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5 ans après #MeToo, l'évolution des médias français

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De nombreuses affaires de violences sexuelles dans les médias ont éclaté depuis le mouvement MeToo
De nombreuses affaires de violences sexuelles dans les médias ont éclaté depuis le mouvement MeToo
© Radio France - Fiona Moghaddam

Le mouvement MeToo a cinq ans aujourd'hui. En France, les premières dénonciations ont eu lieu dans la sphère médiatique, mais de nombreux témoignages concernant les médias n'ont été dévoilés que récemment. Les rédactions tentent d'évoluer mais beaucoup reste encore à faire.

Il y a cinq ans, un hashtag a bouleversé le monde : #MeToo. Des millions de femmes sur la planète ont pris la parole, racontant les violences sexuelles qu'elles ont subies dans leur vie, privée, au travail. Des anonymes aux grandes actrices américaines, elles ont décidé de ne plus se taire. Si le tweet de l'actrice Alyssa Milano qui écrivait "Me Too" est devenu viral, ce terme existait déjà depuis plusieurs années aux États-Unis, du nom de l'association créée en 2006 par une travailleuse sociale, Tarana Burke. En France, cette prise de parole a d'abord gagné la sphère médiatique mais de nombreux témoignages n'ont finalement été dévoilés que récemment. Aujourd'hui, les médias tentent d'évoluer mais beaucoup reste encore à faire.

En 5 ans, de nombreuses affaires ont éclaté dans les médias

En 2017 en France, c'est d'abord dans les médias que le #MeToo a éclaté, avec le #BalanceTonPorc. C'est la journaliste française, installée aux États-Unis, Sandra Muller qui dès octobre 2017 - alors que les États-Unis sont secoués par le scandale Harvey Weinstein et les premiers #MeToo sur les réseaux sociaux - lance le premier tweet. Elle y invite les personnes victimes de harcèlement sexuel au travail à dénoncer leur agresseur. Les messages se succèdent sur le réseau social et c'est ainsi que naît le mouvement Me Too en France. Attaquée en justice pour diffamation par Eric Brion qu'elle accusait de harcèlement sexuel, la journaliste a finalement été relaxée en appel en 2021.

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Choix de la rédaction
4 min

Depuis, de nombreuses affaires ont secoué la sphère médiatique. Quelques mois plus tard, en février 2018, le magazine Ebdo sort "L'affaire Nicolas Hulot" qui vise celui qui est alors ministre de la Transition écologique et révèle l'existence d'une plainte pour viol déposée dix ans plus tôt. L'ancien animateur de télévision nie les accusations en bloc et le récent hebdomadaire, fragilisé par la publication de ce reportage, met la clé sous la porte. Trois ans plus tard, une enquête du magazine de France 2 "Envoyé spécial" révèle de nouveaux témoignages d'agressions et de viols à l'encontre de Nicolas Hulot qui quitte alors définitivement la vie publique.

Mécaniques du journalisme
13 min

En 2019, un nouveau mot-dièse apparaît sur le réseau social Twitter : #liguedulol du nom d'un groupe Facebook privé très actif dans les années 2010 dont font partie notamment des journalistes parisiens. Plusieurs femmes accusent ses membres de harcèlement et de cyberharcèlement, parfois pendant plusieurs années.

En 2021, le documentaire de Marie Portolano, "Je ne suis pas une salope, je suis journaliste" évoque l'ampleur du sexisme dans le journalisme sportif. Radio France est visée et décide de lancer une enquête interne sur les violences sexistes et sexuelles. Elle aboutira à deux licenciements et trois mises à pied pour harcèlement et sexisme. L'année d'avant, à France Télévisions, plusieurs journalistes de l'émission Stade 2 ont aussi été licenciés pour des faits similaires. À Canal +, le chroniqueur Pierre Ménès, mis en cause dans le documentaire de Marie Portolano, est écarté de l'antenne, il quittera la chaîne quelques mois plus tard.

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Plus récemment, le journaliste Jean-Jacques Bourdin a été licencié de RMC-BFM TV, également accusé de violences sexuelles. Il a toutefois repris son activité, désormais à Sud Radio.

Puis il y a la tentaculaire affaire PPDA. Une vingtaine de femmes accusent l'ancien présentateur du 20 heures de TF1 de violences sexuelles, ce que Patrick Poivre d'Arvor conteste. À ce jour, l'association MeToo Médias, fondée par certaines des accusatrices de PPDA, dit avoir recueilli plus de 90 témoignages de violences sexistes ou sexuelles à son encontre.

La Question du jour
9 min

"Je veux que les gens parlent"

Coline travaille depuis une dizaine d'années en tant que journaliste. Elle a fréquenté plusieurs rédactions, parfois en CDI, parfois à la pige et a vécu dans plusieurs d'entre elles du sexisme ou pire, du harcèlement. Ces situations l'ont obligée à plusieurs reprises à mettre fin à sa collaboration avec le média en question.

Dans l'un d'eux, elle raconte "la situation de prédation" qui s'est instaurée avec un homme qui était alors son chef. "Ce chef m'a au début beaucoup valorisée, raconte la jeune femme, choyée, en m'envoyant des messages privés sur Twitter, en me disant que je travaillais bien. Mais il y avait aussi des petites remarques du type 'T'es fiancée ? Mais pourquoi tu te maries ? C'est nul de se marier !'"

Un soir, cet homme l'invite à un pot de départ d'un collègue. "Il a passé son temps à ramener de l'alcool et je n'ai pas réalisé à quel point je buvais. Je me disais, 'ce qui est dangereux, c'est que tu es ivre, je ne me disais pas 'ce qui est dangereux c'est lui.'" Lorsqu'elle souhaite rentrer chez elle, l'homme lui propose de partager un taxi. Mais la jeune femme se rend compte que le chemin n'est pas du tout celui pour aller chez elle. Lorsqu'elle le fait remarquer à son chef, celui-ci répond : "On va chez moi, ma copine est pas là !" Coline se souvient avoir pensé : "Il va me ramener chez lui, je suis ivre et il va me violer." Elle s'enfuit. Et ne retournera plus dans la rédaction où travaille cet homme.

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Un jour, elle apprend par une collègue à qui elle avait raconté cette soirée, que d'autres femmes ont vécu des situations similaires avec cet homme. La journaliste décide alors d'alerter son ancienne hiérarchie. "La RH à qui j'ai dit 'il faut faire une procédure, il faut faire quelque chose' m'a répondu : 'Mais mademoiselle, ce que vous racontez c'est très grave, c'est trop dangereux ce que vous dites, vous exagérez, vous n'avez pas de preuve.' Et la RH m'a dit que si je parlais publiquement, je m'exposais à des poursuites, ce que je disais c'était de la diffamation... Alors évidemment, j'ai laissé tomber." Alors, aujourd'hui, Coline aimerait que ses anciens collègues parlent. "Le chef qui m'a foutue dans un taxi ivre morte pour me ramener chez lui et me sauter, je veux que les gens qui travaillent avec lui parlent et aillent voir la direction et les syndicats en disant 'on sait', et que ce type dégage et ne travaille plus en tant que journaliste. C'est impossible d'avoir un homme qui commet des violences sexistes et sexuelles et qui ensuite va les traiter dans ses pages parce que ce sera mal traité !"

L'association MeToo Médias pour lutter contre ces violences

Plusieurs des accusatrices de PPDA ont décidé de créer l'association MeToo Médias pour venir en aide aux personnes qui vivent des violences sexistes et sexuelles dans les médias. Elle est issue d'un autre groupe baptisé "les prescrites de PPDA" , explique Emmanuelle Dancourt, la présidente. " Je fais partie des victimes de Patrick Poivre d'Arvor, j'ai déposé plainte, je faisais partie des 23 premières plaignantes et la justice ne nous a pas entendues, elle nous a classées sans suite et surtout, nos témoignages n'ont même pas servi dans l'affaire Florence Porcel, la première à avoir porté plainte en février 2021. Le combat est donc né à ce moment-là."

Souhaitant porter ce combat "plus haut", elles créent donc leur association. Et aujourd'hui, elles ont trois missions. La première, l'accueil des victimes. Elles entendent aussi faire changer la loi : "on voudrait faire entrer le consentement dans la loi car la loi considère qu'une femme est forcément consentante et c'est à elle de prouver qu'elle ne l'était pas. On aimerait renverser la chose et faire comme la loi espagnole." MeToo Médias aimerait aussi travailler sur la prescription : "C'est très dur d'être prescrite, reconnaît Emmanuelle Dancourt, alors que nos corps sont toujours vivants et souffrants. Il y a aussi la présomption d'innocence..." Enfin, l'association travaille aussi à faire de la prévention, dans les médias et les écoles de journalisme.

Le réveil des écoles de journalisme

Depuis 2017, les 14 écoles de journalisme reconnues par la profession se sont unies pour tenter de mieux protéger leurs élèves. Elles ont mis en place une mission égalité pour chiffrer les discriminations subies par les étudiantes en journalisme. Elles ont aussi développé des dispositifs de protection entre écoles pour permettre aux jeunes femmes d'en parler. Surtout, elles n'hésitent plus à boycotter certaines rédactions, parfois dans des grands média, qui auraient fait subir des violences sexistes et sexuelles à leur élèves ou anciens élèves.

Un étudiant en première année à l'IUT de Lannion se souvient des propos particulièrement sexistes entendus lors d'un passage dans une rédaction : "J'étais en stage dans une grande radio avec une autre étudiante. Un journaliste en poste lui a dit : 'ta voix, cela ne va pas !' Comme si par définition les voix femmes n'allaient jamais. Puis, il a rajouté : 'fais moi une voix de salope !'".

Au niveau de la formation, les choses ont également bougées. L'IUT de Lannion, par exemple, propose depuis cinq ans de former les journalistes en alternant enseignements techniques du métier et formation universitaire en sociologie du genre. Résultat, les élèves sont plus concernés par les inégalités femmes-hommes et ils arrivent dans les rédactions avec un nouveau regard sur le métier.

Et ils ont parfois du mal à le faire valoir comme l'explique cette étudiante de l'IUT de Lannion : "Je rédige mes articles en écriture inclusive. Un jour, un rédacteur en chef de la presse quotidienne régionale a refusé mon papier, arguant que c'était militant et que cela ne plairait pas à son lectorat. J'aurais voulu lui faire remarquer que la sacro-sainte objectivité des journalistes est un leurre, tout le monde sait bien qu'un article est toujours subjectif puisque il dépend du journal pour lequel on écrit, de son propriétaire de ses intérêts économiques etc."

Le Reportage de la Rédaction
5 min

Ce type d'enseignement n'empêche pas les résistances, même parmi les jeunes étudiants. L'argument d'une société en passe d'être plus égalitaire grâce à la "nouvelle génération" est un mythe confie Sandy Montañola, la responsable de formation de l'IUT de Lannion et chercheuse spécialiste de l'égalité femmes-hommes. "Les discriminations dans les écoles de journalisme sont loin d'avoir disparu. Chaque année dans l'une des 14 écoles reconnues vous avez un groupe sur les réseaux sociaux qui liste par exemple 'les filles les plus baisables de la promo'. Preuve que le sexisme est bien ancré aussi chez les hommes de cette 'nouvelle génération'".

Il n'est pas non plus toujours évident de parler pour ces jeunes, affirme un autre élève de l'IUT. "Je crois que si j'étais témoin de violences sexistes au sein d'une rédaction je ne dirais rien parce que je suis précaire et que je voudrais pas mettre en péril tous mes efforts pour entrer dans ce métier."

Lors des États Généraux des écoles de journalisme (les 3 et 4 octobre dernier), les étudiants des 14 écoles reconnues ont donc présenté une série de propositions ( à lire ici) pour rendre les média plus "inclusifs". Parmi elles, la rédaction de chartes mais aussi la diffusion de "gender editor", ce journaliste "vigie" dans les rédactions sur les questions de genre.

À France Télévisions, des salariées mieux payées

L'entreprise de 10 000 salariés a été mise en cause à plusieurs reprises en 2020 et en 2021 par des scandales de harcèlement sexuels à l'encontre notamment de certains journalistes sportifs. L'année dernière trois d'entre eux ont été licenciés. Mais la justice a finalement donné gain de cause à l'un de ces trois hommes en considérant son licenciement abusif.

"C'est très grave parce que le harcèlement sexuel est très ancré à France Télévisions. Je crois que la direction a voulu faire des exemples mais elle est allée trop vite. Résultat, vous avez des hommes ici qui remettent en cause ce mouvement Me Too qui à France Télévisions est en train de renverser le système bien installé de discriminations dont les femmes ont souffert pendant des années" déclare Antoine Chuzeville, journaliste à France Télévisions et secrétaire général du Syndicat national de Journalistes.

Un reportage à réécouter ici.

Ce système, le journaliste en a eu conscience tout au long de sa carrière. Il y a 20 ans raconte-t-il, lorsqu'il est arrivé au service des sports de France Télévisions, il a très vite noté que "ses consœurs pourtant plus brillantes que lui avait moins de contrats, moins de responsabilités et finalement, elle accédaient moins vite à un poste pérenne parce qu'elles ne pouvaient pas s'intégrer à une équipe très virile qui cultivait une ambiance de vestiaires. Il fallait rentrer dans les jeux de pouvoir, accepter les blagues lourdes et se comporter comme l'idée fantasmée de la femme c'est-à-dire maquillée, apprêtée et qui se tait".

Le journaliste Antoine Chuzeville, secrétaire général national du Syndicat National des Journalistes
Le journaliste Antoine Chuzeville, secrétaire général national du Syndicat National des Journalistes
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Pendant des années Antoine Chuzeville a alerté ses confrères et la direction sur ces discrimination mais rien n'y faisait. En 2017, lorsque le mouvement Me Too a explosé sur les réseaux sociaux, il a envoyé une lettre d'excuses à ses consœurs pour ne pas les avoir assez défendues.

"On s'est rendu compte, nous les syndicats, qu'on était complètement à côté de la plaque. On n'avait aucune difficulté à défendre des collègues sur des questions salariales mais lorsqu'une consœur venait nous voir pour des SMS ou des gestes déplacés, on ne savait pas quoi faire" ajoute t-il.

Le syndicaliste demande et obtient un cycle de formation généralisé pour tous les membres du SNJ de France Télévisions. Surtout, il se met à dénoncer le système de discrimination dont souffre ses collègues femmes qui sont sous-représentées aux postes d'encadrement, sous mises en valeur à l'écran et surtout, moins payées que les hommes avec des écarts pouvant aller jusqu'à 10% chez les journalistes.

En juillet 2021, les syndicats obtiennent donc un accord égalité sans précédent. 250 salariées reçoivent, dès le mois de septembre suivant, des augmentations de salaire pouvant atteindre 500 euros de plus par mois, au titre de rattrapage salarial.

"On a mis un million d'euro sur la table et surtout, on a pris cette décision sans en informer les managers afin qu'ils ne pénalisent pas les femmes (qui obtenaient ce rattrapage, ndlr) lors des augmentations annuelles", précise Béatrice Le Foues, directrice des parcours et de la diversité à France télévisions.

Cet accord contraignant s'accompagne en plus d'une obligation de suivi avec un observatoire des carrières femmes-hommes qui doit rendre ses résultats aux syndicats tous les trois ans, afin que les discriminations ne recommencent pas.

L'entreprise s'est aussi engagée, par ce texte signé à l'unanimité, à mieux représenter les femmes sur ses chaînes.

Reste une question que la direction de France Télévisions n'aborde pas, celle de la précarité de ses collaborateurs, une précarité endémique dans tout le secteur de la presse et qui est le point d'ancrage des violences sexistes et sexuelles.

"À Radio France, il faudrait balayer devant votre porte !"

La phrase de cette étudiante en école de journalisme (qui comme toutes ses consœurs précaires souhaite rester anonyme) a de quoi faire réagir. Car comment rendre compte du mouvement Me Too dans les média sans regarder ce qui se passe au sein de son propre média ? Au printemps 2021, l'enquête interne menée à Radio France a abouti à 11 procédures disciplinaires qui ont débouché sur neuf sanctions (quatre blâmes, trois mises à pied avec suspension de salaire et deux licenciements) concernant des comportements sexistes ou sexuels. Depuis, le nombre de procédures connaît une très forte augmentation mais Radio France refuse pour l'instant d'en faire la publicité en interne. Ainsi, l'enquête interne produite en 2021 a été présentée par la direction mais le document n'a pas été rendu public, même au sein des instances représentatives de l'entreprise.

"Comme toutes les femmes ici je peux témoigner de cette misogynie du quotidien qui était ancrée jusqu'à Me Too avec une tension sexuelle qui était permanente chez les journalistes. Mais ce n'est pas cela qui m'a le plus gênée parce que j'avais appris à répondre à ces hommes avec une phrase bien sentie. Moi, ce qui m'a le plus entravée dans ma carrière c'est la façon qu'ont les hommes ici de vous remettre à votre place de femme sur le plan professionnel avec parfois de tout petits mots de tout petits gestes. C'est d'une incroyable violence. Et cela n'a pas disparu à Radio France," confie une salariée de Radio France.

Dans les locaux de la CFDT à Radio France où travaille le référent salariés anti harcèlement.
Dans les locaux de la CFDT à Radio France où travaille le référent salariés anti harcèlement.
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Au printemps 2022, nous avons envoyé un petit questionnaire à nos consœurs de Radio France pour leur demander quel effet avait eu Me Too dans notre entreprise. Très nombreuses ont été celles qui n'ont pas souhaité répondre. Dans la dizaine de réponses recueillies, toutes répètent qu'elles n'ont pas été "victimes" de harcèlement sexistes ou sexuel mais "témoins". Elles racontent combien la précarité des collègues en CDD favorise les discriminations sexuelles, les "ambiances mec" dans certains services, la condescendance vis-à-vis des femmes jeunes avec des interjections comme "ma petite" ou "ma belle", les mains baladeuses aussi mais encore la parole des femmes sans cesse coupée lors des réunion, la maternité qui freine les promotions et les carrières puis la question de l'âge très problématique chez les femmes de l'entreprise qui ont sans cesse l'impression d'être soit trop jeunes, soit trop vieilles.

Longtemps, les femmes ont été résignées face à ces discriminations. Puis, le mouvement Me Too a permis une prise de conscience en interne, avec la nomination plus régulière de femmes à des postes d'encadrement. "Aujourd'hui les femmes de l'entreprise semblent plus vigilantes alors que pendant des années, dit une salariée de Radio France, les violences avaient lieu au vu et au su de tous, sans susciter la moindre réaction."

Avec philosophie
58 min

La solution des cellules d'écoute dans les médias

Comme toutes les entreprises depuis 2017, les groupes de presse ont pris conscience de l'importance de ce mouvement de lutte contre les violences sexistes et sexuelles et avec la multiplication des dénonciations, des enquêtes, des scandales concernant certains de leurs collaborateurs, ils ont progressivement mis en place des dispositifs pour permettre aux victimes de "parler". Des cellules d'écoute anti-harcèlement se sont donc multipliées dans les médias. Mais il leur manque un protocole clair et normé de fonctionnement.

Le reportage de Cécile de Kervasdoué, diffusé dans le 5 octobre 2022

Les cellules d'écoute dans les médias, un reportage de Cécile de Kervasdoué

4 min

Anthony (qui utilise un nom d'emprunt) a saisi la cellule de Radio France, il y a quelques années. "J'ai été victime d'un viol, raconte-t-il, alors que je sortais tout juste d'école de journalisme. Je me suis fait enfermer dans un piège, pensant que cet homme allait m'aider à mettre le pied à l'étrier dans l'entreprise mais il s'est juste servi." Un viol si brutal qu'il l'a effacé de sa mémoire pendant une dizaine d'années, c'est une amnésie traumatique. Lorsque tout est remonté, il a donc alerté la cellule de Radio France :

"On m'a écouté et conseillé de porter plainte. Ce que j'ai fait. Le lendemain, mon avocat reçoit un appel de l'avocat de Radio France qui se demande si cela va porter préjudice à Radio France. Il y a eu rupture de confidentialité dès le lendemain ! Puis je n'ai pas eu de nouvelle de la cellule, c'est moi qui suis de nouveau allé vers elle, plus de deux ans après. Le DRH ne me dit rien, de toute façon il arrive me dit-il et il n'a pas connaissance des dossiers. Donc le bilan est négatif. S'il n'y a pas eu d'enquête interne, si cette personne peut continuer à encadrer des jeunes stagiaires ou diplômés sur lesquels il aurait des vues, est-ce sérieux ?"

"J'ai été violé par un salarié de Radio France qui est toujours en poste. J'ai alerté la cellule de l'entreprise qui m'a répondu par du silence".
"J'ai été violé par un salarié de Radio France qui est toujours en poste. J'ai alerté la cellule de l'entreprise qui m'a répondu par du silence".
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Normalement, l'entreprise a deux mois à compter du signalement du salarié pour lancer une enquête interne et prendre éventuellement des sanctions disciplinaires. Mais ce délai peut être allongé jusqu'à la décision de justice pénale. Dans le cas d'Anthony, il s'est passé près de trois ans avant la décision de justice. Récemment, sa plainte a été classée sans suite, comme 70% des affaires de viol, ce qui n'est pas un non lieu.

Alors, pourquoi dans cette affaire n'y-a-t-il pas eu d'enquête interne ? Le conseil de Radio France a considéré que les "faits dénoncés et leur contexte n’étaient pas du ressort de l’entreprise". Faux peut-on lire dans le guide pratique du ministère du Travail publié en 2019. "L'entreprise a une responsabilité pénale et de prévention et de protection vis-à-vis de ses salariés. Même en cas de procédure au pénal, l'employeur a le devoir de mener une enquête interne lorsqu'il est saisi par une victime présumée", explique Sophie Binet secrétaire générale à la CGT en charge de l'égalité femmes-hommes et elle rajoute :

"S'il n'y a pas de plainte, l'employeur est aussi dans l'obligation d'agir, il ne peut pas arguer par exemple que si la victime ne porte pas plainte il ne peut pas s'en occuper parce que cela veut dire que son signalement n'est pas sérieux.  Enfin, l'employeur a aussi l'obligation de traiter les violences même si la plainte est classée sans suite, il y a toute une jurisprudence là-dessus.  La justice pénale bénéficie à l'accusé en vertu du principe de présomption d'innocence. Mais dans le code du travail c'est autre chose, si l'employeur doit entendre toutes les parties, il a une obligation de protection des victimes, alors il doit agir."

La CGT a demandé maintes fois que le ministère du Travail fournisse un état des lieux quantitatif et qualitatif de l'activité de ces cellules d'écoute, afin de définir un protocole clair et d'éviter certains dysfonctionnements. "Jusqu'en septembre 2021, à Radio France, comme dans de nombreuses autres entreprises, la personne mise en cause avait le nom de la personne qui avait témoignée contre elle et le contenu de tout l'entretien mené par la cellule. Vous comprenez bien pourquoi personne ne venait parler" indique le référent salariés anti-harcèlement de Radio France Renaud Dalmar.

Même histoire à France Télévisions, jusqu'à ce que sa présidente Delphine Ernotte ouvre une salle où les victimes pouvaient venir inscrire anonymement leur témoignage sur les murs. En quelques jours, ces murs étaient tapissés de post-it.

"C'est pour cette raison qu'il est très important de savoir qui on met dans ces cellules. Il faut que ce soit des gens formés, bien sûr. Je pense qu'une cellule interne cela ne peut pas fonctionner parce qu'elle pose des problèmes de confiance évidents," estime Muriel Réus, lieutenant-colonel de gendarmerie et vice-présidente de MeToo Médias qui est également formatrice auprès d'entreprises qui souhaitent créer des cellules d'écoute anti-harcèlement

Elle considère aussi que pour améliorer ces dispositif, les directions d'entreprises doivent s'engager à protéger les victimes présumées et le cas échéant, à rendre publiques les sanctions prises, car la transparence est la clé de la confiance.

Mais la crainte des entreprises en dénonçant les agresseurs publiquement est d'être poursuivies en justice pour diffamation.

Muriel Réus, vice présidente de l'association Metoo Média : "face aux violences sexuelles, il faut que les entreprises changent réellement de logiciel"
Muriel Réus, vice présidente de l'association Metoo Média : "face aux violences sexuelles, il faut que les entreprises changent réellement de logiciel"
- Cécile de Kervasdoué

La formation des salariés

Pour protéger leurs salariés, de nombreux médias ont lancé des formations. Certains avant le début de Me Too comme à Mediapart par exemple, d'autres bien plus récemment, c'est le cas à Radio France.

Depuis l'an dernier, les plus de 4 000 salariés de la radio publique ont l'obligation de suivre une "conférence théâtralisée". Jusqu'à présent, 1 400 d'entre eux y ont participé. Durant deux heures environ, un comédien et une comédienne interprètent lors de différentes saynètes de vrais témoignages d'employés de Radio France. Des répliques qui ont pour objectif de faire réagir les salariés et d'amener une discussion entre eux mais aussi de faire en sorte que les salariés "ne se sentent pas en dehors de ces problématiques" , explique la référente employeur sur la lutte contre le harcèlement sexuel à Radio France, Jocelyne Jean.

"Ce n'est pas parce que dans leur quotidien il n'y a pas de sexisme que cela n'existe pas à Radio France. La formation est là pour leur donner cette vigilance. C'est aussi la responsabilité de chacun d'être attentif à l'autre. La question est : 'Dans quelle ambiance de travail a-t-on envie d'être ?'

Les solutions mises en place dans les médias pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, un reportage de Fiona Moghaddam

1 min

L'égalité se fait aussi dans les contenus d'information

Certains s'emploient aussi à mieux traiter les violences sexistes et sexuelles dans leurs contenus. Pour les aider, l'association 'Prenons la une' a mis en place plusieurs outils depuis 2016 dont une "charte" pour un traitement plus égalitaire de l'information. Pour la secrétaire générale de l'association, Ariane Lavrilleux, mieux traiter ces sujets ne relève pas du militantisme. "Effectivement, on pense que les hommes et les femmes doivent avoir les mêmes droits donc c'est pour cela qu'on se bat pour l'égalité dans les rédactions. Sauf qu'en plus, en tant que journaliste, on a une responsabilité supplémentaire : en mal représentant la société, on abîme aussi la société. Notre responsabilité est donc de représenter toute la société, de raconter les faits tels qu'ils sont et pas en fonction de nos biais, de nos préjugés, qu'ils soient sexistes ou racistes".

L'association vient aussi en aide aux journalistes victimes de violences sexistes ou sexuelles ou de racisme. Pour cela, une cellule d'écoute et de soutien a été créée en septembre 2020. Depuis cette cellule de soutien entre pairs (seules des journalistes bénévoles formées la composent), une quinzaine de demandes d'aides ont été reçues.*

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Depuis 2017, la façon de parler des violences sexuelles semble avoir évolué d'abord en termes de quantité puisque les médias se sont emparés massivement de ce mouvement de société mais également dans la forme, souvent sous la pression des réseaux sociaux dénonçant, des "unes" sexistes ou des traitements inappropriés. Bien loin de ce qui a cours durant 30 ans, avec un traitement du viol qui a pu longtemps être qualifié de "crime passionnel". En 2017, sous l'impulsion du mouvement Me Too, la manière de traiter des violences sexuelles tend à se désindividualiser.

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"Plutôt que de qualifier ces violences de fait divers, en se focalisant sur une personne, les journalistes tendent à les présenter comme des faits politiques, de société." Claire Ruffio, doctorante au Centre européen de sociologie et de sciences politiques.

La chercheuse qui termine une thèse sur le traitement des violences sexuelles dans la presse entre 1980 et 2020 a noté un réel changement il y a cinq ans dans les articles de presse traitant du viol. Mais cette façon plus large et plus contextuelle d'expliquer ces violences tend à disparaitre entre 2017 et 2020, tout simplement pour des questions de coûts, ajoute-t-elle. Présenter les violences sexuelles sous un angle plus large nécessite plus de temps et donc plus d'argent pour produire les articles.

La doctorante au Centre européen de sociologie et de sciences politiques était l'invitée du journal de 12h30, le 5 octobre 2022

Claire Ruffio : "Il y a eu une hausse en volume et en fréquence de publication" sur les violences sexuelles et sexistes

5 min

Le site d'information Médiapart a souhaité faire un pas de plus dans le traitement plus égalitaire de l'information. S'inspirant du modèle américain du New York Times qui en 2017 a créé un poste de 'gender editor', Mediapart a nommé la journaliste Lénaïg Bredoux "responsable éditoriale aux questions de genre" il y a deux ans. Depuis qu'elle a pris son poste, la journaliste constate que le travail est bien plus important que ce qu'elle imaginait.

"C'est lié à la force et à la puissance de ce mouvement social et pour l'attraper journalistiquement et éditorialement, il y a beaucoup de nouvelles questions, beaucoup de réflexion sur ce sujet et beaucoup d'enquêtes. L'année dernière, nous étions à près de 50 personnes différentes qui ont signé des articles sur les violences sexistes et sexuelles, cela montre que le sujet est largement partagé dans la rédaction et qu'elle s'en est emparée comme une thématique forte de notre couverture journalistique. Ce n'est pas un sujet traité par deux ou trois personnes isolées."

Dans la pratique, deux grands chantiers ont été lancés. D'abord, celui de la mise en place d'une charte de l'écriture inclusive "qui ne se résume pas au point médian" tient à préciser Lénaïg Bredoux ainsi qu'un outil baptisé le "paritomètre" qui permet de "savoir combien d'hommes et de femmes sont cités dans les articles, pour essayer continuellement de mesurer et de voir ce qui peut être amélioré dans cette absence très forte des femmes dans le traitement journalistique, aussi constatée à Mediapart."

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D'après les derniers chiffres révélés par le Projet mondial pour le monitorage des médias, en 2020, seul un quart des experts interrogés dans les médias français étaient des femmes. Ce projet pour l'égalité des genres dans les médias recommande notamment de mettre en place des 'gender editor' dans les rédactions.

* La cellule d'écoute de Prenons la une est joignable à cette adresse : soutien@prenonslaune.fr

Le reportage de la rédaction
4 min