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A Cannes, la mort d'une "certaine critique française" ?

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une projection à Cannes en 2017
une projection à Cannes en 2017
© Maxppp - PHOTOPQR/NICE MATIN/A CARINI

Cannes 2018. Parmi les 4 000 journalistes venus du monde entier pour couvrir le Festival de Cannes cette année, intéressons-nous, le temps de la manifestation, aux critiques. Une minorité malmenée et en voie de disparition semble-t-il.

Fragilisés par la crise de la presse traditionnelle d’une part et de l’autre par les crispations d’une industrie de films, elle aussi en pleine mutation, les critiques n’ont pas ou n’ont plus bonne presse - c’est le moins que l’on puisse dire. Cette année, Thierry Frémaux, le délégué général du Festival, leur a ôté le dernier des "privilèges" qu’ils avaient : voir les films de la compétition en avant-première, c’est-à-dire quelques heures avant tout le monde. Désormais la presse découvrira ces films au mieux en même temps que sa présentation officielle (dans une autre salle), sinon le lendemain matin à 8h30. "On serait donc punis d’avoir eu le mauvais goût de dire ce qu’on pense. Ou plutôt d’être encore capable d’interférer sur la carrière d’un film auprès du marché ?" écrit le critique de cinéma Philippe Azoury dans Grazia. "Avec cette mesure, les vendeurs internationaux vont gagner 12 heures, soit une vie, pour placer leurs productions avant les premiers feedbacks critiques" note le critique de cinéma. 

Le doyen des critiques français, Michel Ciment, qui dirige Positif et intervient régulièrement sur France Culture juge que "La critique, une centaine critique du moins, est perçue comme le seul grain de sable dans une stratégie de marketing"

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MIchel Ciment Cannes

1 min

Thierry Frémaux aurait-il cédé aux exigences des distributeurs de films ? Le délégué général du festival de Cannes n’arrête pas de démentir cette accusation largement partagée par les critiques du monde entier. Dans une lettre adressée au journalistes, il justifie sa décision en mettant en avant son envie de redonner aux soirées de gala "tout leur éclat" : "Jusqu’à l’an dernier, il y avait plusieurs projections d’un film avant l’officielle "première" : projections destinées à la presse, aux professionnels et aux festivaliers, soit autour de 5 000 personnes qui voyaient le film en "avant-première" avant sa présentation en présence de l’équipe. Les séances de gala venaient donc clore un long parcours commencé la veille ou le matin. Elles l’inaugureront désormais. Ainsi, la "première" sera véritablement une première. Lorsque l’équipe du film montera les marches et entrera dans la salle, lorsqu’au même moment la presse s’apprêtera à le voir, l’instant sera d’autant plus fort que le film n’aura été vu par personne auparavant", justifie-t-il, sans convaincre apparemment. Pour Libération (édition du 8 mai), "la mesure, enrobée d’un discours de type gel à base d’eau laissant entendre que tout cela est fait pour rendre service, pourrait paraître anecdotique si elle ne semblait sous-tendue par une indécrottable mauvaise foi.

L’écrivain Jean-Louis Comolli, qui a été longtemps rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma (à l’âge d’or de cette revue, de 1966 à 1971), avoue ne plus aller à Cannes depuis une vingtaine d’année. "Depuis que le Marché du film l’a emporté sur la cinéphilie" dit-il. Il trouve par ailleurs "lamentable" ce refus d’accorder à la critique  l’importance qu’elle a : "on a peur que la critique gâche le commerce" accuse-t-il. 

Jean-Louis Comolli Cannes

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"Il ne faut pas exagérer" tempère le critique Gérard Lefort, "c_ette mesure ne concerne que les films en compétition officielle"_. Pour autant, il croit lui aussi que la pression des distributeurs est à l’origine de cette décision. 

Gérard Lefort Cannes

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Tempête dans une coupette de champagne ou réel scandale politico-économico-culturel ? Autrement dit les critiques qui s’insurgent contre cette décision défendent-ils les privilèges de la corporation, aussi dérisoires soient-ils, ou la sacro-sainte liberté de critiquer une oeuvre d’art ? 

Marketo-fascisme

"Malgré les logiques de marché conspirant partout ailleurs à la concentration des moyens et des canaux de diffusion autours des quelques mêmes films bien dotés, malgré l’inflation de la présence archi-invasive d’industries clinquantes et marketo-fascistes, Cannes demeure cet endroit où s’exerce encore étrangement un principe de démo-méritocratie à rebours de l’époque, puisqu’à l’inverse d’une rentrée littéraire ou d’une Coupe d’Europe de football, l’intrus génial et intempestif peut toujours s’imposer en pleine lumière, à la seule force d’un éblouissement collectif venant bousculer tenues de soirée et valeurs établies" écrivent Didier Péron et Julie Gester de Libération. 

Les précaires critiques font-ils peur aux puissants industriels du cinéma ? On a bien tenté de faire parler quelques distributeurs pour avoir leurs avis sur cette polémique cannoise, aucun d’eux n’a souhaité s’exprimer "pour le moment"

Mais pourquoi Cannes donnerait-il de tels gages au marché, au risque de devenir un festival en différé médiatique, "a_ussi excitant qu’une vielle soupe de poisson froide abandonnée sur un coin de table ?"_ se demande Philippe Azoury. Là aussi, tout le monde a son idée. "Celle qui revient le plus souvent" note le critique, "a pour nom générique "Les Américains". Ils sont de moins en moins présents sur la Croisette (…). Cannes 2018 voulait à tout prix les nouveaux Xavier Dolan et Jacques Audiard mais les studios préfèrent les préserver pour Toronto. Toronto ? Un festival sans compétition où on ne ressort jamais tout à fait perdant, un festival destiné à l’industrie, situé début septembre, stratégiquement parfait pour lancer un film à la course aux Oscars de février"

Le témoignage de la critique anglaise Lisa Nesselson est éclairant à plus d’un titre. Celle qui fut longtemps la correspondante en France du magazine américain de l’industrie cinématographique Variety, raconte comment les relations avec les distributeurs de films ne sont jamais simples. "Il nous était formellement interdit de dire ce que l’on pensait d’un film avant la publication de la critique dans Variety_, cependant j’ai eu affaire à des distributeurs français qui voulaient connaître mon avis sur leurs films avant d’acheter ou pas des espaces publicitaires dans le magazine"_. 

Aujourd’hui, Lisa Nesselson travaille pour le magazine britannique The Screen et pour France 24 en anglais. La décision de ne plus montrer en exclusivité les films en compétition à la presse la fait sourire. Les distributeurs trouvent toujours les moyens d’utiliser les critiques confie-t-elle. "On peut écrire par exemple 'c’est un film qui provoque un formidable ennui', les distributeurs ne retiendront que le mot "formidable" pour communiquer sur le film et citer le journal sans se soucier de la déontologie" dit-elle en donnant ici un exemple concret.

Lisa Nesselson Cannes

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Faut-il conclure hâtivement que la critique, du moins "une certaine critique française", est dans un état de mort clinique ? Dans sa petite archéologie de la critique de cinéma, l’historien Antoine de Baecque nous rappelle fort à propos que la critique a su se réinventer au fil des temps et des mutations technologiques :

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