Le Blackface est une pratique théâtrale où des acteurs Blancs se griment en Noirs dans un but de caricature
Le Blackface est une pratique théâtrale où des acteurs Blancs se griment en Noirs dans un but de caricature

À l'origine du Blackface - #CulturePrime

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À l'origine du Blackface

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Pour vous le Blackface ce sont des Blancs qui caricaturent des Noirs ? Et pourtant à l’origine c’est l’inverse. Si le Blackface a de multiples origines, et notamment le vaudeville français de la fin du XVIIIe siècle, il est inspiré de saynètes d'esclaves qui caricaturaient leurs maîtres.

En cette période de carnaval et alors que l'émission de TF1 Sept à huit a été récemment accusée de racisme pour avoir grimé une invitée en Noire pour qu'elle ne soit pas reconnue, voici un retour historique sur les origines du Blackface avec Sylvie Chalaye, historienne des arts du spectacle et auteure de Race et théâtre : un impensé politique (Actes Sud -Papiers, 2020).

Quand les esclaves caricaturaient leurs maîtres

À peine le pied posé sur le bateau négrier, certains esclaves devaient danser, chanter, jouer de la musique car ils étaient aussi des instruments de divertissement.

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C’est quelque chose qu’on n’évoque pas, parce que ça renforce encore plus l’humiliation, l’avilissement qui est attaché à la condition de l’esclave, qui était amené à travailler, à être dépossédé de son propre corps, et également à donner du plaisir au maître.                  Sylvie Chalaye, historienne des arts du spectacle

Au XVIIe siècle, dans les plantations américaines, les maîtres demandaient aux esclaves de jouer des saynètes pour les divertir.

Les esclaves pratiquaient un double langage. Ils travaillaient sur les mots, sur les gestes, les spectacles étaient très satiriques et dénonçaient les malversations, les mauvais comportements, les violences qu’ils subissaient dans les plantations, sans que les maîtres ne s'en rendent compte. En même temps, cela créait un sentiment de communauté, ce jeu de masques, de travestissement au nez et à la barbe des maîtres.                  Sylvie Chalaye

Esclaves dansant sur une plantation, XVIIIe
Esclaves dansant sur une plantation, XVIIIe
© Getty - Auteur anonyme

Ces saynètes ont par la suite inspiré des artistes blancs qui pensaient imiter les maladresses des Noirs, sans percevoir l’ironie sous-jacente des esclaves. Ils en ont fait des spectacles humoristiques.

C’était des spectacles faits par les Blancs, pour les Blancs, pour se moquer de l’allure des Noirs. Et pour se faire passer pour des Noirs, ils se maquillaient le visage, d'où le terme de "Blackface".                   Sylvie Chalaye

Le succès des "minstrels shows"

Ainsi naît le personnage de Jim Crow de Thomas Rice qui va populariser le Blackface aux États-Unis, et même donner son nom aux lois ségrégationnistes : les lois Jim Crow. Acclamés jusqu’au début du XXe siècle, ces spectacles d’acteurs - ou musiciens -blancs grimés en Noirs s’appellent les minstrels shows.

Le terme minstrel renvoie à la culture européenne. Il fait allusion à ces musiciens qui allaient de château en château au Moyen Age. C’était une façon aussi de faire allégeance, de rappeler la relation féodale et de travailler sur cette construction-là : créer une représentation de la plantation qui renvoie à celle du château.                   Sylvie Chalaye

Inspiration européenne

Autre inspiration européenne du Blackface : le théâtre de vaudeville du XVIIIe siècle.  Avec des pièces comme La Négresse ou le pouvoir de la reconnaissance  de Radet et Barré (1787) dans laquelle des acteurs blancs se griment en noir.

Cette pièce marque aussi le début de l’usage du “petit nègre”. C’est-à-dire que Radet et Barré inventent une forme de langage déstructuré qui participe de l'invention de la figure du "négrillon". Et on va trouver plein d’autres petits vaudevilles de cet ordre-là tout au long de la fin du XVIIIe siècle. C’est important de voir qu’il y a de multiples influences qui ont nourri la construction progressive d'un dénigrement, d'un jeu humoristique avec l’altérité, avec la race de l’autre.           Sylvie Chalaye

45 min

À lire : Race et théâtre : un impensé politique de Sylvie Chalaye, édition Actes Sud -Papiers, 2020