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7 idées reçues sur les migrations climatiques

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En Somalie, la sécheresse fait fuir des milliers d'habitants
En Somalie, la sécheresse fait fuir des milliers d'habitants
© AFP - Tony Karumba

Chaque année, plusieurs millions de personnes sont contraintes de quitter leur lieu de vie à cause des dégradations environnementales ou des catastrophes naturelles. Ces déplacés climatiques sont de plus en plus nombreux, et pourtant on les connaît encore mal.

On les appelle réfugiés climatiques, migrants environnementaux, déplacés ou encore écoréfugiés. Ils n'ont pas de nom, et encore moins d'adresse. Et pour cause : ils sont des millions, chaque année, à devoir quitter leur lieu de vie, poussés dehors par la dégradation de l’environnement. Inscrit à l’agenda politique depuis une dizaine d’années, le phénomène des migrations climatiques est de plus en plus médiatisé et donc de mieux en mieux documenté. Pourtant, beaucoup de fausses idées circulent encore à son sujet. 

Idée reçue n° 1 : Les personnes qui fuient leur lieu de vie pour des raisons climatiques doivent être considérées comme des réfugiés

Ce n’est pas aussi simple que ça : officiellement, le statut de réfugié est une notion juridique instituée par la Convention de Genève de 1951 dont les conditions d’attribution sont strictement définies. Ce texte considère comme réfugiée toute personne "craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouvant hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou […] ne veut se réclamer de la protection de ce pays." Une définition qui exclut de fait les migrations climatiques, d’abord parce qu’elle ne cite pas le climat comme un facteur de persécution, et ensuite parce qu’elle s’applique uniquement aux personnes quittant leur pays d’origine – alors que la grande majorité des migrations climatiques sont pour l’heure des migrations internes.

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Parler de "réfugiés climatiques", comme le font beaucoup de médias, est donc un abus de langage, et la plupart des chercheurs, ONG et autres acteurs impliqués sur le sujet évitent soigneusement aujourd’hui d’employer ce terme. Alors comment désigner ces personnes ? Pour l’heure, c'est le terme de "déplacés climatiques" qui l’emporte, comme l’explique Marie Leroy, experte climat de l’ONG CARE France : 

Le terme "migrant" pose problème car il implique un certain degré de liberté, une prise de décision dans le départ, la durée et la destination de la migration. Cela occulte le fait que bien souvent, dans les migrations climatiques, il n’y a pas cette liberté : ce sont des populations qui se retrouvent à fuir face à un danger soudain et qui n’ont pas forcément eu le temps d’anticiper. Il est donc plus pertinent de parler de "déplacés", un terme qui induit davantage l’idée d’abandon forcé d’un lieu de vie et reflète mieux la diversité des causes de déplacement.

Idée reçue n°2 : Les migrations climatiques touchent les pays en développement, mais pas l'Europe

Effectivement, les trois régions du monde les plus touchées par les migrations climatiques sont l’Afrique subsaharienne, l’Asie du sud et l’Amérique latine. Le résultat d’une vulnérabilité environnementale accrue due à leur proximité géographique à l’Équateur (ce qui les expose aux cyclones et aux ouragans) et à un faible niveau de développement économique. Mais Alice Baillat, chercheuse spécialiste des migrations climatiques à l’IRIS, rappelle que les pays du Nord ne seront pas épargnés :

Il est important de souligner que toutes les régions du monde vont être affectées, soit parce qu’elles seront des régions de départ, soit parce qu’elles deviendront potentiellement des destinations de migration.

Et l'Europe risque d'être concernée au premier chef avec la montée du niveau des eaux qui affectera les populations des Pays-Bas (dont 60% de la population vit en dessous du niveau de la mer), des États des Balkans (menacés par la montée du Danube) ou même de certaines îles allemandes. L’Amérique du Nord n’est pas en reste, entre l’Alaska, touché par le dégel des sols arctiques, et la Louisiane où sévissent à la fois ouragans et montée des eaux. 

Sans surprise, le changement climatique n’épargne donc personne – même si bien sûr les pays développés sont beaucoup mieux armés pour l’affronter, comme le souligne Marie Leroy : 

On observe deux différences majeures : d’abord, l’Europe est beaucoup moins exposée aux catastrophes naturelles, étant plus éloignée des tropiques. Ensuite, le niveau de développement économique de la région lui a déjà permis de mettre en place des programmes de prévention et de protection relativement efficaces. Les Pays-Bas, par exemple, investissent des milliards depuis le raz-de-marée meurtrier de 1953 pour construire des digues.

Aux Pays-Bas, la montée des eaux est déjà une réalité
Aux Pays-Bas, la montée des eaux est déjà une réalité
© AFP - ROBIN UTRECHT / ANP

Idée reçue n°3 : Les migrations climatiques sont un phénomène nouveau qui résulte de l'action humaine sur l’environnement

Pas vraiment : il y a toujours eu des migrations climatiques dans l’Histoire. Ce qui est vrai en revanche, c’est que leur rythme s’est accéléré - on estime d’ailleurs que "le risque pour les humains d’être contraints à la migration du fait du changement climatique est soixante fois plus grand qu’il y a quarante ans, et tous les experts s’alignent pour dire que ce risque va continuer à augmenter", comme l'indique Marie Leroy.

Mais cette amplification du phénomène a tendance à occulter son ancienneté, et la crainte d’une "invasion" de migrants climatiques par millions dans le futur est largement répandue dans l’opinion publique. D’où l’importance pour Alice Baillat de rappeler son historicité : 

La médiatisation croissante a généré une première incompréhension en donnant l’impression que c’était un phénomène nouveau. Pourtant, la migration liée à des facteurs environnementaux a toujours existé et a même façonné l’occupation de la planète par les Hommes. Toute la mobilité humaine depuis l’apparition de l’Homme sur la planète est liée à des facteurs environnementaux. On peut citer le tremblement de terre de Lisbonne en 1755, les famines en Irlande et en Angleterre qui ont conduit les populations à migrer vers les États-Unis, ou encore le Dust Bowl aux États-Unis dans les années 1930.

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Et si les déplacements de population dus au changement climatique se sont effectivement amplifiés, il faut souligner que cela ne s’explique pas tant par une fréquence accrue des événements extrêmes que par leur intensification – autrement dit, il n’y a pas forcément plus de catastrophes naturelles qu’avant, mais leurs effets sont bien plus dévastateurs, comme l’explique Marie Leroy : "l’intensification des phénomènes s’explique par le réchauffement des océans : les cyclones, qui viennent de ces océans, trouvent plus de puissance du fait de la température plus élevée des eaux et leur puissance est donc décuplée."

Idée reçue n°4 : Le climat est surtout un prétexte de migration pour des migrants économiques qui cherchent à s’installer dans des régions mieux développées

Cette croyance met le doigt sur une contradiction profonde dans la catégorisation juridique des migrants. D’abord parce qu’il est impossible d’isoler un facteur unique de migration : un agriculteur contraint de quitter son lieu de vie pour cause de sécheresse est-il un migrant climatique ou un migrant économique qui aurait perdu ses moyens de subsistance ? 

Ensuite, parce que les migrations sont bien souvent subies et constituent une solution de dernier recours, les populations ne consentant à partir que lorsque leur intégrité physique devient menacée en raison des contextes d’insécurité alimentaire générés par le changement climatique, voire par les conflits qui en résultent, indique Alice Baillat : 

En Afrique, les mouvements d’éleveurs nomades qui entrent en conflit avec des agriculteurs sédentaires autour du lac Tchad, dans certaines régions du Sahel, etc. sont liés à cela. Ce sont des populations directement dépendantes de l’utilisation des ressources naturelles – la terre, l’eau, l’extraction de certaines matières, les cultures agricoles… et toute modification dans la répartition géographique de ces ressources et leur quantité est un facteur de migration.

Idée reçue n°5 : L’Europe va donc se retrouver à gérer des millions de migrants poussés dehors par la raréfaction de leurs ressources ?

Oui et non : effectivement, les ordres de grandeur des migrations climatiques se chiffrent en millions, et on parle aujourd’hui d’environ 25 millions de déplacés climatiques chaque année, tandis que la Banque mondiale estime à 140 millions le nombre de personnes déplacées en Afrique, en Asie et en Amérique latine d’ici 2050. 

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Mais il y a autant de formes de migrations que de migrants, souligne Alice Baillat, et il ne faut pas considérer qu’elles se dirigeront toutes vers une même destination : "on constate aujourd’hui que la grande majorité des migrations sont internes et se font à proximité des lieux d’origine." Plutôt que catégoriser ces déplacements, la chercheuse voit un continuum entre les migrations internes et internationales : 

Des études menées au Sénégal montrent que souvent, on assiste d’abord à une migration de la campagne vers la ville dans le but de compléter les revenus du foyer. Sur place, les migrants sont souvent confrontés à des problèmes de chômage, de services publics, de santé… qui les poussent alors à entreprendre un autre type de migration, régional ou international. C’est donc une migration qui se fait en deux temps.

Difficile également de comparer ces migrations saisonnières, qui concernent surtout des hommes seuls, dans la force de l’âge, choisissant de s’installer en ville pour y chercher du travail entre deux périodes de récolte, aux migrations dues aux catastrophes naturelles, qui sont le plus souvent soudaines, subies et surtout temporaires, les populations finissant souvent par revenir sur leurs terres après s’être mises à l’abri.

Le seul véritable point commun entre ces schémas de migrations est finalement leur trajectoire, qui va généralement des campagnes vers les zones urbaines, pour atténuer la dépendance des populations à l’agriculture et diversifier leurs sources de revenus, et des régions arides vers les zones côtières, pour des raisons évidentes d’accès à l’eau. Des tendances qui se superposent, explique Marie Leroy, "car les régions urbaines sont aussi les régions côtières. Or ce n’est pas forcément une très bonne stratégie d’adaptation au changement climatique car on se retrouve avec des villes énormes, qui grossissent de manière anarchique, où les pouvoirs publics n’ont pas le temps de construire des infrastructures adaptées et résilientes au changement climatique… Ce qui engendre une vulnérabilité accrue."

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Idée reçue n°6 : La prise de conscience s’est faite, non ?

C’est indéniable : il y a eu une prise de conscience depuis la première apparition du concept de "réfugié environnemental" en 1985 dans un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement. Mais les avancées sont pour le moins timides et si le monde de la recherche s’est saisi du sujet dès les années 1990, le premier pas politique n'est franchi qu'en 2009 à Copenhague. La COP15, bien qu’elle soit considérée comme un échec faute d’accord sur des objectifs précis de réduction des dégradations environnementales, a en effet longuement abordé le cas des migrants climatiques et aura eu le mérite de mettre le sujet à l’agenda politique et médiatique.

En 2015, l’Accord de Paris a entériné la prise de conscience de la communauté internationale en créant un groupe de travail appelé à formuler des recommandations pour répondre aux enjeux posés par les migrations climatiques. Ces recommandations, qui touchent à la collecte de données, à l’analyse prospective des risques et à la mobilisation de financements pour la prévention des catastrophes, ont été présentées ces quinze derniers jours à la COP24 et devraient être transposées dans l’accord de Katowice qui doit être annoncé le 14 décembre.

Quant au Pacte migratoire de Marrakech, il signe un progrès symbolique dans la prise en compte des déplacés climatiques en reconnaissant pour la première fois le changement climatique comme une cause de départ forcé des populations. Mais comme les accords des COP, "ce texte reste du droit mou" (soft law), déplore Alice Baillat, dans la mesure où il n’impose aucune mesure contraignante aux États. La prise de conscience est donc là… mais pour l’heure, on en reste encore aux déclarations d’intention.

Idée reçue n°7 : La prochaine étape sera donc la création d’un statut de réfugié climatique dans le droit international ?

Rien n’est moins sûr, comme le souligne Marie Leroy :

Cela fait plus de trente ans que le concept de réfugié environnemental a été évoqué pour la première fois par les Nations unies. Depuis, les progrès se font à tout petits pas et il n’y a pas de vraie volonté d’intégrer ces questions dans le droit international.

Plus sévère encore, Alice Baillat estime qu’il est illusoire de penser que l’on pourrait créer une nouvelle catégorie juridique de réfugiés : 

Quand on voit la difficulté des États à gérer les réfugiés déplacés par les conflits, qui sont déjà reconnus par le droit international, on comprend qu’il va être très compliqué, dans le contexte sécuritaire de 2018 – beaucoup moins favorable que celui de 1951 – de créer un nouveau statut pour les déplacés climatiques. Cela serait en plus très difficile à mettre en œuvre, car il est difficile de savoir de qui on parle, combien de personnes sont concernées, et donc d’établir un statut.

Le problème semble plus inextricable encore pour les petits États insulaires, confrontés à un véritable vide juridique face à une situation inédite : celle de la perte pure et simple d’un territoire. De nombreux États comme Tuvalu, les Maldives ou encore la République des Kiribati sont en effet menacés de submersion, et aucune réponse juridique n’est pour l’instant proposée à leurs populations qui deviendraient alors apatrides. En attendant, ces îles tentent tant bien que mal de se préparer au pire : les Maldives investissent massivement pour créer des îles artificielles surélevées, tandis que Tuvalu a passé un accord avec la Nouvelle-Zélande pour accueillir ses populations chassées par la montée des eaux. Pour survivre, contre vents et marées.