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Molière sur toutes les coutures à Moulins

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Parmi les adaptations les plus surprenantes, un “Amphytrion” japonisant avec ce kimono pour refléter la Grèce antique, dans l’exposition “Molière en costumes”.
Parmi les adaptations les plus surprenantes, un “Amphytrion” japonisant avec ce kimono pour refléter la Grèce antique, dans l’exposition “Molière en costumes”.
© Radio France - Benoît Grossin

De magnifiques costumes pour raconter l’évolution des créations des œuvres de Molière depuis la fin du XIXe siècle : habits de qualité, caftans, robes, bonnets... Plus de 130 pièces sont exposées jusqu'au 6 novembre au Centre national du costume de scène, un musée unique en son genre.

Alceste le misanthrope, Harpagon l’avare, Tartuffe le faux dévot, Célimène l’indécise, Agnès la naïve, en passant par le rusé Sganarelle et le vaniteux Monsieur Jourdain... Les grands personnages de Molière sur les planches sont inséparables de leur costume : thème d’une grande exposition dans le cadre des célébrations du 400e anniversaire de la naissance de l’auteur de théâtre qui est encore aujourd’hui le plus joué en France et à l’étranger.

Grâce notamment aux collections de la Comédie-Française, “Molière en costumes” ouvre ses portes au public du 26 mai au 6 novembre à Moulins, en Auvergne-Rhône-Alpes, dans l’ancienne caserne militaire du XVIIIe siècle qui abrite depuis 2006 le CNCS : le Centre national du costume de scène, structure de conservation unique au monde, organisatrice de l’exposition en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France (BnF).

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Vices et vertus, religion et libertinage, servantes et valets, malades et médecins, jalousie et infidélité, bourgeois et ridicules... les grandes thématiques de Molière sont évoquées dans les vitrines, comme l’évolution des créations de ses œuvres, dans une scénographie plongeant le visiteur dans un univers théâtral, à l’éclairage minimal et en musique.

Visite de l'exposition "Molière en costumes" au Centre national du costume de scène de Moulins avec Benoît Grossin

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Un Monsieur Jourdain psychédélique et une Madame Jourdain XVIIe siècle, dans "Le Bourgeois gentilhomme" mis en scène par Jean-Louis Barrault en 1972.
Un Monsieur Jourdain psychédélique et une Madame Jourdain XVIIe siècle, dans "Le Bourgeois gentilhomme" mis en scène par Jean-Louis Barrault en 1972.
© Radio France - Benoît Grossin

Des "Bourgeois Gentilhomme" aux multiples facettes

C’est avec la Chaconne composée par Jean-Baptiste Lully pour la comédie-ballet L’Amour médecin que débute la découverte des quelque 130 costumes sélectionnés pour illustrer les adaptations sur plus d’un siècle des spectacles de Molière.

Dès l’ouverture de “Molière en costumes”, des créations d’Agostino Pace pour le Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Jean-Louis Barrault à la Comédie-Française en 1972 montrent un affranchissement de toute référence historique. Avec deux costumes "en totale opposition, dans une même production", comme le souligne la commissaire Véronique Meunier, adjointe au directeur du département des Arts du spectacle à la BnF : "Le grand col blanc, les manches bouffantes à crevés, le velours vert de cette robe traditionnelle de Madame Jourdain respectent les codes du XVIIe siècle contrairement au caftan farfelu de Monsieur Jourdain. C’est un costume au look seventies, complètement psychédélique, avec des couleurs très vives, très flashy et assorti d’un turban énorme couronné de plumes. Cette esthétique typique d'Agostino Pace rappelle son travail deux ans auparavant pour le film Peau d’Âne de Jacques Demy."

Un habit de qualité de Monsieur Jourdain de la fin du XIXe siècle, entre deux récentes versions de ce costume de prestige, présentant exactement les mêmes codes
Un habit de qualité de Monsieur Jourdain de la fin du XIXe siècle, entre deux récentes versions de ce costume de prestige, présentant exactement les mêmes codes
© Radio France - Benoît Grossin

Historiquement, Le Bourgeois Gentilhomme est une des pièces les plus jouées du répertoire. Les vitrines lui font une très grande place, en raison aussi de la richesse des costumes qu’elle propose. Monsieur Jourdain lui-même peut en effet avoir jusqu’à trois tenues : l’habit de bon bourgeois, l'habit de qualité et le caftan, cette tunique longue que portent également tous les personnages dans la scène finale.

Il ne reste aucune trace matérielle des créations du temps de Molière. Le plus ancien costume présenté dans l'exposition, un habit de qualité de Monsieur Jourdain datant de la fin du XIXe siècle, est un habit qui a très peu évolué sur scène, explique Véronique Meunier : "Dans des esthétiques différentes, mais avec toujours les mêmes codes : une profusion de rubans, de soieries, des jabots et des chemises en dentelles, de très nombreux éléments et des matières riches reflétant le prestige du personnage. Plus les manches étaient blanches et longues, plus cela témoignait du rang dans la société d’une personne qui ne travaillait pas de ses mains évidemment."

Plusieurs versions de caftans dans la salle consacrée à la comédie-ballet, de la fin du XIXe siècle à nos jours.
Plusieurs versions de caftans dans la salle consacrée à la comédie-ballet, de la fin du XIXe siècle à nos jours.
© Radio France - Benoît Grossin

En lien avec le caftan d'Agostino Pace de 1972, de nombreux autres costumes du Bourgeois Gentilhomme installés dans la salle consacrée à la comédie-ballet montrent en revanche, selon elle, une plus grande liberté de création au fil des décennies : "Avec le sobre caftan blanc orné de motifs rouges de Suzanne Lalique pour la mise en scène de Jean Meyer à la Comédie-Française en 1951, celui avec de très importants motifs floraux de Louis Bercut pour la mise en scène de Jean-Luc Boutté en 1986 ou encore le costume de Monsieur Jourdain en Mamamouchi d’Alain Germain pour Covent Garden en 1995, avec une interprétation plus orientalisante de la grande scène de la turquerie."

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Le costume baroque de Tartuffe créé par Christian Lacroix pour le metteur en scène Michel Fau, en contradiction avec le costume de veuve de la mère d’Orgon.
Le costume baroque de Tartuffe créé par Christian Lacroix pour le metteur en scène Michel Fau, en contradiction avec le costume de veuve de la mère d’Orgon.
© Radio France - Benoît Grossin

Molière par la création contemporaine

Un costume baroque de Tartuffe créé par le grand couturier Christian Lacroix, pour le metteur en scène et comédien Michel Fau, est une des pièces les plus remarquables de l’exposition. Ce costume de soie rose fuchsia exubérant est associé pour le faux dévot à un très discret gilet cilice, seul signe de pénitence.

Véronique Meunier y voit "un choix esthétiquement fort puisque le Tartuffe est censée être très humble, avec des vêtements qui ne le mettent pas en valeur. Avec ce rose shocking, Tartuffe devient l’élément central. C’est l’affirmation d’une personnalité extrêmement forte visuellement, face au costume noir et sobre de Madame Pernelle, la mère d’Orgon, avec cette contradiction très importante aussi entre cette soie rose extérieure et sur la peau elle-même, sur le torse, ce gilet cilice qui fait référence à la contrition du personnage."

Un tournant s’est produit, explique-t-elle, à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, pour une diversité des costumes beaucoup plus large : "Auparavant, ils reflétaient la période dans laquelle les scènes se déroulent, c’est-à-dire l’époque de Molière. A partir des années 1970, il y a une profusion d’approches qui vont de la fantaisie absolue à la transposition historique. Des costumes peuvent être totalement déconnectés de la période à laquelle se situe la pièce."

En 1973, le metteur en scène Jacques Échantillon ose un Scapin en tenue de cowboy.
En 1973, le metteur en scène Jacques Échantillon ose un Scapin en tenue de cowboy.
© Radio France - Benoît Grossin

Dans des imaginaires propres à des metteurs en scène ou à des costumiers, plusieurs créations en témoignent : un Amphytrion japonisant avec un kimono pour refléter la Grèce antique, une Ecole des femmes avec une robe en mousseline tissée très raide ressemblant à une sculpture ou à une robe de soirée, pour le rôle de la servante Georgette. Alors que tout était codé ou réglementé, des adaptations - en décalage avec le pays ou avec l'époque - présentent des visions très personnelles des personnages, en s'éloignant des représentations traditionnelles.

Pour Véronique Meunier, "Mai 68 est passé par là et on s’autorise de voir Molière différemment, d’interpréter Molière différemment dans le jeu de scène. En 1973 par exemple, Jacques Échantillon propose un Scapin en cowboy ! On est sur une liberté de ton qui permet des esthétiques extrêmement diversifiées, tout en respectant le texte à la lettre." Et cela traduit, selon elle, la modernité de Molière aujourd’hui encore, "parce que les thèmes qu’il aborde sont des thèmes intemporels."

Le costume ample, chaud et confortable de Michel Bouquet pour son interprétation à plus de 80 ans du “Malade imaginaire”.
Le costume ample, chaud et confortable de Michel Bouquet pour son interprétation à plus de 80 ans du “Malade imaginaire”.
© Radio France - Benoît Grossin

Le "Malade imaginaire" de Michel Bouquet et de très anciens autres interprètes

“Molière en costumes” rend aussi hommage au grand comédien Michel Bouquet récemment disparu, par la diffusion d’une captation d’une de ses interprétations du Malade imaginaire dans la mise en scène de Georges Werler en 2008, en lien avec la présentation de son costume d’Argan créé par Pascale Bordet.

Ce costume est "très touchant" pour Véronique Meunier : "Michel Bouquet avait alors plus de 80 ans. La costumière a fait en sorte qu’il soit le plus à l'aise possible, avec de confortables charentaises recouvertes de tissus, une très belle et ample robe de chambre en tissu à fleurs, des coquelicots, et un bonnet rouge qu’elle avait elle-même tricoté. Ce costume a été conçu pour ne pas être trop lourd à porter, tout en étant assez chaud pour Michel Bouquet. Dans ce rôle de malade, il ne bougeait pas beaucoup, il pouvait donc avoir froid. D’où aussi le choix d’un bonnet de laine. Avec les restes de pelotes, Pascale Bordet lui avait aussi confectionné des mitaines !"

Mais ce n’est pas la première fois que le bonnet fait partie du costume du Malade imaginaire. Argan, la plupart du temps représenté avec une longue robe de chambre, en est très souvent aussi porteur. Quatre d’entre eux, historiques, sont exposés au-dessus du bonnet rouge de Michel Bouquet.

Datant des XVIIIe et XIXe siècles, les quatre bonnets placés derrière le costume de Michel Bouquet ont servi à plusieurs générations de comédiens du Français.
Datant des XVIIIe et XIXe siècles, les quatre bonnets placés derrière le costume de Michel Bouquet ont servi à plusieurs générations de comédiens du Français.
© Radio France - Benoît Grossin

Avec de la dentelle, des broderies et des petits pompons, ces bonnets des XVIIIe et XIXe siècles montrent selon Véronique Meunier "la délicatesse des costumiers de cette époque". Et ils font partie des éléments de spectacle les plus anciens qui ont pu être conservés, "des objets difficiles à conserver", souligne-t-elle, "parce que usés. Ce sont des objets qui servent, qui servent souvent et qui resservent. Ces quatre bonnets ont été utilisés en effet pour plusieurs productions de la Comédie-Française et par plusieurs générations de comédiens. En les regardant de près, on peut voir des petites déchirures, des traces de raccommodage, des traces de sueurs et des traces de maquillage." Ce qui est "très touchant" encore pour Véronique Meunier : "Ces bonnets portent la vie des comédiens qui les ont portés et à travers eux des personnages. Ils racontent l'histoire du spectacle à travers leur matérialité".

Il est très rare de trouver des pièces antérieures au XIXe siècle, "tout simplement parce qu’elles n’existent plus !", remarque-t-elle : "Personne ne pensait à les conserver. Il ne reste aucun des costumes de l’époque de Molière. On en connaît seulement des indications, notamment dans l’inventaire qui a été fait de ses biens, après son décès, avec des précisions parfois sur les différents éléments et les couleurs. Ces costumes ont été reportés peut-être par d’autres comédiens qui ont suivi Molière. Usés à force d’être utilisés, ils ont sans doute été jetés ou transformés en chiffons..."

Cette robe de “Psyché” a été “historiquement reconstitué” par l’atelier Théâtre Molière Sorbonne, à partir de dessins de l’époque de la création de la pièce.
Cette robe de “Psyché” a été “historiquement reconstitué” par l’atelier Théâtre Molière Sorbonne, à partir de dessins de l’époque de la création de la pièce.
© Radio France - Benoît Grossin

Une robe de Psyché , tragédie-ballet de Molière, présentée dans l’exposition est "historiquement reconstitué", explique Véronique Meunier : "Un costume imaginé par Mickaël Bouffard, co-directeur scientifique et artistique de l’atelier Théâtre Molière Sorbonne, dans le cadre de recréation de spectacles au plus proche de ce qu'ils pouvaient être au XVIIe siècle. Cette robe a été façonnée à partir notamment de dessins du décorateur attitré de Louis XIV, Henri Gissey, pour la pièce à l’époque de sa création, en 1671."

Le "Dom Juan" de Louis Jouvet exposé pour la première fois

En le découvrant, on pense immédiatement au costume porté par Jean Marais dans le film La belle et la Bête de Jean Cocteau. Avec son grand col blanc, avec la même écriture stylistique, le splendide costume de Dom Juan porté par Louis Jouvet en 1947 au Théâtre de l’Athénée, est signé par le créateur Christian Bérard.

Avec un grand col blanc, ce costume de Christian Bérard porté par Louis Jouvet pour sa mise en scène en 1947 de “Dom Juan” vient d’être acquis par le CNCS.
Avec un grand col blanc, ce costume de Christian Bérard porté par Louis Jouvet pour sa mise en scène en 1947 de “Dom Juan” vient d’être acquis par le CNCS.
© Radio France - Benoît Grossin

Fidèle collaborateur pendant une quinzaine d’années de l’immense comédien et metteur en scène, Christian Bérard avait "le génie de la forme et le génie du sens du détail", estime Véronique Meunier : "Dans ce costume extraordinaire pour l’acte III de Dom Juan ou Le Festin de Pierre, on voit ce décor de petites pampilles de perles noires accrochées sur ce tissu, cet ottoman blanc et donc aussi ce grand col droit qui donnait un air hiératique à Louis Jouvet, en remontant dans sa nuque et sur les bords de son visage. Le costume donnait aussi par sa stylisation la silhouette d’un hidalgo à cet homme de très grande taille. Au moment de la pièce, Louis Jouvet était âgé de 60 ans, alors que le personnage est censé être un jeune homme. Le public était donc confronté à un homme mûr qui interprétait un Dom Juan très sombre. Le Dom Juan monté par Louis Jouvet était plus une tragédie qu’une comédie.

C’est la toute première fois que le public peut voir de près cet habit magnifique, grâce à un don très récent de la succession Pierre Bergé d’un ensemble de costumes de la compagnie Louis Jouvet au CNCS, explique sa directrice Delphine Pinasa : “Pierre Bergé les avait préservés quand il avait acquis le Théâtre de l’Athénée, en les transférant à la Maison puis à la Fondation Saint-Laurent. Cela nous permet d’avoir des costumes exceptionnels, de Christian Bérard mais aussi de Georges Braque. Cela fait un peu la boucle aussi, puisque c’est en voyant une partie d’entre eux, quand il était jeune enfant à Oran, qu’Yves Saint Laurent s’était en effet décidé de créer pour la mode.

"Nous avons eu la chance très récemment d'avoir un don exceptionnel des costumes de la compagnie Louis Jouvet" : Delphine Pinasa, directrice du CNCS

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Dans les réserves du CNCS, inaccessibles au public, quelque 10 000 costumes sont protégés de la lumière du jour et préservés dans des armoires compactées.
Dans les réserves du CNCS, inaccessibles au public, quelque 10 000 costumes sont protégés de la lumière du jour et préservés dans des armoires compactées.
© Radio France - Benoît Grossin

Parmi ses collections de 10 000 costumes de spectacle, issus notamment de l’Opéra national de Paris, de la BnF et de la Comédie-Française, le musée conserve à ce jour quelque 300 pièces autour de l’œuvre de Molière. Le fonds ne cesse de s’enrichir, avec des contributions aussi de compagnies ou théâtres et d’autres dons remarquables, précise Delphine Pinasa : “Des costumes de Cidalia da Costa pour L’Ecole des femmes qui a été donné au Festival d’Avignon, dont celui d’Arnolphe qui était interprété par Pierre Arditi. Ce sont des dons de la compagnie Didier Bezace, suite à sa disparition en 2020.

La très grande majorité des costumes sont conservés dans des réserves, lieux fermés au public, en raison de leur très grande fragilité, souligne-t-elle : "Comme les musées consacrés à la mode, nous ne pouvons pas avoir d’exposition permanente. Dans nos réserves, il n’y a pas de fenêtre, pas d’ouverture sur l’extérieur. De part la nature textile des costumes, il faut notamment les protéger de la lumière du jour. L’éclairage électrique est contrôlé et une climatisation permet au mieux de réguler la température et l’humidité. Les costumes les plus lourds sont mis à plat dans des étagères ou des tiroirs.

Ces réserves permettent de protéger entre autres en ce moment de nombreux costumes du Bourgeois Gentilhomme, privés d'exposition, notamment des caftans de Suzanne Lalique datant du début des années 1950 pour la Comédie-Française.

Quelques pièces du fonds Molière de la Comédie-Française, dans une des armoires des réserves du Centre national du costume de scène de Moulins.
Quelques pièces du fonds Molière de la Comédie-Française, dans une des armoires des réserves du Centre national du costume de scène de Moulins.
© Radio France - Benoît Grossin