À l’origine des préjugés sur les belles-mères

Gendre et belle-mère, un duo incontournable des cartes postales fantaisistes de la Belle Époque, qui ont cristallisé les préjugés sur elles.
Gendre et belle-mère, un duo incontournable des cartes postales fantaisistes de la Belle Époque, qui ont cristallisé les préjugés sur elles.

Belles-mères : pourquoi tant de haine ?

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À l’origine des préjugés sur les belles-mères

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Si vous détestez votre belle-mère (ou qu’elle vous déteste), c’est peut-être la faute de Balzac, puis de la mainmise des hommes sur la presse au XIXe siècle. Voici de quoi reconsidérer votre appréhension autour de la dinde de Noël.

Désagréable, possessive, opportuniste : les traits de caractère du cliché de la belle-mère (la mère de notre partenaire et non celle issue d’un re-mariage), sont connus de tous. Visiblement, son image péjorative est vieille comme le monde, puisque l’historien Francis Joannes a trouvé des traces de proverbes sur les belles-mères en Mésopotamie, il y a plus de 4 000 ans.

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Mais au XIXe, Honoré de Balzac consacre un personnage à part entière à cette figure. Il la dépeint arriviste et profiteuse : dans son roman Le Contrat de mariage, en 1835, le héros est manipulé par sa future belle-mère. Dans un essai, Physiologie du mariage, en 1829, il écrit cette phrase qui deviendra quasiment un proverbe : "Avoir sa belle-mère en province quand on demeure à Paris et vice-versa, est une des fortunes qui se rencontrent toujours trop rarement.

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À la fin du XIXe, les belles-mères inspireront le théâtre de boulevard, souvent incarnées par des hommes travestis, comme ici sur une carte postale.
À la fin du XIXe, les belles-mères inspireront le théâtre de boulevard, souvent incarnées par des hommes travestis, comme ici sur une carte postale.

Au XIXe, les préjugés se condensent à mesure que le mode de vie des familles évolue. À l’époque, plusieurs générations cohabitent sous un même toit. Le beau-père est reconnu en tant qu’homme, il a un métier, une vie publique, contrairement à la belle-mère. “Comme toute femme, elle n’existe que dans les liens avec la famille, explique l’historienne Yannick Ripa, qui a dirigé un ouvrage collectif sur le sujet, L’Etonnante histoire des belles-mères, aux éditions Belin. De ce fait, beaucoup de belles-mères ont besoin de la cellule familiale pour survivre.

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De potentielles veuves à charge

L’espérance de vie des femmes étant plus longue, la belle-mère est une potentielle veuve qui sera un jour à la charge des enfants, en l’absence de retraite à l’époque. La coutume veut qu’un jeune couple emménage chez les parents du marié, occasionnant parfois une rivalité, dont l’enjeu est la gestion du foyer, entre la belle-mère et la belle-fille.

Le mari devient le centre des convoitises, parfois conflictuelles, de sa femme et de la belle-mère.
Le mari devient le centre des convoitises, parfois conflictuelles, de sa femme et de la belle-mère.

Mais les femmes n’ont pas la parole, poursuit l’historienne. Alors que lorsque la famille devient nucléaire, c’est-à-dire père, mère et enfants, l’opposition devient celle entre le gendre et la belle-mère, c’est-à-dire la mère de sa femme. Et là, il y a la littérature, les caricatures, la presse, puisque tout cela est aux mains des hommes”.

Campagne médiatique

Dans les années 1880, s’ouvre une campagne médiatique de dénigrement des belles-mères. Un débat agite alors la société au sujet de la légalisation du divorce. Tant que celui-ci est interdit, les couples se maintiennent et les beaux-parents n’ont pas à se soucier de se retrouver à la rue. Mais cette alliance s’écroule lorsque le divorce est autorisé, en 1884.

La loi sur la liberté de la presse vient de passer : les caricatures se multiplient dans les journaux satiriques et sur les cartes postales fantaisistes, à la mode pendant la Belle Époque. On y voit des dessins de belles-mères à la langue de vipère, aux traits masculins, à la silhouette joufflue, tenant un couteau…

"Prends la peau de ta belle-mère, c'est moins cher qu'une peau de tigre et c'est plus effrayant", lit-on sur cette carte postale fantaisiste de la Belle Époque.
"Prends la peau de ta belle-mère, c'est moins cher qu'une peau de tigre et c'est plus effrayant", lit-on sur cette carte postale fantaisiste de la Belle Époque.

La chanson populaire s’empare du sujet : on trouve par exemple une “Marseillaise des belles-mères” en 1892, une “valse des belles mères” en 1927, tandis que la chanteuse québécoise La Bolduc lui consacre une chanson, où on entend : “À ta place je prendrais une brique, J’y en donnerais cinq, six coups sur le citron.

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On surnomme même des lieux le ru [ruisseau] des belles-mères ou le saut de la belle-mère, “parce qu’on pense qu’on doit pouvoir jeter la belle-mère”. La “grotte du chien” à Royat, dans le Puy-de-Dôme, fut aussi surnommée "la grotte des belles-mères” : du gaz carbonique s’échappait du sol, et on y envoyait un chien avant de s’y engouffrer pour mesurer la toxicité du lieu.

Elles inspirent un langage fleuri aux caricaturistes de la fin du siècle, qui ont la voie libre depuis la loi de 1881 sur la liberté de la presse.
Elles inspirent un langage fleuri aux caricaturistes de la fin du siècle, qui ont la voie libre depuis la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Elles deviennent un ressort du théâtre de boulevard, où elles sont parfois incarnées par des hommes travestis. Une idée de déféminisation retrouvée chez Charles Aznavour, en 1960, dans “Tu te laisses aller”, où il reproche à son épouse : “Comme ça, tu ressembles à ta mère qui n’a rien pour inspirer l’amour”. Dans le film “Le Congrès des belles-mères” d’Émile Couzinet, sorti en 1954, elles se soulèvent contre les gendres et veulent se faire élire à la mairie.

"Belles-mères du monde entier, unissez-vous !" La révolte n'est ici que fictive, dans "Le Congrès des belles-mères", film de 1954.
"Belles-mères du monde entier, unissez-vous !" La révolte n'est ici que fictive, dans "Le Congrès des belles-mères", film de 1954.

La campagne de dénigrement, atténuée avec le temps, a néanmoins façonné les représentations, comme en témoignent certains titres issus de la presse féminine, du type “5 astuces simples pour plaire à sa belle-mère” ou “Je ne supporte plus ma belle-mère”. Ils montrent qu’on accorde plus d’attention à la façon dont elles nous perçoivent qu’à notre perception d’elles.

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Étonnamment, la “belle-doche” reste aussi un ressort anachronique, mais une valeur sûre du stand-up. Force est pourtant de constater le rapprochement des réalités des belles-filles et des belles-mères. “Elles ont un même mode de vie. Elles vont au théâtre, elles vont au cinéma, elles font de la gym”, énumère Yannick Ripa, qui pense que comme le propre de la caricature est d’exagérer des traits de la réalité, l’image de la vieille dame qui tricote ne fonctionne plus.

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Fictions / La Vie moderne