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57, rue de Varenne : mettre le pouvoir en fiction

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Hôtel Matignon
Hôtel Matignon
© Getty - Bertrand Rindoff Petroff

A quelques semaines de l’élection présidentielle, comment la fiction peut-elle se faire l’écho de la vie politique actuelle ? A l'occasion de la diffusion de la troisième saison de 57, rue de Varenne, rencontre avec François Pérache, l'auteur de ce feuilleton radiophonique.

« Matignon Bonjour » ! Nous sommes, au 57 rue de Varenne dans le 7e arrondissement de Paris, et nous suivons la vie des locataires de Matignon. Tout semble bien réel, à une exception près : c’est de la fiction.

A quelques semaines de l’élection présidentielle, comment la fiction peut-elle se faire l’écho de la vie politique actuelle ? Rencontre avec François Pérache, l’auteur de ce feuilleton radiophonique, alors que vous pouvez découvrir cette semaine sur les ondes de France Culture la troisième saison qui joue volontiers avec les codes de la narration pour mieux décrypter le fonctionnement des institutions françaises.

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Matignon, personnage principal

Si cette fiction offre une vision très documentée du milieu politique, c’est parce qu’elle se nourrit de l’expérience professionnelle de son auteur qui a longtemps travaillé dans les service de communication à Matignon puis à l’Elysée. Les dialogues du 57 rue de Varenne portent la connaissance de l’intérieur du milieu et ne craignent pas la technicité du langage, parfois proche du jargon. PM, PR, DGSI, GSPR, COTAM... les acronymes fleurissent sans pour autant perdre l’auditeur, mais en le plaçant, au contraire, dans un univers directement professionnel.

Au fil des saisons, à travers les aventures de Premiers Ministres qui pourraient être en exercice aujourd'hui, François Pérache donne moins à lire l’histoire individuelle de chacun des personnages que le lien qu’ils entretiennent avec le lieu et la fonction :

Le personnage principal, c’est le lieu, et ça correspond à ce qui se passe dans la réalité du pouvoir. On parle toujours des locataires de Matignon, des locataires de l’Elysée. L'intérêt de la série sur la longueur, c’est d’avoir le même cadre avec des personnages différents qui incarnent les mêmes fonctions.

Des plateaux télévisées aux bureaux de Matignon, en passant par les trajets en voiture qui sont autant d'occasions de mises au point stratégiques et communicationnelles, nous suivons ces personnages dans l'exercice du pouvoir. Vie privée, vie publique, vie politique : l'enjeu est aussi de percevoir l'interaction des différentes sphères pour ne pas cantonner le politique au politique. Par exemple, comment la misogynie d'un personnage se traduit-elle au quotidien dans ses relations avec les femmes, aussi bien avec son épouse qu'avec sa conseillère presse.

Yannick Choirat et Hervé Pierre lors de l'enregistrement de la troisième saison du 57, rue de Varenne
Yannick Choirat et Hervé Pierre lors de l'enregistrement de la troisième saison du 57, rue de Varenne
© Radio France - Emilie Couet

Scandales et manigances : l'épreuve du pouvoir

Tout au long de ce feuilleton radiophonique, les rebondissements ne manquent pas. La première saison s’ouvre sur l’enlèvement inédit d’un ministre lors de ses vacances au Botswana. En parallèle, une crise politico-financière éclate autour du ministre Joyau, épinglé dans la presse pour le loyer exorbitant de son logement de son fonction. Cette intrigue, directement inspirée de l'affaire Hervé Gaymard en 2005, soulève autour des personnages la question récurrente de la transparence de la vie politique.

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Annonce de la candidature à la présidence de la République, impact des sondages et des médias dans la vie politique, c'est sur fond d'une féroce rivalité entre le Président et son Premier Ministre que se déroule maintenant cette troisième saison. Pour autant, la narration de cet opus est bien différente de deux précédentes. Et pour cause : l'événement principal de la saison - la mort du Président de la République - est annoncé dès le début du premier épisode par le narrateur, s'extrayant ainsi d'une logique simplement guidée par le rebondissement.

Cet événement renvoie bien sûr au décès de Georges Pompidou en 1974, seul moment où la mort d'un Président en exercice a eu lieu sous la Ve République, et offre ainsi la possibilité de décortiquer les institutions. Que se passe-t-il, du point de vue institutionnel, lorsqu'un président de la République décède en plein mandat ? Article 9, 11, 49 de la Constitution : sous l'apparence d'un cours de droit constitutionnel, il s'agit de percevoir comment “ce droit devient matière à action" et comment il est, ainsi, "l’enjeu de pouvoir”.

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Par souci d'écriture et de neutralité, aucun personnage n'est reconnaissable ni assimilable à un courant politique particulier. Pour autant, François Pérache joue avec les citations célèbres dans les dialogues. Le Président de la République dira par exemple à son Premier Ministre "Je décide, tu exécutes", allusion aux propos de Jacques Chirac en 2004.

"C'est de la politique fiction"

Ce feuilleton politique, François Pérache l'a écrit dans un dialogue constant avec Cédric Aussir (réalisateur) et Emmanuelle Chevrière (conseillère littéraire). Fiction documentée, mais pas documentaire pour autant, comme le rappelle l'auteur :

La politique réelle est de plus en plus traitée, vécue, perçue comme des feuilletons. Ça se confond. On parle du “feuilleton Fillon”. (...) C’est important pour nous de se redire que l’on fait de la fiction. On traite du politique, mais ce n’est pas du documentaire. Donc on réinvestit le côté fictionnel.

Mais, de la fiction à la réalité, il n'y a parfois qu'un pas raconte François Pérache :

Dans la saison 3, une des scènes que j’avais proposé, était la suivante : le Premier Ministre entre en campagne, et sa campagne est bouleversée par le fait qu’il reçoit une gifle d’un électeur. Et finalement, on ne l’a pas retenue. En fiction, personne ne nous aurait cru. Sauf que c’est réellement arrivé à Manuel Valls trois semaines plus tard. Souvent, on anticipe les choses qui dépassent la fiction. L’affaire Fillon est invraisemblable. L’affaire du Carlton de DSK est invraisemblable. Mais en fiction, on est obligé de faire en sorte que ça soit vraisemblable. (...) On sera toujours moins fort que la réalité.

Mark Twain avait donc bel et bien raison lorsqu'il disait "La seule différence entre la réalité et la fiction, est que la fiction doit être crédible." La plongée dans les coulisses du pouvoir se poursuit avec cette série dont la première saison a été récompensée par le prix Europa en 2014 dans la catégorie “meilleure série européenne”.

Bruitages
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© Radio France - Emilie couet