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4 piliers historiques du Festival d'Avignon

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03 août 1967, Jean Vilar et Maurice Béjart dans la Cour d'Honneur, à l'occasion d'une répétition du ballet de Béjart Messe pour le temps présent.
03 août 1967, Jean Vilar et Maurice Béjart dans la Cour d'Honneur, à l'occasion d'une répétition du ballet de Béjart Messe pour le temps présent.
© AFP

L'antisèche. Chaque mois de juillet depuis 1947, Avignon se transforme en spectacle ambulant et fait la part belle au spectacle vivant. Grâce aux archives de France Culture, retraçons l'histoire de ce festival devenu un incontournable dans le marché du spectacle vivant.

Avignon, 1947. La première édition de la Semaine d'art en Avignon a lieu en septembre sous l'impulsion de Jean Vilar. Avignon 2017, la ville entière se transforme en spectacle. Entre le IN et le OFF, ce sont plus de 1 400 représentations qui ont lieu durant ces trois semaines de juillet. Les compagnies, avec ferveur, font leur promotion dans la ville, et il ne se passe pas 100 mètres sans que l'on croise comédiens, circassiens et metteurs en scène rivalisant d'inventivité pour faire la promotion de leurs spectacles.

Qui aurait pu augurer, en 1947, d'un tel destin ? Grâce aux archives de France Culture, retour sur les traces de Jean Vilar, aux sources du festival, pour comprendre comment ce festival s'est installé dans la cartographie culturelle du paysage culturel français et international.

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1. Le Théâtre pour tous

Dans un documentaire diffusé en 1996 dans L’Histoire en direct, Emmanuel Laurentin retraçait les débuts du festival d’Avignon : dans quel contexte historique et théâtral Jean Vilar a-t-il eu l'impulsion de cette création ?

Avignon, une utopie en actes (L'histoire en direct, 30.06.1997)

56 min

Durée : 56'43 • Archive INA - Radio France

Elève de Charles Dullin, Jean Vilar a sillonné la France dans les années 1940 avec la compagnie de La Roulotte aux côtés d'André Clavé. Rendre accessible le théâtre au plus grand nombre et l'amener en province : la décentralisation est en germe, et Jean Vilar ne cesse d'ailleurs de s'insurger contre l'état du théâtre parisien dont il déplore les conditions pratiques, et notamment les tarifs élevés. "Le théâtre à Paris, ce n'est plus qu'un musée", disait-il.

Tout commence donc en 1947, lorsque le galeriste Christian Zervos, sur les conseils de son ami René Char, invite Jean Vilar à reprendre en Avignon sa pièce Meurtre dans la cathédrale de T.S. Eliot - pièce qui eut grand succès à Paris. Jean Vilar décline cette offre, mais propose en retour de monter trois pièces dans trois lieux différents. L'idée d'une ville spectacle est déjà là. Pour des raisons budgétaires, Christian Zervos décline cette offre, mais l'adresse à la mairie d'Avignon pour demander une subvention. La tentative fonctionne, et c'est ainsi que débute la "Semaine d'art en Avignon" en septembre avec trois spectacles : Tobie et Sara de Paul Claudel, La Terrasse de midi de Maurice Clavel, et un Shakespeare peu connu pour l'époque, Richard II.

2. Le Plein air

Jouer en province et en plein air : le premier défi est relevé. Mais il faut maintenant faire revenir le public jusqu'en Avignon. Le théâtre en plein air apporte un autre rapport au temps, à l'espace, au public. Dans les premières années du festival, la troupe se constitue petit à petit. On y retrouve, parmi d'autres, Jeanne Moreau, Maria Casarès, Monique Chaumette, Michel Bouquet, Sylvia Monfort et tant d'autres. En 1951, Gérard Philipe, acteur de cinéma reconnu, accepte de rejoindre la troupe et interprète le rôle de Rodrigue dans Le Cid. Cette même année, Jeanne Laurent propose à Jean Vilar de prendre la direction du palais de Chaillot : la troupe joue au Théâtre National Populaire (TNP) l'année et en Avignon l'été.

N'oublions pas qu'Avignon devait avoir à l'époque autour de 50 000 habitants, qu'il n'y avait pas la circulation d'aujourd'hui, que l'on pouvait boire tranquillement l'apéritif avec les comédiens sur la place de l'Horloge. La plupart de ces comédiens d'ailleurs, parce qu'ils avaient peu d'argent, habitaient chez l'habitant. Tout ça créait des liens qui sont difficiles à retrouver aujourd'hui. On faisait des bals avec les comédiens. Aujourd'hui encore, on trouve des dames assez âgées, qui rappellent, avec délectation, qu'elles ont dansé dans les bras de Gérard Philipe. Et que c'est le souvenir de leur vie. (Paul Puaux, directeur du festival d'Avignon de 1971 à 1979)

En 1966, lorsque Jean Vilar racontait au micro d'Agnès Varda les débuts de festivals d'Avignon, il décrivait Avignon comme "un lieu où le corps se décontracte" donnant à l'acteur une nouvelle disponibilité. Sans oublier le critère climatique, indéniablement en jeu : "C’est un théâtre de plein air. C’est-à-dire que même lorsque tout fonctionne bien, on ne sait pas quel sera le temps le soir.”

3. La Cour d'Honneur

Cour d'honneur du palais des papes, 24 Juin 2002
Cour d'honneur du palais des papes, 24 Juin 2002
© AFP - BORIS HORVAT

Elle est autant convoitée que redoutée par les artistes et peut accueillir jusqu'à 2 000 spectateurs chaque soir. L'espace de la Cour d'Honneur du Palais des Papes est à lui seul un défi et Jean Vilar déjà, en 1966 au micro d'Agnès Varda, confiait :

Chaque fois, tous les soirs, une petite terreur m'habite. Comment remplir agréablement cet espace ?

En 2011, pour l'émission Sur Les Docks, Bruno Tackels retraçait l'histoire de ce symbole avignonnais :

Espace mythifié devenu mythique, la Cour s'est imposée comme le lieu des expérimentations. Tandis que le comédien Nicolas Bouchaud revient sur son expérience dans ce lieu, l'électricien Alexandre Xanarès raconte comment les électriciens, pour parer à l'immensité du lieu, ont chacun choisi des cris d'oiseaux pour communiquer les uns avec les autres. Pour Micheline Attoun, "la Cour a été mythifiée par les successeurs de Vilar” , devenant comme un rite de passage pour les artistes.

En 1976, Philip Glass y signait avec Bob Wilson Einstein on the Beach, véritable choc pour le public avignonnais. En 1987, Antoine Vitez y présentait le Soulier de Satin de Paul Claudel onze heures durant. Wajdi Mouawad y renouvelait l'expérience du spectacle fleuve en 2009 avec sa trilogie Le Sang des promesses. Du théâtre à la danse, la Cour d'honneur est devenue un rite de passage, dans cet espace qui ne pardonne aucune erreur dramaturgique et met les artistes à l'épreuve par son immensité.

À lire aussi : Avignon, premier choc répétitif signé Philip Glass

4. Le OFF

Dans les années 1960, les esprits s'échauffent et les lignes bougent. En 1963, Vilar quitte la direction du TNP de Chaillot pour se consacrer au festival d'Avignon, et décide, en 1967, d'ouvrir le festival à d'autres arts et Maurice Béjart chorégraphie pour la Cour d'Honneur du Palais des Papes.

Cette même année, André Benedetto s'installe au théâtre des Carmes pour y représenter sa pièce "Statues". Et Gérard Gélas lit des poèmes dans un petit restaurant de la place des Carmes, crée le Théâtre du Chêne Noir en 1967, et met en scène Marylin en 1969. Entre temps, l'année 1968, les crispations et les affrontements, avec le Living Theatre notamment.

Une prise de conscience émerge : un autre théâtre est possible à côté de la programmation de Jean Vilar et l'idée d'un festival OFF se fraye progressivement un chemin. Au micro de Joëlle Gayot en 2010, Gérard Gélas retraçait l'histoire du festival OFF :

J'étais devenu un jeune homme à la mode. Puisque ça marchait, que l'on m'avait découvert, parce qu'il n'y avait plus besoin de l'autorisation d'un grand directeur qui était Vilar pour pouvoir faire du théâtre, et bien, on allait se lancer. Là a commencé le OFF, mais d'une façon vraiment non pensée.

Histoire du Festival d'Avignon, Les mercredis du théâtre, 14.07.2010

59 min

Dans cette même archive, l'historienne Emmanuelle Loyer pointe la difficulté de la dénomination de ce festival OFF : "Au départ, Vilar se demande comment appeler ça, le terme de OFF ne vient pas tout de suite. Il y a un problème de dénomination pour nommer ce qu'il se passe." Rapidement une interrelation se met en place entre les deux manifestations : des comédiens du "IN" vont ensuite dans le "OFF" et vice versa. Cette année, le festival OFF accueille plus de 1 400 spectacles.

Pour aller plus loin

Jean Vilar (1912-1971), Une Vie Une Oeuvre du 14.07.2012, un documentaire de Laetitia Le Guay et Marie-Laure Ciboulet

Avignon en quatre actes (Brigitte Salino, Le Monde)