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A la préhistoire, des femmes cueilleuses, mais aussi chasseuses

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Illustration de 1906 reproduisant des stéréotypes de genre : des hommes des cavernes affrontent des animaux sauvages... alors que les femmes se réfugient dans la grotte.
Illustration de 1906 reproduisant des stéréotypes de genre : des hommes des cavernes affrontent des animaux sauvages... alors que les femmes se réfugient dans la grotte.
© Getty - GraphicaArtis

L'idée admise par la communauté scientifique à propos des premiers groupes d'humains a toujours réparti les rôles ainsi : les hommes chassent et les femmes cueillent. La découverte, au Pérou, d’une femme chasseuse enterrée il y a 9 000 ans remet en cause cette conception de la préhistoire.

"Il est maintenant clair que la division du travail entre les sexes était fondamentalement différente — probablement plus équitable — dans le passé de chasseur-cueilleur de notre espèce", assure Randall Haas, professeur d'anthropologie et co-auteur d'une étude intitulée "Female hunters of the early Americas" (Les femmes chasseurs aux débuts des Amériques) publiée dans le journal Science Advances

Cette déclaration fait suite à la découverte, lors de fouilles archéologiques sur le site de haute altitude Wilamaya Patjxa, dans la cordillère des Andes au Pérou, de restes d'individus enterrés là il y a 9 000 ans. Randy Haas et son équipe ont en effet mis au jour, en 2018, les squelettes de six personnes, dont deux chasseurs. Ces derniers sont enterrés avec un ensemble de 24 outils en pierre, dont des pointes de lances, destinés à la chasse et au dépeçage de grands mammifères.

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Le premier réflexe des archéologues est de considérer qu'il s'agit de deux hommes, mais l'analyse plus poussée des ossements leur réserve une surprise. Grâce à l'étude de leurs os et de l’émail de leurs dents, les deux squelettes sont identifiés comme un homme âgé de 25 à 30 ans et une femme âgée de 17 à 19 ans.

Les outils découverts se composent de pointes de lance, mais aussi de pierres arrondis afin pour racler les peaux, ou de petites pierres aiguisées pour découper la viande.
Les outils découverts se composent de pointes de lance, mais aussi de pierres arrondis afin pour racler les peaux, ou de petites pierres aiguisées pour découper la viande.
- UC Davis - Randall Haas

D'après les chercheurs, la chasseuse, nommée "WMP6", était ainsi en possession d'un "atlatl", un type de propulseur permettant d'envoyer sa lance à une plus grande distance, et avec une plus grande force de frappe. 

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Cette découverte a conduit l'équipe scientifique à s'interroger sur le caractère "exceptionnel" ou non de leur trouvaille. Elle s'est donc attelée à analyser les données publiées sur de nombreuses sépultures datant d'une époque sensiblement identique, entre la fin du pléistocène et le début de l'holocène, en Amérique. Leurs recherches leur ont permis de découvrir 27 individus dont les tombes contenaient des outils de chasse et dont le sexe avait été identifié de façon sûre. Parmi ces derniers, ils ont dénombré seize hommes pour onze femmes. 

Selon l'équipe menée par Randall Haas, 30 à 50 % des chasseurs de gros gibiers pourraient ainsi bien avoir été des chasseuses plutôt que des chasseurs. "Cette découverte archéologique et l'analyse des pratiques funéraires de l’époque ont remis en cause l’hypothèse de l’homme-chasseur, précise l'anthropologue. [...] Cela nous montre que l'allégation selon laquelle les chasseurs étaient principalement des hommes était inexacte, au moins pour une partie de la préhistoire humaine".

Si le sujet fait encore débat parmi les spécialistes, il tend néanmoins à confirmer l'idée que les constructions modernes de genre appliquées sur le passé ne reflètent pas la réalité historique. 

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Un biais de confirmation classique

"Contrairement à ce qu’on pensait pendant très longtemps, les femmes préhistoriques faisaient plein d’activités. Elles participaient à la chasse, elles tuaient les animaux, elles travaillaient les peaux, taillaient les outils...", regrettait ainsi récemment sur France Culture Marylène Patou-Mathis, préhistorienne au CNRS : 

Pour l'autrice de L'Homme préhistorique est aussi une femme (Allary éditions, octobre 2020), considérer que les femmes restaient dans la grotte pendant que les hommes allaient chasser tient du biais de confirmation classique des premiers archéologues européens, au XIXe siècle : 

Les premiers préhistoriens anthropologues étaient tous des hommes. Donc ils ont calqué sur le mode de vie des préhistoriques, leur système de pensée, leur société à eux. Et donc ils ont fait des femmes préhistoriques qui étaient dans la grotte avec des enfants, et qui attendaient le retour du chasseur. Et bien entendu, l’homme c’est toujours le héros, et c’est lui qui va à la chasse au mammouth, et c’est lui qui taille les silex, c’est lui qui peint Lascaux…

Depuis le début des années 1980, les archéologues remettent néanmoins en question ces stéréotypes binaires. Notamment parce que la profession s'est considérablement féminisée. Ainsi, en 2017, des archéologues ont également constaté que la tombe d'un grand chef de guerre viking découverte à Birka, en Suède... était en réalité celle d'une grande cheffe guerrière viking. 

L'Invité(e) des Matins
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