Publicité

A Dakar, le musée des civilisations noires “tourné vers l’avenir”

Par
La pose de la première pierre du musée des Civilisations noires a eu lieu en 2011. Son inauguration a été reportée depuis le premier trimestre 2017.
La pose de la première pierre du musée des Civilisations noires a eu lieu en 2011. Son inauguration a été reportée depuis le premier trimestre 2017.
© AFP - Seyllou

Le nouveau musée des civilisations noires du Sénégal accueillera sa première exposition temporaire ce jeudi 6 décembre. Une telle infrastructure est inédite en Afrique de l’Ouest. Les concepteurs de ce musée financé par des fonds chinois veulent en faire un lieu résolument contemporain.

À l’écart de l’effervescence du Plateau - le nom du centre-ville de Dakar - le musée des civilisations noires se trouve près du port et des voies ferrées. Derrière de grandes grilles, se dessine une grande esplanade, menant tout droit vers la porte principale. Une porte entourée par six grandes colonnes : l’architecture du musée est imposante avant d’être circulaire. Arrondi, le bâtiment conçu par l’Institut d’architecture de Pékin cherche à évoquer les anciennes cases africaines. Une idée de près de cinquante ans de Léopold Sédar Senghor voit ainsi le jour, en plein débat sur les restitutions d'oeuvres d'art à l'Afrique.

Pas de collection permanente pour le moment

Derrière les vitres légèrement teintées de la structure, la première exposition temporaire est en cours d’installation, sur 14 000 mètres carrés. Il s’agit d’un parcours chronologique, intitulé “Civilisations africaines : création continue de l'humanité”. Les masques, sculptures, vidéos, photos, peintures ou encore objets du quotidien iront de la préhistoire jusqu’au XXIe siècle. Le parcours devient thématique dans certaines salles : l’une, très attendue, présentera les découvertes scientifiques et techniques en Afrique. Dans la grande salle, la sculpture géante d’un baobab (12 m, 22 t), réalisée par l’artiste haïtien Edouard Duval, est choisie pour être le point de repère du visiteur. Il pourra admirer l’arbre dans chacune des coursives, massif, comme le bâtiment : 12 mètres, 22 tonnes. “L’oeuvre est un arbre très présent dans les villes et villages d’Afrique” précise Hamady Bocoum, le directeur du musée qui souligne avoir travaillé notamment avec le Kenya, l'Afrique du sud ou le musée de Tautavel :

Publicité

"On refuse d'être le musée de la nostalgie". Hamady Bocoum, le directeur du musée.

2 min

Les grandes étapes du parcours que nous allons suggérer au visiteur sont : - l'Afrique berceau de l'Humanité - les contributions de l'Afrique au patrimoine scientifique, technique et culturelle de l'Humanité - une grande chronologie africaine

Le directeur du musée insiste sur la modernité de ses infrastructures. "C’est un projet panafricain. Il y aura une facette de chaque partie de l’Afrique", complète-t-il.
Le directeur du musée insiste sur la modernité de ses infrastructures. "C’est un projet panafricain. Il y aura une facette de chaque partie de l’Afrique", complète-t-il.
- Thomas Larabi

Ancien directeur du patrimoine national, l’homme se prépare depuis de nombreux mois à l’inauguration du lieu. Avec un défi : le musée, dans un premier temps, n’aura pas de collection permanente. “Notre politique est celle des partenariats. Nous avons noué des accords avec plusieurs musées du monde entier, dont celui du Quai Branly à Paris.” explique Hamady Bocoum. 

La pièce manquante : un sabre devenu trésor de guerre

Avec un regret : certaines pièces emblématiques de l’histoire panafricaine et sénégalaise n’ont pas pu faire le voyage. Comme le sabre d’El Hadj Omar, chef de guerre du XVIIIe siècle et membre éminent de la confrérie musulmane des Tidiane, très populaire au Sénégal. Ce sabre est devenu un trésor de guerre au XIXe siècle, trésor détenu par la France au musée des Invalides d’après Hamady Bocoum. “Mais bon, on ne l’a pas, ce n’est pas grave, cherche à dédramatiser l’archéologue, et puis, nos relations avec nos musées partenaires se passent très bien.”

Quelques oeuvres du MCN
Quelques oeuvres du MCN
© Radio France - Isabel Pasquier

Un financement chinois

La Chine a été un autre acteur crucial pour que le musée puisse voir le jour. Sa construction et son aménagement ont été intégralement financés par des fonds publics chinois, à hauteur de 20 milliards de Francs CFA, soit plus de 30 millions d’euros. Un don qui est plusieurs fois rappelé à l’extérieur et dans le bâtiment. "Les Chinois n'auront aucune influence sur notre programmation pour autant", affirme le directeur du nouveau lieu.

Visite en janvier 2014 sur les lieux du chantier du ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, aux côtés du ministre de la Culture sénégalais, Abdou Azize Mbaye
Visite en janvier 2014 sur les lieux du chantier du ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, aux côtés du ministre de la Culture sénégalais, Abdou Azize Mbaye
© AFP - SEYLLOU

L’inauguration aura enfin lieu dans un contexte particulier : l’élection présidentielle dans le pays en février, où le président sortant Macky Sall brigue un second mandat. Il s’exprimera ce jeudi lors de la cérémonie. S’il veut porter l’ouverture du bâtiment à son bilan, certains rappellent que le projet a été relancé par son prédécesseur, Abdoulaye Wade. L'idée, elle, avait été lancée par le poète Léopold Sédar Senghor, premier président sénégalais (1960-1980), en 1972.

Le président sénégalais Abdoulaye Wade lors de la pose de la première pierre du musée, le 18 juillet 2003
Le président sénégalais Abdoulaye Wade lors de la pose de la première pierre du musée, le 18 juillet 2003
© AFP - Seyllou Diallo

Avec ce don, le bâtiment a pu être doté des dernières innovations techniques et scénographiques. Il a fallu par exemple adapter les salles aux œuvres, souvent très fragiles et sensibles aux changements. La température et l’humidité de chaque salle pourra être régulée, tout comme celle des réserves au sous-sol. 

Autant dire que les conditions sont réunies pour accueillir les 18 000 objets prévus, se réjouit Abdoulaye Camara, chercheur à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) de Dakar, et ancien directeur du musée de l’IFAN, au centre de la ville : “Avec ça, on ne peut plus affirmer que les Africains ne sont pas prêts à recevoir de nouvelles œuvres. Nous avons désormais toutes les cartes en main si des œuvres du Sénégal par exemple venaient à être restituées.”

Installation de statues créées avec des cauri (monnaies sous forme de coquillages)
Installation de statues créées avec des cauri (monnaies sous forme de coquillages)
© Radio France - Isabel Pasquier

5 000 œuvres sénégalaises détenues par la France

Restitution : le terme est employé sans détour par la communauté universitaire sénégalaise, qui voit dans le musée un argument inespéré pour demander la retour de certains objets détenus par la France. La remise du rapport des chercheurs Bénédicte Savoy et Felwine Sarr le 23 novembre à Emmanuel Macron, quelques jours avant l’inauguration, crée un fort espoir. Espoir peut-être de voir par exemple le sabre d’El Hadj Omar définitivement rendu et exposé dans le nouvel écrin. “Je dirais qu’il y a environ 5 000 masques, documents, tissus - c’est une estimation basse - sénégalais acquis par la France sous la contrainte qui pourraient revenir ici, précise Abdoulaye Camara. Maintenant, c’est tout un travail d’inventaire qu’il faut faire aussi bien ici qu’en France.” 

Concrètement, avec le rapport, “cela va être une saignée”, prévient Hamady Bocoum. “Le plus dur sera de recenser ce qu’il y a dans les collections privées des particuliers et de savoir ce qu’il faudra faire. Dans l’immédiat, le texte (le rapport Savoy-Sarr) est un document extrêmement solide.” Manière de dire qu’il fera date. Sur la question des restitutions, la position officielle du Sénégal n’est pas encore connue. Elle devrait être abordée par le président Macky Sall lors de son discours, ce jeudi. 

Mais même en cas de mise en oeuvre d’un programme de restitution de grande ampleur par la France, la ligne du musée n’a pas vocation à être modifiée. “Nous ne voulons pas être uniquement un musée du passé, le projet a toujours été tourné vers l’avenir, précise Hamady Bocoum. Cela se retrouvera dans nos politiques d’acquisitions : nous avons décidé d’acquérir en priorité des œuvres d’artistes africains vivants pour constituer à terme notre collection__.” Ce dernier volet se retrouvera dans l’exposition temporaire. Son nom : “Maintenant”.

>>> Retrouvez notre dossier "Restitutions, appropriation : à qui appartient la culture ?"

Installation d'art contemporain dans le musée
Installation d'art contemporain dans le musée
© Radio France - Isabel Pasquier