles de l'épaule, du bras et du cou, vers 1510-1511, plume et encre, lavis, sur traces de pierre noire, 28,9 x 19,9 cm
- Royal Collection Trust © HM Queen Elizabeth II 2018

Alors que Léonard de Vinci s'est souvent servi de dépouilles de singe ou de chien pour réaliser ses dessins de bras consacrés aux trajets des nerfs, comme l'expliquent encore Martin Clayton et Ron Philo dans leur ouvrage, on voit ici, d'après Anthony Herrel, qu'il a sans aucun doute utilisé un corps humain. "Le bras est sans doute l’une des parties du corps qui, à l'époque, était la plus facile à examiner, on a juste à enlever la peau et tout de suite la musculature est exposée et apparaît le lien entre forme et fonction." La tête du modèle est d'ailleurs représentée sur une autre planche de Léonard de Vinci. Il s'agissait d'un vieil homme, qui travaillait manifestement avec le haut de son corps : "Il avait gardé clairement une bonne musculature, après, il ne faut pas oublier qu’à l’époque, on était vieux à 45-50 ans."  

Les plus : 

On voit bien le dessin du muscle. Il dessine très bien le faisceau musculaire. Et on voit qu’il y a de l’action dans le dessin, grâce aux différentes perspectives, on va d’une vue postérieure vers une vue de devant. On voit tout de suite la rotation de la partie inférieure du bras, et le rôle joué par les muscles dans cette rotation. Il détaillera ce mouvement plus tard, dans d’autres planches. On voit que la position de la main change. C’est très dynamique, il y a beaucoup d’action. Vinci explique en haut de l’autre planche le fonctionnement des muscles de l’épaule, avec les lignes d’action du muscle, les vecteurs de force… comme s’il faisait une analyse biomécanique. C’est le premier qui a regardé l’être humain avec ce regard fonctionnel, en ingénieur. C’est le précurseur de la bio-inspiration, du mimétisme, le premier qui s’est inspiré du vivant pour construire ses machines. Maintenant, c’est très en vogue ! Il y a un croquis d’une de ses machines par exemple, avec une aile d’oiseau à côté.

Les moins : aucun.

Ces croquis sont très bien faits,  si l’un de mes étudiants reproduisait, ça je serais très content [rires]. Ils permettent d'étudier les couches superficielles d'un bras, on voit tout de suite les différents muscles, leurs volumes… on reconnait les deltoïdes, les pectoraux…

Les étrangetés :

En haut à droite de la planche, on voit la représentation d’une cavité buccale, qui n'a pas grand chose à voir avec le croquis principal. C’est assez typique de De Vinci, dès que quelque chose lui vient en tête, il ajoute des petits croquis… Certaines planches illustrent bien ce phénomène : lorsqu’il retourne en Italie par exemple, dans la campagne, pour travailler sur sa maison… il trouve un animal mort, et il va dessiner des croquis de sa maison, avec des bouts d’animal à côté !

En savoir plus : Léonard réinventé
52 min

Le cœur et ses vaisseaux coronaires

Coeur et vaisseaux coronaires, vers 1511-1513, plume et encore sur papier bleu, 28,8 x 41,3 cm
Coeur et vaisseaux coronaires, vers 1511-1513, plume et encore sur papier bleu, 28,8 x 41,3 cm
- Royal Collection Trust © HM Queen Elizabeth II 2018

Pour réaliser ce croquis, Léonard de Vinci s'est servi d'un cœur bovin : "Je pense qu’il y avait vraiment des difficultés à l’époque pour avoir des cœurs humains frais, parce que malgré le fait que ce soit un muscle, ça se détériore facilement à cause du sang qu’il contient. Mais comme c’est une structure complexe, il a utilisé plusieurs cœurs pour faire ses dessins", explique Anthony Herrel. L'ambition de ce scientifique de génie était d'abord de comprendre l'anatomie de cet organe, avant de tenter d'en comprendre les fonctions par une série d'expériences... Car à son époque, la croyance traditionnelle voulait que de l'air circule des poumons au coeur, se mélangeant directement au sang dans l'appareil cardio-pulmonaire, comme le souligne encore Anthony Herrel : "Les anciens Grecs avaient dit que les humeurs circulaient dans le corps, une sorte d’air, de substance, on ne savait pas trop… On savait que le cœur était important puisque quand il s’arrêtait, l’individu était mort, mais on ne savait pas vraiment à quoi il servait. On n’aurait pas pu envisager que le sang, qui est un liquide, puisse amener des choses comme des nutriments, de l’oxygène…"

Une hypothèse pluriséculaire que finira par réfuter Vinci grâce à ses recherches, comme le rapporte l'ouvrage Léonard de Vinci, anatomiste qui saluait là la maturité scientifique de Léonard, et rapportait l'une de ses notes sur le sujet : "Il me paraît impossible que de l'air puisse pénétrer dans le cœur par la trachée [c'est à dire les bronches] parce que si l'on gonfle celle-ci, de nulle part il n'en sort de l'air, et ce à cause de l'épaisse membrane dont est revêtue en totalité la ramification de cette trachée.

Les plus :

On est ici sur l’un de ses derniers dessins de cœur, et la structure anatomique très bien représentée, avec notamment les deux chambres du cœur, les ventricules, l’aorte, toutes les grandes artères associées… c’est fiable ! On voit bien les artères qui vont irriguer le cœur lui même… Il avait aussi très bien représenté les valves artérielles, ce qui est très marquant : il les a illustrées en bas à droite du croquis. Il y a différentes valves, mitrales (bicuspides), tricuspides - illustrées ici - qui ont des rôles différents. Vinci avait fait des expériences pour voir ce qu’il se passait quand de l’eau ou de l’encre passait au travers de ces valves : cela créait des tourbillons qui refermait les valves derrière eux. Il avait compris ce système de flux unidirectionnel, et c’est incroyable ! Ce sont des problèmes de mécanique des fluides assez complexes. On voit aussi ses représentations des parois du cœur, de leur épaisseur, il a bien vu que c’était un muscle.

Les moins :

Vinci a quand même pris quelques libertés avec ces dessins, de nouveau, il interprète un peu ce qu’il voit : les ramifications sont dessinées presque comme des racines, très structurées, avec une base plus large. Ce n’est pas vraiment le cas dans la réalité, c’est plus diffus. Mais je pense qu'il voulait simplement illustrer que le cœur lui même recevait du sang. Je pense que, même s’il n’avait pas compris à 100 % le fonctionnement, avec les deux boucles qui existent, pulmonaire et artérielle - le sang qui n’a plus d’oxygène s’oxygène du côté des poumons, puis revient vers le cœur avant de passer dans tout le corps etc... - il avait par contre bien compris que le cœur était un organe très important, avec des flux de sang qui arrivent, et d’autres qui partent. Enfin, le lien avec le système nerveux était à l’époque très méconnu. Léonard de Vinci n’avait pas compris que le cœur était un système autonome, et ne s’est pas interrogé là-dessus. On ne savait pas qu’il y avait un générateur de contractions dans le cœur lui même, qu’il générait ses propres contractions, sans avoir besoin du cerveau. Pour ça il aurait fallu faire des coupes de cœur extrêmement précises. 

59 min