à l'origine de l'alphabet cyrillique

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À l'origine de l'alphabet cyrillique

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C’est un des trois alphabets officiels de l’Union européenne appelé à tort "alphabet russe". L’alphabet cyrillique existait pourtant bien avant que les Russes ne l’utilisent.

Il est devenu un emblème de l'influence de la culture russe dans le monde. Pourtant l'alphabet cyrillique ne vient pas de Russie et a été utilisé bien avant par plusieurs peuples slaves. L'historien Pierre Gonneau, spécialiste de la Russie médiévale, et la professeure de linguistique slave Natalia Bernitskaïa, nous expliquent les origines de cet alphabet.

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Une nouvelle écriture pour christianiser

En 863, l'Église de Constantinople envoie deux frères, Méthode et Cyrille - alors appelé Constantin - en Moravie pour une mission spéciale : christianiser les peuples slaves.

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Ces deux missionnaires n'utilisent pas la force mais l’écriture pour mener à bien leur tâche.

Pierre Gonneau : "La conversion commence mais ils se rendent compte que si on utilise le grec, la langue grecque, la langue de l’Église chrétienne dans ces régions, ça ne passera pas, ça ne sera pas suffisamment intelligible. Donc, ils vont traduire dans une langue slave les textes essentiels et ils vont trouver nécessaire de fabriquer un alphabet ad hoc".

Stèle de Baška, écrite avec l'alphabet glagolitique, en vieux-croate. (XIe siècle).
Stèle de Baška, écrite avec l'alphabet glagolitique, en vieux-croate. (XIe siècle).

C’est la naissance de l’alphabet glagolitique développé grâce au génie de ces frères qui parviennent à adapter les sons de la langue slave à une nouvelle graphie. Des lettres nouvelles, inspirées de langues du Moyen-Orient et principalement de l’hébreu.

Mais quelques années plus tard, alors que Méthode et Cyrille décèdent, la situation politique et religieuse est instable. Car le pape de Rome, catholique, et le patriarche de Constantinople, orthodoxe, sont en concurrence pour étendre leur vision de la chrétienté.

Natalia Bernitskaïa : "Il y avait une grande rivalité, et quand en Moravie on a adopté cet alphabet, quelques années après, le pouvoir a changé et on s’est tourné vers l’Église catholique de Rome. Les disciples de Cyrille se sont alors réfugiés dans l'actuelle Bulgarie."

Un alphabet élégant et efficace

Dans ce qui est aujourd’hui la Bulgarie, les disciples continuent la mission de Méthode et Cyrille, et tentent de diffuser des textes bibliques écrits en glagolitique… Mais sans grand succès.

Jusqu’à ce qu’ils comprennent que les élites qu’ils côtoient sont bien plus proches de la culture grecque.

Pierre Gonneau : "Cet alphabet glagolitique ne leur parle pas, ils n’arrivent pas bien à l’assimiler, donc les disciples de Cyrille et Méthode vont transformer, adopter un nouvel alphabet qui est en fait du grec plus des lettres reprises de la glagolitique, reprises souvent de l’hébreu, qui sont spécifiques aux langues slaves pour des sons précis. Et c’est ça qu'on appelle l’alphabet cyrillique."

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Le nom de l’alphabet est choisi en hommage à Cyrille, la graphie, elle, s’inspire d’alphabets existants et surtout, pour faciliter l’apprentissage, chaque lettre porte un nom signifiant.

Pierre Gonneau : "Le 'Ж' on l'appelle 'jivete', ça veut dire 'vivez', 'soyez vivants'. Et 'Ч' on l’appelle 'cherv' = le ver parce qu’il se tortille. Effectivement, ça reste des moyens mnémotechniques pour les retenir. Donc toutes ces lettres ont un peu un côté pratique, bien entendu, affectif aussi dans leur nom et elles sont, je dirais, effectivement économiques parce qu’elles permettent de retraduire précisément un son qui, dans un autre alphabet, est difficile à rendre."

Natalia Bernitskaïa : "On peut qualifier l'alphabet cyrillique de très élégant parce que quand on invente un alphabet, le défi c’est de trouver le moins de graphèmes possible pour tous les sons qui existent. Dans l’alphabet cyrillique, il n’y a pas, ou presque pas, de digramme, c’est-à-dire deux graphèmes qui reflètent un son. Par exemple en français, on a 'ph' pour f et en même temps on a 'f' donc deux graphèmes pour un son. Et dans l’alphabet cyrillique on a évité ça au maximum."

Pierre Le Grand, tsar puis empereur de Russie.
Pierre Le Grand, tsar puis empereur de Russie.
© Getty

Cet alphabet est si bien pensé que beaucoup de peuples slaves l’adoptent jusqu’à ce qu’un siècle plus tard, en 988, la Russie christianisée l’adopte à son tour.

L’alphabet cyrillique devient un enjeu de pouvoir lors de deux réformes majeures :

En 1708, lorsque Pierre Le Grand redessine lui-même des lettres et en supprime d’autres, héritées du grec.

Puis en 1917-1918, lorsque les bolchéviques, dans leur mission d’alphabétisation, simplifient les lettres et en suppriment certaines tombées en désuétude.

Le nouvel alphabet cyrillique s'implante dans les États soviétiques et devient ainsi une vitrine de l’influence russe.