À la Mostra : et de deux pour Netflix

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À la Mostra : et de deux pour Netflix

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Le lion ailé ou lion de Saint Marc, symbole de Venise, à la veille de la 78ème édition de la Mostra.
Le lion ailé ou lion de Saint Marc, symbole de Venise, à la veille de la 78ème édition de la Mostra.
© AFP - Filippo Monteforte

Entretien. Coup d'envoi aujourd'hui de la 78ème édition de la Mostra de Venise. Vingt et un films prétendent au Lion d'Or, dont deux, très attendus, diffusés en exclusivité sur la plateforme. De quoi alimenter le débat sur la présence du géant du streaming dans les grands festivals internationaux de cinéma.

Il y a La Main de Dieu de l'italien Paolo Sorrentino qui obtenait l'Oscar du meilleur film étranger en 2014 avec La Grande Bellezza. Et Le Pouvoir du Chien de la néo-zélandaise Jane Campion qui raflait la première Palme d'Or féminine en 1993 à Cannes avec La Leçon de Piano. Autant dire qu'on va se bousculer sur l'île du Lido à Venise pour découvrir ces deux nouveautés exclusivement diffusées sur Netflix - La Main de Dieu sortira sur la plateforme le 15 décembre prochain, Le Pouvoir du Chien à une date encore inconnue. Sélectionner des films estampillés Netflix n'est pas une première à la Mostra et les récompenser ne lui fait pas peur : le festival a notamment attribué son Lion d'Or à Roma du mexicain Alfonso Cuarón dès 2018. De son côté, Netflix en profite pour gagner en crédibilité et en abonnés. Malgré les portes - toujours - closes du Festival de Cannes, le leader américain du streaming continue inexorablement de placer ses pions sur le grand échiquier du cinéma mondial. Confirmation avec Capucine Cousin, auteure de Netflix & Cie, les coulisses d'une révolution (Armand Colin, 2018).

Avec deux de ses films en compétition à la Mostra, peut-on dire que Netflix est en train de faire plier encore un peu plus les grands festivals internationaux de cinéma ? 

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Probablement. En tout cas, il est certain que, les uns après les autres, les principaux festivals de cinéma dans le monde assouplissent leur position par rapport à celle de Netflix. Alors que Netflix, lui, n'a pas changé de position depuis des années ! Reed Hastings, le cofondateur de Netflix, a toujours dit que les productions originales de la plateforme étaient destinées à être proposées exclusivement à ses abonnés qui paient leur abonnement. Dès lors, ils acceptaient éventuellement de diffuser certains films à doses très homéopathiques dans quelques salles de cinéma de façon événementielle. Mais pour lui, il n'a jamais été question que les productions originales Netflix soient accessibles à tout le monde en salle de cinéma dans des conditions normales. 

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Quant à La Mostra de Venise, elle cherche de toutes façons depuis plusieurs années à se positionner dans cette espèce de guerre mondiale des festivals de cinéma et on remarque que peu à peu elle s’impose comme “l’antichambre" des Oscars - l'an dernier, le film qui décrochait le Lion d’Or, Nomadland, était ensuite récompensé de plusieurs prix aux Oscars. Et c'est vrai que le festival parvient à attirer de grands films, de grandes productions Netflix et donc à s'imposer dans cette grande tournée mondiale des festivals de cinéma.

Comme les Oscars d’ailleurs, qui, initialement, avaient une position très peu souple par rapport aux productions originales Netflix. On se souvient qu'il y a quelques années, Steven Spielberg lui même affirmait qu'il n'était pas question que les productions Netflix soient en compétition officielle aux Oscars si elles ne sortaient pas en salles dans des conditions normales. Étrangement, Steven Spielberg lui-même a assoupli sa position ce printemps à ce sujet et commence lui-même à travailler avec Netflix…

Diriez-vous donc que Netflix sert clairement désormais de levier pour un festival international de cinéma ? 

Oui, et je pense aussi que la pandémie et la nouvelle donne qu'a entraîné la pandémie a vraiment accéléré cette position pour Netflix qui compte au moins 200 millions d'abonnés dans le monde. Et puis, il est vrai que depuis un an, un peu partout dans le monde,   les salles de cinéma ont été fermées plusieurs mois d'affilée, ce qui, on le sait, a obligé certains studios de cinéma à revoir leur stratégie, notamment les studios Warner et Disney qui, depuis le début d'année, ont sorti certains de leurs films (en tout cas pour le marché américain) simultanément sur leur propre plateforme et en salles. Déjà, il y a ça. Et ensuite Netflix, et cela avait d’ailleurs impressionné beaucoup d'observateurs, a annoncé en début d'année une centaine de productions originales de films qui sortiraient directement sur la plateforme, dont celui de Jane Campion. 

D’ailleurs, voir le dernier film de Jane Campion diffusé exclusivement sur Netflix, c’est énorme non ?  

Ah oui, vraiment incroyable !  

Le Pouvoir du Chien est l'un des films les plus attendus par les observateurs du cinéma, tout le monde a en mémoire sa Palme d’Or de 93 et là, que cela sorte chez Netflix… tout le monde se demande "est-ce qu’elle a cédé ou ne pouvait-elle pas faire autrement si elle voulait que son film se boucle et sorte en salles ?"…

Netflix a-t-il donc définitivement gagné ses lettres de noblesse ? 

Définitivement, non, je ne pense pas. D’autant que la position du Festival de Cannes va peut-être évoluer. Il se trouve que les deux films Netflix de la Mostra, ces deux films très attendus, auraient pu être à Cannes cette année, c’est ça qui est vraiment troublant. Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, avait précisé dans une interview à Variety peu avant la quinzaine, qu'il avait cherché à les avoir mais que ça n'avait pas été possible parce que Netflix et les organisateurs du festival étaient restés, cette année encore, sur leur position respective. À savoir : Netflix voulait bien que ses films participent au Festival de Cannes à condition que ce soit en compétition officielle, donc qu'ils puissent concourir pour un prix, alors que le festival estimait, lui, que Netflix ne pouvait figurer que hors compétition si ses films n’étaient pas diffusés en salles dans des conditions normales. Plusieurs analystes, notamment Le Figaro, ont estimé que c'était une fausse une main tendue à Netflix, un strapontin

Il y a entre la Mostra et Cannes deux stratégies qui s'opposent comme deux voiliers qui choisiraient des options complètement différentes dans une régate. Dans cette course, le Festival de Cannes prend-il le risque d'être à la traine ?  

Je ne pense pas car cette année encore Cannes s'est fait entendre. Son palmarès n'a pas laissé indifférent dans le milieu du cinéma, avec cette Palme d’Or surprenante et très osée de Titane de Julia Ducournau qui est un film vraiment radical. 

Je ne pense pas que le Festival de Cannes soit perdant. D'autant qu'il ne faut pas oublier que d'un point de vue business, le marché du film de Cannes s'est encore tenu cette année et ça s'est très bien passé, il y a eu beaucoup d'achats, de vente de projets, de films, donc Cannes continue de garder la première place dans le business du cinéma.

Donc, je ne pense pas du tout que les dés soient joués et on ne sait pas si les organisateurs du festival vont camper sur leur position ou la faire évoluer l'année prochaine si jamais elle devenait trop intenable par rapport aux autres.

Derrière tout ça, quel est le but ultime de Netflix ? 

Ce qui est certain, c'est que Netflix veut toujours gagner en respectabilité. S'ils gagnent des prix dans les différents festivals de cinéma c'est pour montrer que lui aussi achète et produit des vrais films de qualité.  

Mais on n'a jamais entendu dire Reed Hastings qu'il était cinéphile, qu'il admirait le cinéma d'auteur français, quand bien même la plateforme propose les films de François Truffaut par exemple. L’objectif est toujours le même : ça reste une entreprise et son objectif reste de proposer les films les plus divers possible pour attirer des abonnés.

D'autant plus dans une bataille qui devient de plus en plus dure avec des concurrents de plus en plus rudes comme Disney et les autres qui sont en train de se développer partout dans le monde.

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