Publicité

À bonne distance des corps. Avec Luc Gwiazdzinski, Geneviève Brisac, Fabienne Martin-Juchat...

Par
A bonne distance des corps.
A bonne distance des corps.
© Getty - Bernhard Lang / Stone

La Revue de presse des idées. Il y a encore quelques semaines, on considérait que se cacher le visage, ne pas serrer la main et s’éloigner ostensiblement des autres était malpoli. Aujourd’hui, ces gestes de mise à distance sont devenus d’une exquise urbanité. Cela pourrait laisser des traces.

"L’aurions-nous applaudi chaque soir à vingt heures ?", se demande perfidement Elisabeth Philippe dans L’Obs. Mais qui ? Louis-Ferdinand Céline, bien sûr ! L’écrivain qui était aussi antisémite et qui était, on l'oublie souvent,  un soignant. S’il avait connu la Covid, il aurait eu le droit de passer devant tout le monde à la caisse, dans la file prioritaire au supermarché. Cela lui aurait évité de faire la queue au milieu des dangereux germes transportés par ces gouttelettes de salive et qui ont une fâcheuse tendance à se répandre partout. Céline aurait été, on l’imagine, un champion de la distanciation sociale. D’autant plus qu’il était obsédé par le lavage des mains : "Enfant, tous les conseils de santé m’ont été prodigués, je suis hygiéniste, formé à l’hygiène stérile depuis mes couches", écrit-il, en 1935, à son ami Joseph Garcin.

Il faut dire que Céline a consacré sa thèse à un médecin hongrois, "génie maudit, découvreur de l’asepsie rejeté par ses pairs, qui sombrera dans la folie". Il s’était probablement identifié à cet homme incompris, note Elisabeth Philippe : "Dans la clinique viennoise où Semmelweis exerçait, les femmes qui venaient accoucher n’avaient quasiment aucune chance de ressortir vivantes : elles étaient terrassées par la fièvre puerpérale. A force d’observations et de comparaisons, le praticien hongrois comprend que ce taux de mortalité effrayant a une cause et une seule : les étudiants qui interviennent sur les parturientes pratiquent aussi des dissections".

Publicité

La politesse au temps des gestes barrières

Mais nous devenons tous, par la force des choses, des champions de l’asepsie et de la distanciation physique. Cette distance forcée ne va pas sans créer de nouvelles difficultés. Comme le dit l’anthropologue Fabienne Martin-Juchat dans Libération, le port du masque et la perte du contact tactile vont bouleverser les codes de nos interactions sociales, les grilles de lecture du langage corporel vont devoir être étoffées :

"La perte du contact tactile mais aussi visuel engendrée par le port du masque perturbe la manière dont on communique nos émotions avec l’autre. L’évaluation de la juste distance physique est subjective et dépendante de la culture. Pour éviter les malentendus, les flottements ou encore le sentiment de malaise généré par une appréciation différente de ce fameux mètre, il va falloir être conciliant et bienveillant".

Les dangers de cette mise à distance concernent surtout certaines personnes fragiles ou esseulées : "Les travaux de l’éthologue et psychologue écossais John Bowlby ont montré que le contact haptique, ce qui concerne le toucher, est essentiel pour le développement d’un individu tout au long de sa vie car il génère une sécurité affective dont tout le monde a besoin. Ainsi, l’interdiction de se toucher et de se rapprocher joue sur l’édifice profond de notre tranquillité intérieure. Pour ceux qui sont affectivement vulnérables, cette société du sans-contact peut réactiver des souffrances liées à une mauvaise construction de la relation d’attachement depuis l’enfance".

L’anthropologue Anne Dubos ne disait pas autre chose, il y a quelques jours déjà, dans Le Nouveau Magazine Littéraire : "Il est évident qu’en France, ce qui a été le plus dur à assumer, avec les « gestes barrières », c’est de refuser, au sens propre, une main tendue. En temps ordinaire, c’est un affront. Les pionniers en la matière se sont heurtés, non seulement à l’incompréhension, mais aussi à leur propre sentiment de malaise."

Pour certaines populations, comme les sourds qui lisent sur les lèvres, le manque de contact physique peut être redoublé par l’impossibilité de communiquer. "Comment être sourd dans un monde masqué?", se demande en effet La Croix.

Le mathématicien Etienne Bernard, sourd profond de naissance, témoigne : "Dans les restaurant où il commande une pizza à emporter, la serveuse est masquée : "Elle me faisait la conversation, se plaignait visiblement. Je ne comprenais rien et n’osais pas lui dire".

Et il n’y a pas que l’espace public qui l’inquiète ; il y a aussi les lieux de sociabilité et l’entreprise : "J’appréhende le moment où les réunions de travail in vivo reprendront. En temps ordinaire, je peux lire sur les notes de mes voisins et éventuellement leur demander conseil. Si on doit tous porter un masque, je serai obligé de refuser". "Les expressions faciales sont particulièrement ancrées dans la culture sourde, pour comprendre la joie, la tristesse ou le danger par exemple". Il faut rappeler que 7 millions de Français déclarent une déficience auditive - dont 182 000 de sourds sévères.

Ce qui rend les choses plus difficiles encore, est qu’il est impossible, avec un masque, de communiquer ses émotions par les expressions du visage, comme le dit la chercheuse Anna Tcherkassof dans Le Monde.

Il va donc falloir apprendre à communiquer par les signes qui restent à notre disposition. "Par exemple, en sollicitant plus activement les muscles de l’orbiculaire de l’œil, qui servent à plisser ou écarquiller les yeux, ou le muscle frontal qui permet de lever ou de froncer les sourcils. Un sourire s’exprime aussi avec les yeux".

L’expression des sentiments est genrée, poursuit-elle. Les femmes continuent d’intérioriser qu’elles sont garantes du lien social, ce qui passe notamment par le sourire. "De ce point de vue, le port du masque aura peut-être plus de conséquences pour les femmes que pour les hommes. Derrière un masque, le sourire devient inutile. Pour autant, je ne pense pas qu’il pourra libérer les femmes de cette injonction implicite qui leur est faite. Elle est tellement intériorisée que le port du masque les obligera très probablement à trouver d’autres moyens d’accentuer leur expressivité prosociale".

De la distance à la suspicion

Mais cette distanciation physique n’aurait, au fond, pas beaucoup de conséquences, si on savait quand elle allait s’arrêter. Chaque jour qui passe modifie un petit peu plus notre rapport à l’autre, de façon en partie indélébile. Interviewé dans le journal italien Sicilianpost par Francesca Rita Privitera, le sociologue Derrick de Kerckhove, parle ainsi des effets de la peur sur nos relations : "même si nous nous embrassions de nouveau, nous le ferions différemment : il resterait en partie une suspicion du corps de l’autre".

Cette suspicion du corps de l’autre est également favorisée par les outils numériques, lesquels nous protègent de la transmission du virus, mais aussi nous isolent, voire nous contrôlent. Derrick de Kerckhove, qui a défini ailleurs l’Etat comme un "hardware périmé", craint que les États européens soient tentés par le contrôle, accentué par la transformation digitale : "le prochain régime politique pourrait être adoubé par les méthodes algorithmiques des ”crédits sociaux” chinois". 

La nuit, pas touche

Ce nouvel éloignement des êtres entre eux se constate particulièrement la nuit, explique le géographe Luc Gwiazdzinski dans Libération :

"Les nuits de nos centres-villes sont devenues des espaces d’évitement alors qu’elles étaient des lieux de rencontre il y a encore quelques semaines. C’est comme si l’espace public s’était refroidi. De ce fait, « l’autre » inquiète. Il est souvent perçu comme un danger. On marche et tout à coup, quelqu’un surgit. Dans la nuit un peu plus noire, on vérifie qu’il porte un masque, on se demande ce qu’il fait là, alors que tout est fermé - l’insécurité liée à la transmission du virus a dopé les doutes. Tout à coup, le trottoir semble bien étroit, de nuit plus encore que de jour. Un étrange silence s’est installé, pesant pour les uns, paisible pour les autres".

Et il faut s’intéresser à cette question, poursuit le chercheur, car de mauvaises habitudes pourraient être prises et le charme de la nuit disparaître en même temps que ceux qui la font   vivre : "La nuit apparaît effectivement comme la grande oubliée du déconfinement. Ses acteurs sont sinistrés et les conséquences risquent d’être importantes pour l’emploi et l’urbanité".

L’enjeu du redémarrage de la vie nocturne semble donc plus important qu’on ne le pense : "Si on ne réfléchit pas aux moyens de gérer cette distanciation, celle-ci peut durablement modifier nos modes de vie. La « ville sans contact » n’est assurément pas un horizon souhaitable".

Pourquoi pas sans contact ?

Mais peut-être dramatisons-nous un peu ? C’est ce que semble croire l’écrivaine Geneviève Brisac, dans l’hebdomadaire Le 1 de la semaine dernière. Elle ne prend pas au tragique d’avoir à se masquer et à respecter une certaine distance. Après tout, se laver les mains, mettre des gants dans le bus et laver ses fruits avant de les manger, c’est ce qu’on lui a enseigné enfant. "Je vois des femmes voilées, un foulard sur la bouche. Elles ont l’habitude. Cela ne les rend pas plus hargneuses. En revanche, je note que cela augmente souvent la hargne à leur égard. Et de quel droit ? Je regarde autour de moi. Je vois des Japonais masqués quand vient la saison des virus. Ils n’y prêtent même plus attention. Mais, quand survient un tsunami, quand explose une centrale, je vois les mêmes Japonais se sacrifier pour leur pays, masqués certes, mais solidaires. Nous ricanions en les voyant passer. Comme nous étions idiots. Quand j’étais enfant, on évitait les contacts, les embrassades, les accolades. Pourquoi ? Je ne sais pas. Tout passait par le langage : l’affection, l’amour, la colère, la politique, les livres, la musique, la révolte".

Pourquoi ne pas importer le Namasté ou réhabiliter le baise-main - sans contact - ? demande-t-elle. "Pourquoi ne pas imaginer sans crainte, avec enthousiasme même, un monde où l’on sort masqué, où l’on garde ses distances, mais où l’on se soucie de sa voisine, de son prochain, comme de soi-même ?".

Toujours est-il que le paiement "sans contact" a été porté, lui, à 50 euros, à la faveur du confinement. Les professionnels du transport de fond, qui cherchent d’ordinaire à nous tenir à distance, rappellent aujourd’hui que les commerçants n’ont pas le droit de refuser le paiement en espèces, quand bien même ils risqueraient de frôler la main d’un client.

Matthieu Garrigou-Lagrange, Laurence Jennepin et l’équipe de la Compagnie des œuvres