À l'origine du "topless"

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À l’origine du topless, la tendance seins nus qui divise la société

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Le topless, une pratique naturelle ou indécente ? Quelle est son origine ? Sexualisé en Occident, le sein n'a pas toujours été considéré impudique. L’érotisation du sein n’est ni intemporelle, ni universelle.

En 1964, le styliste américain Rudi Gernreich dessine le monokini. Un maillot de bain qui laisse les seins nus et va aller de pair avec la démocratisation du topless sur les plages. En France, cette tendance divise la société : les seins nus sont naturels pour certains, indécents pour d’autres. Une opposition qui reflète une ambiguïté historique dans la représentation du sein nu. 

Dans l'histoire occidentale, depuis à peu près toujours, les seins ont une histoire ambivalente. On a, d'un côté, la "bonne poitrine", qui est la poitrine allaitante. Elle allaite les enfants, mais pas seulement : elle allaite la communauté en général, puisque le lait maternel peut signifier les valeurs que l'on veut transmettre. 

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De l'autre côté, il y a la "mauvaise poitrine", qui renvoie, elle, à la séduction et à la sexualité. C'est par exemple l'image d'Ève la tentatrice ou au Moyen Âge les représentations de diables aux seins multiples_._ Camille Froidevaux-Metterie, sociologue et philosophe

En dehors de l'Occident, le sein est moins sexualisé

Dans certaines cultures du Pacifique, d’Afrique ou des Amériques, les femmes vivent seins nus en toute quiétude. Et cela s'explique par le fait que le sein y est moins sexualisé qu'en Occident. 

Dans les sociétés que l'on appelle "primitives", c'est-à-dire des sociétés qui sont restées suffisamment à l'écart de la civilisation occidentale pour pouvoir continuer à vivre selon leurs propres lois, on observe que bien souvent les hommes et les femmes vont torse nu, sans que cela ne pose aucun problème. 

Portrait d'une femme de la communauté Wounaan, à Puerta Lera, au Panama (2015).
Portrait d'une femme de la communauté Wounaan, à Puerta Lera, au Panama (2015).
© Getty - Corbis News

L'anthropologue Margaret Mead a notamment montré que dans ces sociétés où les femmes vivent seins nus, les enfants sont habitués à voir le corps des femmes à toutes les étapes de leur vie, c'est-à-dire de la nubilité au grand âge. 

Ils ont la représentation d'un corps qui change, qui évolue selon l'âge et les circonstances de la vie. C'est très différent dans nos sociétés où les corps sont dissimulés par des vêtements et où nous ne savons plus à quoi ressemblent les corps réels. Camille Froidevaux-Metterie, sociologue et philosophe

Portrait d'une Vierge à l'enfant.
Portrait d'une Vierge à l'enfant.
© Getty

En Occident, le sein a aussi connu des périodes où sa sexualisation passait au second plan. Dans l’Antiquité, si la poitrine participe à la beauté idéalisée de la femme, elle représente d’abord la femme nourricière et est souvent dépeinte dans l'art dans des situations d’allaitement. 

Pour les Hébreux et les Chrétiens de l’époque, la mère qui donne le sein à l’enfant est avant tout un symbole du sacré.

Place au sein érotique au XIVe siècle

Il faut attendre la Renaissance pour qu’en Europe l’érotisation du sein nu prenne le dessus. La Madone italienne devient un incontournable dans la peinture et avec elle s’installe une vision ambiguë du sein nu qui n’est plus uniquement sacré et maternel mais ouvertement érotique.

On peut repérer un tournant au XIVe siècle, car c'est le moment où les femmes - et les hommes d'ailleurs, aussi - abandonnent comme vêtements les longues tuniques. Elles commencent à porter des corsages qui vont donc montrer, non pas les seins, mais les décolletés. 

Portrait présumé de Gabrielle d'Estrées et de sa soeur la duchesse de Villars (vers 1594).
Portrait présumé de Gabrielle d'Estrées et de sa soeur la duchesse de Villars (vers 1594).
© Getty

C'est à ce moment-là que les seins vont vraiment prendre leur signification érotique puisqu'à l'époque, cette nouvelle mode fait un peu scandale. On considère qu'elle est une incitation directe à la sexualité. Camille Froidevaux-Metterie, sociologue et philosophe

De Marianne aux Femen, le sein est toujours aussi politique

En France, à partir de la Révolution, la dimension politique du sein nu prend le pas sur le sacré et le sexuel. La femme aux seins nus devient l’allégorie de la République égalitaire. 

"Lady Liberty & The Tricolor" de L. Massard (1789).
"Lady Liberty & The Tricolor" de L. Massard (1789).
© Getty - Archives Photos

Marianne materne et nourrit les citoyens. Ses seins nus deviennent une métaphore des idéaux républicains naissants et un symbole de liberté toujours d'actualité. 

Depuis quelques années, on a vu dans des mouvements comme celui des Femen réapparaître le sein nu comme le symbole de la lutte politique. Je crois que c'est peut-être parce qu'il condense l'idée de liberté. Pour les femmes, c'est se libérer de la condition objectivée dans laquelle on les a enfermées. 

Et c'est aussi le symbole de ce que peuvent représenter les valeurs comme nourrissant la communauté dans son entièreté en apportant un certain nombre d'idéaux. Camille Froidevaux-Metterie, sociologue et philosophe

Action du collectif féministe Femen devant l'Opéra Garnier lors d'une manifestation contre les violences sexuelles à Paris (2019).
Action du collectif féministe Femen devant l'Opéra Garnier lors d'une manifestation contre les violences sexuelles à Paris (2019).
© AFP - Xose Bouzas / Hans Lucas

"No Bra", "Free the nipple" : ces mouvements qui prolongent le combat des féministes des années 1970

Aujourd'hui, les mouvements No Bra et Free the nipple viennent prolonger les combats des mouvements féministes des années 1970 qui rejetaient le port du soutien-gorge et revendiquaient le droit des femmes à être torse nu comme les hommes. 

Libérer ses seins, montrer ses seins va redevenir, et c'est ce que l'on vit aujourd'hui je crois, un acte féministe assez fort, qui n'est pas anecdotique puisque ne plus porter de soutien-gorge ou bronzer seins nus c'est tenter de se libérer des représentations objectivantes et sexualisantes. Camille Froidevaux-Metterie, sociologue et philosophe

Une femme défile lors de la marche "Go Topless" de New York en août 2019.
Une femme défile lors de la marche "Go Topless" de New York en août 2019.
© Getty

Note de la rédaction : Le floutage des seins est imposé par les plateformes sociales.