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À Beyrouth, le désespoir ravive la flamme de la révolution

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À deux pas de la place des Martyrs, dans le centre de Beyrouth, une vieille femme se joint aux manifestants pour crier sa misère. Au Liban une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté.
À deux pas de la place des Martyrs, dans le centre de Beyrouth, une vieille femme se joint aux manifestants pour crier sa misère. Au Liban une personne sur deux vit sous le seuil de pauvreté.
© AFP - Anwar Amro

Le monde dans le viseur. Si elle a un temps étouffé la colère de la rue, la crise sanitaire n'a pas ralenti l'effondrement économique que connaît le Liban depuis 2019, accéléré par l'explosion du port de Beyrouth et l'absence de réponse politique crédible. Les Libanais sont désespérés, et ils le montrent.

L'image laisse comme une impression de déjà-vu. Une vielle femme, le visage sec, les traits tirés, un air désespéré, les mains levées. Dans une scène apocalyptique, elle implore. Sur son bras, on devine un drapeau sur lequel on devine du rouge et du blanc, le drapeau libanais ? Sans doute.

Ce 2 mars, en pleine nuit, nous sommes à Beyrouth, où les habitants battent de nouveau le pavé, osant braver le confinement pour dire leur désespoir face à une crise économique qui a déjà plongé un Libanais sur deux dans la pauvreté. La livre libanaise a touché un plus-bas historique face au dollar, achevant de ruiner ceux qui parvenaient encore à joindre les deux bouts.

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Malgré une forte pression locale et internationale, le pays du Cèdre n’est pas parvenu à former un gouvernement à même de le relever des drames qui l’accablent, le dernier en date étant l’explosion qui, il y a sept mois, a ravagé le port de Beyrouth et ses environs, conséquence de l’incurie des autorités.

Un visage presque mystérieux, dramatisé par un fort contre-jour qui ne renforce que ses doigts implorants.
Un visage presque mystérieux, dramatisé par un fort contre-jour qui ne renforce que ses doigts implorants.
© AFP - Anwar Amro

À la colère a succédé le désespoir

Ce visage, dont le contre-jour laisse tout juste deviner l’accablement, est un peu comme le baromètre de la descente aux enfers d’un peuple qui, depuis l’automne 2019, s’est levé pour demander un meilleur partage des richesses, davantage de justice sociale et une démocratie renouvelée. À la colère a succédé le désespoir, et Anwar Amro, le photographe qui signe le cliché pour l’AFP, peut en témoigner.

Cette femme fatiguée, genoux au sol, on l’a vue dans plusieurs manifestations depuis 2019. La première fois, elle était en train de prier sur le drapeau libanais ; là, les mains au ciel, elle implore l’aide de Dieu.

Pour Anwar Amro, la vieille femme n’est pas une militante. "Tout ce que l’on sait d’elle, c’est qu’elle vit dans une grande pauvreté. Le plus qu’elle nous ait demandé, c’est une cigarette. C’est juste une Libanaise désespérée qui rejoint les manifestations." Ce soir-là, dans le centre de Beyrouth, elle vient ranimer la flamme de la "thaoura", la révolution, qui couve - avec quelques éclats tout de même, notamment à Tripoli, la grande ville du nord - depuis la crise sanitaire. 

Ce 2 mars, en pleine nuit, sa silhouette, presque au centre, se dessine dans un dramatique contre-jour, marqué par un rougeoyant décor de flammes – des pneus incendiés – sur fond bleuté d’éclairage urbain. Comme une mystérieuse étincelle de vie, paradoxalement, dans une ville anesthésiée par le confinement, un premier plan intense et des lignes de fuite qui pointent un arrière-plan glacial. "Une photo spontanée", explique son auteur, qui se défend de toute intention de composition.

Un rougeoyant décor de flammes – des pneus incendiés – sur fond bleuté d’éclairage urbain.
Un rougeoyant décor de flammes – des pneus incendiés – sur fond bleuté d’éclairage urbain.
© AFP - Anwar Amro

Le souvenir d'un douloureux passé

Une image néanmoins qui, pour Anwar Amro, qui fait son métier au Liban depuis trente-cinq ans, réveille d’entêtants souvenirs. "Je ne saisis pas forcément l’intensité du moment lorsque j’appuie sur le déclencheur, explique le photographe. Mais lorsque je rentre à la maison ou au bureau, revoir les images ranime un douloureux passé. La nuit, pendant mon sommeil, notamment."

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Et reviennent ces vieilles images des années noires, ces vieilles dames accablées par le sort qui s'acharne contre elle. "Pendant la guerre civile, après les explosions, il y avait toujours cette femme, cette femme qui pleurait les morts, qui avait perdu un enfant, un proche, qui cherchait un disparu."

Ce 2 mars, en pleine nuit, une vielle femme, dans une rue de Beyrouth, implore. Dans un ensemble chaotique, clair-obscur et parfois flou, elle nous interpelle. Ce qu’elle a perdu, c’est l’espoir d’une vie meilleure. Et ce qu’elle demande à Dieu, raconte Anwar Amro, c’est "de la protéger contre les politiciens corrompus". Une prière qui, depuis des décennies, n’a jamais trouvé d’écho au Liban, encore dirigé et pillé par les chefs de clans qui l’ont ravagé entre 1975 et 1991.