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A Buenos Aires, les Boliviens nourrissent les Argentins

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On compte près de 1000 producteurs maraîchers boliviens dans l'aire métropolitaine de Buenos Aires. Au début des années 1970, époque qui marque le début de l'immigration bolivienne à Buenos Aires, les Boliviens sont essentiellement ouvriers agricoles, métayers tout au plus. Leur installation est provisoire, marquée par de fréquents retours au pays. Progressivement, de plus en plus de Boliviens, dont le nombre croit en Argentine, acquièrent le statut de producteur à la faveur d'une crise sociale des années 1980 qui pousse les anciens propriétaires, d'origine italienne souvent, à vendre leurs exploitation ou à en confier la gestion à d'autres.

La mobilité qui alors caractérise les Boliviens est double. Elle est spatiale, parce que les flux migratoires de la Bolivie vers l'Argentine s'intensifient, et sociale parce que les Boliviens changent de position dans la hiérarchie socio-économique argentine.

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Actuellement, les Boliviens structurent largement le marché maraîcher de Buenos Aires. Ils représentent 40% des producteurs de légumes, et 75 à 90% des commerçants grossistes de certains marchés de gros spécialisés en légumes. Leur rôle est désormais déterminant dans le "maintien des espaces ruraux productifs" (Julie Le Gall) et dans les politiques d'aménagement des espaces péri-urbains. Ils contribuent donc à bouger les lignes.

  • Globe arpente le Buenos Aires bolivien et maraîcher en compagnie de Julie Le Gall!*

Ecoutez ICI l'émission du mercredi 15 février 2012 avec Julie Le Gall et Violaine Jolivet : "Buenos Aires et Miami : les migrants bougent les lignes".
N'hésitez pas à nous faire part de vos commentaires dans la rubrique "vos commentaires", en bas de cette page!

"Sur le plan numérique, les Boliviens occupent une place à part en Argentine : après avoir augmenté de façon régulière, leur part dans la population étrangère en Argentine a plus que doublé entre 1980 et 2001, et leur part dans la population étrangère limitrophe y est passée de 15% en 1980 à 25% en 2001. En 2001, les Boliviens représentaient donc presque un sixième de la population étrangère, et un quart de la population issue des pays limitrophes en Argentine. Ils forment désormais la seconde communauté de migrants derrière les Paraguayens.

Malgré la crise de 2001 en Argentine et le développement croissant de la Bolivie depuis 2005, ces chiffres supposent, pour la suite des années 2000, la poursuite des tendances observées. Le recensement de 2010 devrait aussi confirmer la diminution de la part des migrants non limitrophes sauf des Péruviens, et l’augmentation de la part des Chinois dans la population."

Julie Le Gall.

La région métropolitaine de Buenos Aires et l'activité maraîchère.

La Région métropolitaine de Buenos Aires (RMBA) - une organisation coronaire où se dessine une « ceinture maraîchère »
La Région métropolitaine de Buenos Aires (RMBA) - une organisation coronaire où se dessine une « ceinture maraîchère »
légende
légende
© Radio France

**Le maraîchage : une filière largement structurée par les Boliviens. **
"Les Boliviens n’arrivent à Buenos Aires que dans les années 1970, alors que la métropole est déjà entourée d’une ceinture maraîchère, et s’y insèrent aussi en tant que main-d’œuvre saisonnière employée. D’autres acteurs ont construit les exploitations et les Boliviens y sont employés ."

Actuellement, ce sont eux qui gèrent la filière maraichère : ils représentent en effet 40 % des producteurs maraichers de l’aire métropolitaine de Buenos Aires, et 75 à 90% des commerçants grossistes spécialisés en légume.

La présence bolivienne au sein de la RMBA - une surreprésentation dans les partidos maraîchers
La présence bolivienne au sein de la RMBA - une surreprésentation dans les partidos maraîchers
© Radio France

Là où se trouvent la majorité des exploitations maraîchères se trouvent aussi la majorité des exploitations boliviennes. Les deux tiers des exploitations boliviennes sont situées dans la zone Sud et un quart dans la zone Nord, si bien qu’on ne parle plus de ceinture maraîchère, mais *si bien qu'on ne parle plus de ceinture maraîchère, mais de deux îles maraîchères . Les relations que les Boliviens établissent entre ces deux îles pour commercialiser leurs légumes dans les marchés de gros invitent même à parler d'un archipel maraîcher * pour décrire le modèle de ravitaillement de la métropole argentine.

les exploitations maraîchères boliviennes dans la région métropolitaine de BA
les exploitations maraîchères boliviennes dans la région métropolitaine de BA

**Les marchés boliviens : entre marchés de gros et localisations interstitiels. **
****La consolidation du marché de gros de Pilar. ** **
Il existe au total 23 marchés de gros pour ravitailler Buenos Aires en légumes.

Les marchés boliviens existent depuis 1995. Leur existence est due aux initiatives individuelles et privées, parfois à l’impulsion d’associations boliviennes. Proche des zones de production, ils sont généralement situés en troisième ou quatrième couronnes urbaines.

Les photos suivantes illustrent la croissance et surtout la consolidation du marché de gros de Pilar entre 2005 et 2011. Les vues aériennes, puis au sol montrent le processus de solidification du marché.

Des baraques à la halle fermée - la construction en dur du Marché de Pilar
Des baraques à la halle fermée - la construction en dur du Marché de Pilar
- Google Earth

"Vues aériennes, 2005 et 2011 (image Google Earth). Le terrain de la collectivité bolivienne est délimité par une parcelle en terre nue d’un côté (à droite) et en pelouse de l’autre (à droite) et entouré d’exploitations maraîchères et de champs. Le marché se repère en 2005 aux petites baraques en bois et en 2011 à un hangar au toit de tôle."

Détails de la consolidation de la halle : étapes de la solidification du marché
Détails de la consolidation de la halle : étapes de la solidification du marché

**Des localisations interstitielles à plusieurs échelles : des exploitations aux espaces de commercialisation. **

La juxtaposition des fonctions métropolitaines à Pilar (Route 25)
La juxtaposition des fonctions métropolitaines à Pilar (Route 25)
Emplacement interstitiel
Emplacement interstitiel

"A l’arrière plan de la première photo, on distingue les grandes maisons de briques du country La Cascada, entourées de barbelés et de hauts arbres, marqueurs de la fermeture de cette nouvelle résidence. Au deuxième plan, une femme arrache les mauvaises herbes de sa parcelle où poussent (aux premier et troisième plans) des brocolis, des choux et des blettes. Cette photographie est représentative de la juxtaposition entre usages de longue date du périurbain et nouvelles installations immobilières."

Commerce de Rue
Commerce de Rue

Ambiances urbaines - féminisation du travail.

Féminisation des métiers du maraichage
Féminisation des métiers du maraichage
Transport de sacs de pommes de terre, Marché de La Plata.
Transport de sacs de pommes de terre, Marché de La Plata.

Transport de sacs de pommes de terre, Marché de La Plata. La femme à gauche porte son bébé dans une couverture de Bolivie, bordée de blanc par ses soins. La femme à droite porte un tablier bordeaux, « uniforme » des commerçantes boliviennes.

Départ d’une commerçante du Marché de Pancoche, Escobar.
Départ d’une commerçante du Marché de Pancoche, Escobar.

"Départ d’une commerçante du Marché de Pancoche, Escobar. Cette femme d’une quarantaine d’années porte une jupe aux genoux, comme les femmes de son âge en Bolivie et son tablier bleu de travail."

« Boulangerie » bolivienne au Marché de La Matanza
« Boulangerie » bolivienne au Marché de La Matanza

"Cet emplacement adjacent à la halle propose, servies dans des cartons, des galettes frites (« tortas fritas », premier plan à gauche), des petits pains ronds (premier plan à droite), des pains au fromage (second plan à droite) et des génoises (troisième plan). A l’arrière-plan, une jeune fille d’origine bolivienne sert une infusion à la cannelle dans un sachet plastique".

La cuisine du Marché de Pilar.
La cuisine du Marché de Pilar.

"La cuisine du Marché de Pilar. Les différents plats sont maintenus au chaud dans des casseroles par du papier journal et la salade lavée et coupée dans une bassine. Au fond à gauche en rouge-brun, on repère la sauce pimentée posée sur toutes les tables du restaurant (« el ají »). La cuisinière prépare à la main les assiettes qui seront emportées aux clients par son employée"

Les Boliviens : un groupe vulnérable et parfois victime de violence. "Autour de 2002-2003, les producteurs de Pilar ont été sujets à des violences à répétition. Comme les Boliviens placent rarement leur argent à la banque, les exploitations ont été mises à sac sous la menace d’armes à feu. Plusieurs camions ont été arrêtés au retour du marché les agresseurs prenaient les recettes de la nuit et gardaient même parfois le véhicule. Au cours de ces attaques, des exploitants ont été tabassés et plus d’une fois laissés pour morts."

Nouvelle pratique commerçante pour réduire la vulnérabilité et s'adapter aux risques de violence
Nouvelle pratique commerçante pour réduire la vulnérabilité et s'adapter aux risques de violence

"Cette commerçante vend le long de l’Avenue Santa Fe depuis plus de dix ans, mais elle s’est heurtée plusieurs fois aux contrôles policiers. Par conséquent, elle a placé tous ses légumes (vendus au micro-détail) dans trois grands sacs en plastique, qu’elle peut remballer à tout moment avant de se cacher.

Certains migrants ont fait le choix de rentrer en Bolivie, ne pouvant repartir de zéro en Argentine. D’autres à l’inverse restent, mais on repère vite dans les paysages métropolitains les espaces vulnérables ou déjà victimes d’agressions à l’édification de barrières, barbelés et murs au niveau de leur entrée. Ces procédés dissuasifs (mais insuffisants et incomparables à ceux mis en place par les argentins eux-mêmes) sont particulièrement remarquables dans les périphéries, à proximité des zones urbanisées."

Exploitation d’un Bolivien, Pilar, Mateu, à la limite avec Escobar.
Exploitation d’un Bolivien, Pilar, Mateu, à la limite avec Escobar.

"Un arbre touffu, un portail de tôle, un mur de briques surmonté au niveau du portail de barres de fer cachent et bloquent l’entrée de cette exploitation. Le producteur s’est fait agresser et voler à de nombreuses reprises."

Exploitation d’une Bolivienne, Route 25, Pilar.
Exploitation d’une Bolivienne, Route 25, Pilar.

"L’accès aux champs a été bloqué à l’aide d’un portail coulissant d’1,2 m de haut, fermé d’un cadenas, fixé à un muret surmonté de barbelés. Les limites de l’exploitation sont aussi marquées par un grillage et deux lignes de barbelés à environ 1,5 m du sol (à gauche du muret)."

 Exploitation d’un Bolivien, Pilar, Mateu, à la limite avec Escobar
Exploitation d’un Bolivien, Pilar, Mateu, à la limite avec Escobar

"Un portail de presque deux mètres de haut, surmonté de piques en métal, marque l’entrée de l’exploitation. A droite du portail, le poteau vert signale le début du grillage qui entoure l’exploitation : haut de 2 m, il est surmonté de trois rangées de barbelés qui l’élèvent à presque 3 m. A l’arrière-plan, on distingue, à droite, une maison coquette, une pelouse entretenue et à gauche un hangar où sont garés les engins agricoles."

Pour aller plus loin
La thèse de Julie Le Gall : « Buenos Aires maraichère, Buenos Aires bolivienne. Les réseaux de commercialisation maraichers, une stratégie d’accès à la capitale argentine pour les migrants boliviens ? »

Julie Le Gall, « Nouvelles mobilités maraichères à Buenos Aires : les migrants boliviens à l’oeuvre », Espace, populations, sociétés , 2010/2-3

Julie Le Gall « Restructuraciones de las perifirias horticolas de Buenos Aires y modelos espaciales. Un archipealago verde ? » Echogéo 2010 – n°11.

Julie Le Gall, Susanna Maria Sassone, « Le tournant des politiques migratoires en Argentine. Vers une nouvelle politique territoriale ? », Echogéo , 2007, n°3.

Genenviève Cortes, « Les boliviens à Buenos Aires : présence dans la ville, repères de la ville », Revue européenne des migrations internationales , 2001.

« Immigration européenne en Argentine, un phénomène controversé », Claire Bénard, Alice Martin-Prével, Marie-Aimée Prost, Sciences-Po, OPALC (Observatoire Politique de l'Amérique Latine et des Caraïbes)

Nicolas d’Andréa, « Recomposition régionale dans le Sud bolivien et migrations vers l’Argentine », Revue européenne des migrations internationales , 2007, n°23