8 mars 2007 : le jour où Sarkozy a dégainé l’identité nationale

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8 mars 2007 : le jour où Sarkozy a dégainé l’identité nationale

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Nicolas Sarkozy avant une émission politique de France 2, le 27 avril 2007.
Nicolas Sarkozy avant une émission politique de France 2, le 27 avril 2007.
© AFP - THOMAS COEX / AFP

Le 8 mars 2007, le candidat à l'élection présidentielle Nicolas Sarkozy est l'invité de l'émission "À vous de juger" sur France 2. Il y annonce sa volonté de créer un ministère de l’immigration et de l’identité : cette proposition lui vaut une revalorisation des intentions de vote.

Chacun s’y prépare, tout le monde l’anticipe, les sondages unanimes l’annoncent : le film de l’élection de 2007 se conclura par un duel entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

Il est vrai qu’ils se sont, l’un et l’autre, brillamment imposés comme les champions de leur camp.

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Le duel Royal-Sarkozy

Les ambitions de Nicolas Sarkozy ne sont un mystère pour personne. Après l’échec d'Edouard Balladur qu’il avait rallié en 1995, il est revenu en grâce en 2002. Bouillonnant ministre de l’intérieur, il a mené croisade contre l’insécurité, promettant de nettoyer au "kärcher" les quartiers minés par les trafics en tous genres. Mieux, il s’est emparé à la hussarde, en 2004, de la présidence de l’UMP, le grand parti de la droite qu’il a transformé en machine de guerre au service de sa personne.

L’irruption de Ségolène Royal a été plus ébouriffante encore. La conquête de la présidence de la région Poitou-Charentes l’a propulsée en pleine lumière en 2004. Et dès qu’elle annonce, à l’automne 2005, son intention de briguer l’Elysée, l’engouement qu’elle suscite déroute les caciques du Parti socialiste, à commencer par son premier secrétaire, François Hollande, dont elle partage la vie depuis 1978. De fait, le 16 novembre 2006, elle triomphe lors de la primaire auprès des militants socialistes : avec plus de 60% des voix dès le premier tour, elle écrase Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius.

Audacieux, décomplexés, volontiers transgressifs, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal redonnent du panache à la politique, après les deux longs règnes de François Mitterrand et Jacques Chirac. En ce début de campagne, ils éclipsent toute concurrence.

Les affiches de campagne de Ségolène Royal (PS) et Nicolas Sarkozy (UMP) dans le village de La Bruyère, près de Cabourg, en Normandie, 2 mai 2007.
Les affiches de campagne de Ségolène Royal (PS) et Nicolas Sarkozy (UMP) dans le village de La Bruyère, près de Cabourg, en Normandie, 2 mai 2007.
© AFP - MYCHELE DANIAU / AFP

Dès le 14 janvier, Nicolas Sarkozy s’avance en triomphateur devant 50 000 partisans réunis à Paris, Porte de Versailles. Ce dimanche-là, il prononce un de ces discours qui marquent les esprits. Autoportrait en "petit Français de sang mêlé", longue anaphore du "J’ai changé", ode enflammée à la France, "main tendue" à l’extrême droite frustrée, et à la gauche déçue, plaidoyer du "Travailler plus pour gagner plus" : les formules claquent, les mots font mouche. Il poursuit l’offensive à un rythme effréné et prend nettement l’avantage.

Moins préparée, moins épaulée par un PS qu’elle tient en lisière, trop sûre de ses seules intuitions, Ségolène Royal laisse s’échapper son adversaire. Au point que beaucoup s’interrogent : "Tiendra-t-elle ?" Mais elle tient. Le 11 février à Villepinte, c’est en "femme debout" et combative qu’elle présente son "pacte présidentiel", riche d’une centaine de propositions. "Si je suis élue présidente de la République, lance-t-elle, je veux réaliser pour chaque enfant né ici ce que j’ai voulu pour mes propres enfants". Elle a trouvé un ton et une posture : la mère de la patrie.

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Bayrou fait irruption 

Le duel semble plus que jamais inéluctable. Un homme, pourtant, est décidé à contester ce scénario. Fort des 6% de voix recueillies en 2002, François Bayrou s’est émancipé de la droite. Convaincu de son destin national, il martèle depuis l’automne qu’il est urgent de mettre un terme au sempiternel affrontement droite-gauche qui a conduit la France dans l’impasse depuis trente ans. Conscient que les électeurs n’aiment pas les matchs joués d’avance, il dénonce inlassablement le "duo Ségo-Sarko".

Peu à peu, les sondages lui donnent raison. À la mi-janvier, il est crédité de 12% des intentions de vote. À la fin février, il grimpe à 18%. Et le 7 mars, un sondage affole les compteurs : avec 24%, le Béarnais talonne Royal (25%) et Sarkozy (26%). Après la curiosité, puis la sympathie, ce centriste antisystème suscite désormais un véritable emballement.

C’est le branle-bas dans les états-majors. Du côté de Ségolène Royal qui rameute autour d’elle, au moins pour la galerie, les "éléphants" du PS. Mais aussi du côté de Sarkozy qui sent bien qu’après un départ en fanfare, sa campagne patine.

Nicolas Sarkozy, François Bayrou et Ségolène Royal en tête des sondages le 27 février 2007.
Nicolas Sarkozy, François Bayrou et Ségolène Royal en tête des sondages le 27 février 2007.
© Getty - Francis DEMANGE / Contributeur

L'affirmation de l'identité nationale  

Heureux hasard, il est l’invité, le 8 mars, de l’émission phare de France 2, "À vous de juger". Et il ne laisse pas passer l’occasion de reprendre la main. D’abord en taclant rudement Bayrou : "Jusqu’à présent, pointe-t-il, il a toujours été élu par les électeurs du centre et de la droite. S’il est passé à gauche, il faudra le dire aux électeurs et s’en expliquer".

Ce n’est pas tout. Invité à préciser le style de son gouvernement en cas de victoire, Nicolas Sarkozy dégaine une proposition iconoclaste. Il annonce qu’il créera un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Et il en rajoute le lendemain en meeting à Caen : "L’identité nationale n’est pas un gros mot. Chacun peut apporter à la France ce qu’il est. Mais il y a des valeurs avec lesquelles nous ne transigerons jamais : la laïcité, la République, la démocratie, l’égalité homme-femme."

L’idée lui a été soufflée par son très droitier conseiller Patrick Buisson, pour lequel la crise identitaire est au cœur du mal-être populaire et qui plaide depuis toujours pour un rassemblement de la droite et de l’extrême droite. Sarkozy sait qu’il emprunte au Front national le cœur de sa rhétorique anti-immigration et qu’il va hérisser tous les "bien-pensants". Ce qui est le cas.

Mais il n’en a cure. Car cette provocation lui permet de faire d’une pierre trois coups. Il se pose en champion d’une droite décomplexée ; il conteste à Bayrou la posture antisystème ; surtout, il accentue son opération de charme en direction des électeurs frontistes, bien conscients que Jean-Marie Le Pen, à 80 ans, a perdu beaucoup de son mordant.

L’effet est immédiat. En quinze jours, il franchit à nouveau la barre des 30% d’intentions de vote et il ne va plus cesser de mener la danse jusqu’au premier tour. À l’inverse, même s’il fait feu de tout bois, brocarde "l’évanescence" de Royal et pilonne Sarkozy "le président des milliardaires du CAC 40 et des vedettes du show-biz", Bayrou redescend sous la barre des 20% d’intentions de vote.

Le 22 avril, au soir du premier tour, les électeurs confirment le mouvement. Avec plus de 31% des voix, Nicolas Sarkozy réalise le meilleur score de la droite depuis Valéry Giscard d’Estaing en 1974. Ses trois paris sont gagnés. Il a siphonné le tiers de l’électorat du Front national, Le Pen ne recueillant plus que 10% des voix, sa plus mauvaise performance depuis 1988. Il a écarté la menace de Bayrou (18%) qui aurait pu être un concurrent redoutable au second tour. Enfin, il a suffisamment distancé Royal (26%) et affaibli l’ensemble de la gauche (36%) pour aborder la joute finale en confiance. Le 6 mai, il l’emportera effectivement avec 53% des suffrages.

"1965-2017 : le jour où la campagne a basculé". Retrouvez chaque semaine jusqu'au premier tour de l'élection présidentielle 2022 le récit par Gérard Courtois des campagnes de la Ve République, ces jours où les élections ont basculé, où le sort des candidats s'est joué.

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