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6 animaux remarquables (et menacés) de la forêt amazonienne

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Un échantillon de la faune amazonienne
Un échantillon de la faune amazonienne
- DR

La forêt amazonienne est menacée par un grand nombre d'incendies concomitants, depuis le début de l'été. Une catastrophe pour ses habitants au premier chef, dont les animaux qui l'habitent. Au moins 2,3 millions d'entre eux ont péri en Bolivie. Mais les connaissez-vous ?

Les flammes continuent leurs ravages dans la forêt amazonienne, où des parcelles entières brûlent comme de l'amadou. Ces incendies particulièrement graves, dus à la combinaison délétère d'une très longue saison sèche avec la déforestation encouragée par le président brésilien Bolsonaro, font de nombreuses victimes. Parmi elles, bien sûr, les populations autochtones et indigènes ; mais aussi la faune. En Bolivie, 2,3 millions d'animaux, au moins, ont péri dans les incendies, selon les premières estimations de spécialistes de l'environnement.

Auteur, en 2008 d'un Bestiaire amazonien (Le Dilettante) aussi scientifique que poétique, le zoologiste François Feer nous présente six animaux qu'il affectionne particulièrement, et qui se cachent derrière ce terme générique de "faune". Leurs rôles dans l'écosystème éclairent sur les interactions particulièrement étroites qui existent entre la faune et la flore amazoniennes : "Les forêts tropicales sont des régions qui ont été stables durant tellement longtemps... même avant et pendant les époques glaciaires. Du coup, les liens symbiotiques, ou de coévolution entre la faune et la flore y sont très importants."

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1. Le singe hurleur : un virtuose du chant

Un singe hurleur roux, ou "alouatta seniculus"
Un singe hurleur roux, ou "alouatta seniculus"
© AFP - ©NOVACK N./HorizonFeatures/Leemage

François Feer : "Pour commencer, je souhaite vous parler d’un gros singe que j’ai rencontré en Guyane française, qui s’appelle l’alouate roux, ou singe hurleur roux. Il est très beau, très rouge, avec le dos doré, et il a une grande barbe, qu’il soit mâle ou femelle. Ça lui donne un air très sérieux, celui des hommes célèbres du XIXe siècle. Il a l’air très mélancolique, avec les coins de la bouche qui descendent. Le naturaliste Humboldt, qui avait fait une monographie sur les singes d’Amérique, disait que les singes étaient d’autant plus tristes qu’ils ressemblent à l’homme…

Celui-ci fait un bruit terrible. Il a un organe glossoïde que nous avons aussi, hypertrophié, en forme de gobelet, ce qui lui permet de faire résonner ses hurlements. Il fonctionne un peu comme une cornemuse écossaise, c’est à dire qu’il peut hurler en inspirant et en expirant, durant plusieurs minutes… Tout le monde hurle dans une bande de singes, et tous ceux qui ont passé une nuit dans la forêt amazonienne ont été terrifiés par leurs hurlements.

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Parmi les singes hurleurs roux, celui de Guyane est un champion du chant : c’est la Scala de Milan !

Comme tous les singes américains, il a une queue préhensile qui lui permet de se promener dans les branches en sécurité. Il est très prudent, lent dans ses déplacements, contrairement à son cousin le singe-araignée, un acrobate un peu foufou. On peut préciser qu’il est quintumane, c’est à dire qu’il a une queue aussi précise et sensible qu’un doigt, qui lui permet de se déplacer dans le haut de la canopée. Il lui arrive exceptionnellement de descendre jusqu’au sol. 

Le singe hurleur est surtout folivore (il mange des feuilles), mais aussi frugivore. Il défèque les graines des fruits qu'il avale, et comme son territoire s'étend sur des kilomètres (40-60 hectares), il est un excellent disperseur, comme tous les grands singes d'Amazonie, participant à la régénération des espèces. Les fruits ont des caractéristiques qui correspondent à leur consommateurs. Les fruits dits "à singe" sont plutôt dans les rouges, pulpeux, assez gros, avec des graines moyennes."

2. Le coq de roche : la star de la faune amazonienne avec son plumage fluo et sa crête de punk

 Un coq de roche de la forêt d'Iwokrama (Plateau des Guyanes)
Un coq de roche de la forêt d'Iwokrama (Plateau des Guyanes)
- Feroze Omardeen, CC BY 2.0, mars 2015

François Feer : "C'est un très bel oiseau de la taille d'une perdrix. Le mâle est entièrement orange vif, fluo, sauf le bout des ailes et le bout de la queue, et il a sur la tête une espèce de crête de punk orange également, comme un iroquois. Comme chez les Papous, ce sont les mâles qui ont les plus belles couleurs alors que les femelles sont très discrètes, d'une couleur grise. Elles nichent dans des parois de grottes de la forêt, ou dans les anfractuosités de falaises abritées. En Guyane, il y a des inselbergs avec des chaos rocheux en granite à leur base : on y trouve toujours des coqs de roche, qui choisissent des endroits particuliers où le soleil pénètre. Il y a des tâches de lumière à certaines heures, le matin ou le soir, et les mâles se réunissent ; on appelle ça un "lek" - le terme est norvégien : ils y font des parades pour se mesurer, se montrer, battre des ailes... la lumière maximise leur couleur.

Si Darwin avait pu voir le coq de roche, il aurait instantanément écrit sa théorie de la sélection sexuelle qui dit que les mâles vont de plus en plus loin, avec des appendices de plus en plus grands, des couleurs de plus en plus brillantes, pour attirer les femelles.

Le coq de roche est une vraie star, il est de tous les documentaire sur l'Amazonie. C'est aussi la star des amérindiens et de leurs parures, qui l'apprécient pour ses belles plumes.  

Il mange des fruits, et il est un disperseur de graines, comme tous les frugivores. Les fruits à oiseaux sont plus sombres que les fruits à singes, plus petits. Il y a une correspondance entre la faculté visuelle des consommateurs et la couleur des fruits. Sachant qu'il y a énormément d'espèces de fruits : il y a 5 200 plantes et 1 200 espèces d'arbres, simplement en Guyane."

3. L'agouti : un rongeur de 5 kilos qui "remplace" les antilopes

Un agouti du Brésil, dans le bassin du fleuve Amazone
Un agouti du Brésil, dans le bassin du fleuve Amazone
© Getty - Sylvain CORDIER /Gamma-Rapho

François Feer : "C'est un rongeur géant, qui fait presque 5 kilos. Il y a des rongeurs géants en Amazonie, comme le cabiaï qui en fait 50, mais l'agouti est déjà assez gros. C'est un coureur des bois. Contrairement au rat, il a de grandes pattes, une croupe très puissante, des cuisses énormes, et il illustre le phénomène de convergence morphologique chez les mammifères : il a plusieurs points communs avec les petites antilopes forestières qu'on voit en Afrique, qui font entre 3 et 20 kilos. Il a la même démarche, les membres allongés, la même façon de marcher comme s'il était sur un champ de mines... On peut dire qu'il les remplace, car il y a très peu de ruminants dans la forêt amazonienne, il n'y a que deux cervidés... il y avait donc une niche écologique inoccupée dans laquelle l'agouti s'est installé.

Il a un grand nez, un odorat extrêmement fin, et il vit en couple permanent, ce qui est assez exceptionnel. C'est un animal au naturel anxieux, car il est menacé, il a tous les prédateurs sur le dos. Et en plus, c'est un cacheur de graines, il passe son temps à chercher de grosses graines qu'il est le seul à disperser : des graines de licania, de carapa, de wapaku.  Il les cache en creusant un trou, qu'il recouvre de feuilles, puis les retrouve, quand la bise fut venue, quand il n'y a plus rien à manger. Il oublie parfois des caches, soit parce qu'il a suffisamment à manger, soit parce qu'il est mort, dévoré par un jaguar ou tué par un chasseur, et ces graines germent dans d'excellentes conditions. Des collègues ont étudié le phénomène pour voir à quelle distance l'agouti allait enterrer ses graines. Ils les ont attachées avec de petits fils de nylon très fin, ont placé des émetteurs dessus...  et se sont aperçus que les graines parcouraient des kilomètres. Quand un agouti vole des graines à un voisin, il les cache, et pris d'inquiétude, les déterre puis les cache plus loin. C'est le paradoxe amazonien : le mangeur de graines, c'est celui qui les sauve. 

Il y a toutes sortes d'espèces d'agoutis selon les zones de la forêt, qu'on reconnaît d'après leur pelage. Celui de Guyane est très beau, il a de longues jarres [poils épais, NDR] oranges sur les fesses, et quand il est en alarme, qu'il entend du bruit, il les hérisse et ça fait comme un phare orange."

4. Un bousier qui campe sous les dortoirs des singes : le phanée rouge

Un Phanée rouge (femelle), ou "Oxysternon festivum", Linné, 1767
Un Phanée rouge (femelle), ou "Oxysternon festivum", Linné, 1767
- Udo Schmidt (Allemagne), CC BY-SA 2.0

François Feer : "Pour rester dans les rouges, je vais vous parler d'un bousier, un coléoptère coprophage, le phanée rouge. Il est connu depuis 1767, c'est Carl von Linné, le grand botaniste, qui l'avait répertorié, décrit et classé, puisque c'est l'inventeur de la classification zoologique. 

Il est rouge sombre iridescent, c'est-à-dire que si vous le regardez sous différents angles, il est tantôt vert, tantôt un peu bleuâtre... il change de couleur selon l'orientation des rayons lumineux, comme beaucoup d'autres coléoptères. Ce sont des animaux qui consomment les excréments de mammifères ; pour les repérer, ils ont des antennes et un odorat prodigieux. Ces coléoptères ont une vie de couple, assez brève, mais c'est déjà rarissime chez les insectes. Ils exploitent surtout les excréments des singes hurleurs qui font un peu des bouses, comme les vaches, puisqu'ils mangent beaucoup de feuilles. 

Les phanées rouges creusent ensemble une grande galerie, très profonde, d'une cinquantaine de centimètres, et enfouissent les excréments en en faisant une boule. La femelle, qui a un instinct maternel - encore une originalité chez les insectes - entoure cette boule d'une espèce de coque lisse en terre, et pond dedans ; un seul œuf, ce qui est encore une particularité des insectes tropicaux : ils ont une reproduction très faible, mais avec beaucoup de soins. c'est le contraire de la stratégie des animaux qui balancent des millions d’œufs dans la nature, et que le meilleur gagne !

En enfouissant ces excréments, ces bousiers enfouissent les graines contenues dedans, ça forme ce qu'on appelle "la banque de graines" du sol. Certaines meurent car elles sont enterrées trop profondément, mais d'autres germent en étant protégées de tous les mangeurs de graines qui traînent sur le sol. 

En plus d'enterrer les graines, ils créent un milieu très fertile. On a fait des mesures de toute l'activité de la faune et de la flore du sol, et on s'est aperçu que là où les bousiers travaillaient, sous les dortoirs des singes, puisque c'est là où il y a le plus de défécations, le sol a une condition très favorable à la germination. Ce sont les animaux-ingénieurs, qui transforment le milieu par leur action mécanique, biologique."

5. Le colibri : un oiseau microscopique au "métabolisme de fusée de 14 juillet", qui transpire et urine en permanence

Colibri émeraude de l'Ouest (femelle) (Chlorostilbon melanorhynchus). La Union, Valle del Cauca, Colombie
Colibri émeraude de l'Ouest (femelle) (Chlorostilbon melanorhynchus). La Union, Valle del Cauca, Colombie
© Getty - Juan Jose Arango / Groupe PICS VW / Universal Images

François Feer : "C'est l'oiseau typiquement américain, que l'on trouve depuis la Terre de Feu jusqu'au Canada. Ces animaux minuscules peuvent peser jusqu'à 2 grammes seulement (ils sont à peine plus gros que nos bourdons). Ils ont des couleurs d'une iridescence extraordinaire, beaucoup dans les verts, avec des reflets bleus... souvent ils ont des marques colorées à la gorge, des balanciers à la queue...
Ils ont été victimes de l'industrie plumassière du XIXe siècle, qui utilisait énormément de plumes pour les chapeaux des dames. Heureusement, ils sont très nombreux, représentant 1/10e de la faune d'oiseaux de l'Amérique.

Leur rôle est de polliniser, comme nos insectes : ils vont de fleur en fleur et boivent leur nectar. Ce sont des fleurs particulières, adaptées au colibri, avec un calice assez long. Ils ont une longue langue, un bec fin et allongé, et ne cessent d'avaler du liquide sucré, ce qui fait qu'ils sont tout le temps en train de suer et pisser. Il paraît que lorsqu'on les tient dans les mains, ils sont tout mouillés ! 

Ils font un son vrombissant - une espèce de "zon zon" de gros insecte - et peuvent voler en arrière, rester en vol stationnaire, mais peuvent aussi aller à une vitesse énorme. C'est une combinaison entre l'hélicoptère et l'avion de chasse ! Ils font des parades aériennes extraordinaires, avec des plumes qui émettent des sons particuliers. 

Ils pompent jusqu'à deux fois leur poids par jour de nectar, et comme chaque fleur distribue une très faible quantité de nectar, ils font le tour de toutes les fleurs qu'ils connaissent sur leur domaine, sans arrêt... Ils ont un métabolisme de cocotte-minute, c'est de la folie. Si on avait seulement la moitié de leur métabolisme, notre cœur exploserait. Les Brésiliens les appellent les "beija-flor", "ceux qui embrassent les fleurs."

6. La rainette-singe, une grenouille hallucinogène et amatrice de partouzes géantes

Une rainette singe de Guyane
Une rainette singe de Guyane
© AFP - JOHN S. SUTTON / GREEN EYE / BIOSPHOTO

François Feer : "Son nom savant ? La "phyllomedusa bicolor". "Medusa", parce qu'elle a un œil énorme, comme la méduse. Contrairement à la majorité des grenouilles d'Amazonie, qui sont très petites, elle mesure une dizaine de centimètres de long, et elle est toute verte, avec des doigts comme des ventouses qui lui permettent de grimper dans les arbres. En Guyane, une quantité de grenouilles sont arboricoles : pour échapper aux prédateurs, elles ont depuis longtemps quitté les rivières, les ruisseaux et les mares. Elles vivent et se reproduisent dans les arbres. Soit elles trouvent de l'eau stagnante dans les arbres, soit comme la rainette-singe, elles fabriquent des sortes de petits cornets pour déposer leurs œufs.

Une des particularités des grenouilles en Guyane, c'est de se réunir, lors de la deuxième journée de pluie, en masse. Les Anglais appellent ça l'"explosive-breeding". Parfois, il y a même plusieurs espèces ensemble... et ça fait un raffut absolument monstrueux qu'on entend à des kilomètres. Les mâles se réunissent pour attirer les femelles et ça se termine en une espèce de partouze géante autour d'une mare. Si on a le malheur d'installer son hamac à côté, c'est fini ! Ça ne dure qu'une nuit ou deux. 

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Ce sont des prédatrices d'insectes. Elles attrapent tout ce qui bouge : soit ça crie, c'est une femelle, et on s'accouple avec, soit ça n'est pas une femelle, et on le bouffe ! Buffon disait qu'heureusement, Dieu n'avait pas créé beaucoup d'espèces comme celle-là, que c'était des animaux ignobles. 

Elle a été étudiée par des pharmacologues qui ont découvert que ses sécrétions cutanées étaient extrêmement puissantes, cinquante fois plus que la morphine. Si vous mangez ou léchez une de ces grenouilles, vous prenez un shot terrible. Les Amérindiens les utilisent dans le cadre de rituels d'initiation. On scarifie la poitrine du jeune homme, on l'en tartine, et pendant trois jours il a des hallucinations terribles... il part avec son arc et ses flèches chercher son animal totémique, ses ancêtres, etc."

Enfin, même si François Feer ne l'a pas sélectionné, nous souhaitions terminer cet article avec la bouille du margay. Ce petit félin ronronnant d'Amazonie, pesant maximum 4 kilos, peuple les arbres et se nourrit d'oiseaux et de petits reptiles.

Autant d'animaux dont nombre de spécimens ont dû disparaître dans les flammes amazoniennes. Et même pour ceux qui ont pu fuir, la vie voire la survie s'annoncent compliquées, comme l'expliquait encore François Feer :

S'il y a des parcelles de forêt intacte, les animaux les plus mobiles peuvent les rejoindre : les grands mammifères, les serpents, les oiseaux... Il faut de toute façon qu'ils échappent à la fumée sinon ils sont intoxiqués. Mais ils doivent retrouver une forêt où ils vont pouvoir s'installer, retrouver un domaine. Ce n'est pas évident s'ils tombent sur une forêt occupée, ce n'est pas facile pour la faune. En plus ils dépendent d'un grand nombre d'espèces végétales pour les fruits, les feuilles, l'abri... Certains ont besoin d'une certaine humidité et température...