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A la recherche des couleurs les plus pures

Par
L'installation Shooting into the Corner" d'Anish Kapoor, au musée Guggenheim de Bilbao.
L'installation Shooting into the Corner" d'Anish Kapoor, au musée Guggenheim de Bilbao.
© Getty - Holger Leue

Des chercheurs ont récemment créé le "blanc le plus pur du monde", capable de réfléchir 98% des rayons lumineux. Plus blanc que neige, plus noir que du charbon, plus rose qu'une rose rose… Que signifie cette course à la plus parfaite des couleurs qui passionne les scientifiques comme les artistes ?

Posez la question "qu'est-ce qu'une couleur ?" à un physicien, un peintre et un philosophe et vous obtiendrez des réponses bien différentes. Le premier définira la couleur comme une qualité de la lumière renvoyée par la surface d'un objet, une longueur d'onde perçue par l'œil. Le peintre, lui, vous dira que la couleur est une affaire toute matérielle, qu'il s'agit de pigments dont le mélange permet d'obtenir des combinaisons harmonieuses. Quant au philosophe, il exposera l'ambiguïté de la notion de couleur, laquelle renvoie à la fois à une sensation subjective et à une propriété mondaine…

Lumière et matière, en nous mais également en dehors, la couleur semble insaisissable. Comment l'approcher ? Peut-être en créant des couleurs et pourquoi pas dans la plus pure version possible. Voilà une quête dont les scientifiques comme les artistes se sont emparée, que ce soit pour exploiter les propriétés physiques de ces teintes parfaites ou leurs qualités esthétiques. En témoignent de récentes communications révélant la mise au point d'un "ultra-blanc", l'acquisition du "plus profond des noirs" ou encore la création du "rose le plus rose du monde".

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À réécouter : La guerre des couleurs
10 min

La très "cool" création du blanc le plus blanc

Xiulin Ruan, professeur de génie mécanique à l'université de Purdue (Etats-Unis), présente un échantillon de la peinture la plus blanche.
Xiulin Ruan, professeur de génie mécanique à l'université de Purdue (Etats-Unis), présente un échantillon de la peinture la plus blanche.
- Purdue University/Jared Pike

Il a détrôné l'ultra-blanc révélé en octobre 2020, ainsi que tous ses prédécesseurs : des chercheurs de l'université Purdue dans l'Indiana (Etats-Unis) ont créé la peinture "la plus blanche du monde" dans un communiqué publié le 15 avril dernier. Après six années de développement, plus de cent matériaux différents testés et près de 50 combinaisons prometteuses, ils sont parvenus à élaborer un blanc si blanc qu'il peut refléter 98 % des rayons du soleil. A titre de comparaison, les peintures blanches disponibles sur le marché ne renvoient que 80 à 90 % du lumière, précise l'équipe de chercheurs dirigée par le professeur en génie mécanique Xiulin Ruan. L'étude montre que cette peinture d'un "blanc éclatant" à base de sulfate de baryum, est capable de refroidir les surfaces de 4,5 degrés celsius, en vertu de ce qu'on appelle l'effet d'albédo : plus un corps est clair et plus il réfléchit les rayons du soleil ; à l’inverse, plus un corps est sombre, plus il les absorbe. 

L'aspect doublement "cool" de cette création, selon Xiulin Ruan, c'est qu'elle peut contribuer à "lutter contre le réchauffement climatique en aidant à refroidir la planète. Produire le blanc le plus blanc signifie que la peinture peut renvoyer le maximum de lumière solaire dans l'espace", rapporte The Guardian. En appliquant par exemple ce super-blanc sur un toit de 93 mètres carrés, la surface acquiert une puissance de refroidissement de 10 kilowatts, "bien plus que la plupart des climatiseurs d'intérieur", ajoute le chercheur.

Au-delà des applications écologiques qu'offre ce blanc plus blanc que neige (encore faut-il estimer le rapport coût-bénéfice de l'extraction de sulfate de baryum nécessaire à son élaboration), ce sont ses qualités esthétiques qui attirent. Les scientifiques américains auraient été approchés par un musée qui souhaiterait exposer ce blanc éclatant à côté du noir le plus sombre, le "VantaBlack". 

5 min

Les artistes contemporains dans bataille de l'ultra-noir 

Recouverte de peinture Vantablack, les reliefs de la tête de bronze semblent disparaître...
Recouverte de peinture Vantablack, les reliefs de la tête de bronze semblent disparaître...
- Surrey NanoSystems

Puisqu'il y a le yang, il faut le yin. A la création de cette peinture hyper-réfléchissante précède celle d'une matière qui absorbe le plus de lumière. En 2012, une entreprise britannique spécialisée dans les nanotechnologies met en au point le "Vantablack", un matériau noir constitué de nanotubes de carbone serrés les uns aux autres (d'où son nom, "vanta" est l'acronyme de "Vertically Aligned NanoTube Array", réseau de nanotubes alignés verticalement, et de "black", noir). Lorsqu'on en recouvre un objet, celui-ci obtient une capacité d'absorption de 99, 965 %… Quand la lumière frappe la surface d'un objet recouvert de vantablack, elle n'est pas directement réfléchie, mais diffusée par les nanotubes de carbone qui la capturent et la transforment en chaleur.

La quête du noir le plus profond a déchaîné les passions. Il y a effectivement quelque chose de fascinant dans le fait de se sentir comme absorbé par une teinte qui, contrariant la réflexion lumineuse, se tient à la lisière du visible. En 2014, l'artiste belge Frederik De Wilde défiait le vantablack avec son NANOblck-Sqr#1, également challenger au titre du noir le plus absolu. Jaloux de la popularité du vantablack, l'artiste affirme être le véritable pionnier de ce type de matériau à base de nanotubes de carbone, sur lequel il a travaillé une dizaine d'années, collaborant même avec la NASA. "Le plus noir-des-noirs est un concept artistique, un projet de recherche et une pensée poétique qui est né d'une nécessité, du réactionnisme, de la subversivité", a expliqué l'artiste au magazine Dazed

Je vois mon art "plus-noir-que-noir" comme un espace de refus, mais également un espace de et pour l'imagination. A une époque où l'on est saturé d'informations, cela nous ramène à quelque chose de privé et personnel. Dans l'obscurité absolue, tout le monde est pareil, tout est uni. Frederik De Wilde 

Le noir absolu n'avait pas fini d'assombrir l'esprit des artistes. En 2016, la bataille du noir éclatait entre le célèbre plasticien britannique Anish Kapoor et son confrère Stuart Semple. Le premier avait obtenu l'exclusivité des droits d'utilisation du vantablack pour un usage artistique. Il avait notamment réalisé "Descent into Limbo", un grand trou "vantablack" d'une profondeur de 2,5 mètres dont il est impossible de voir le fond (et dans lequel un visiteur avait eu le malheur de tomber). L'appropriation du pigment par Anish Kapoor avait suscité de nombreuses protestations du milieu artistique. Bien décidé à lui en faire voir de toutes les couleurs, Stuart Semple mit au point un autre pigment ultranoir, nommé "Black 3.0", accessible à tous sur le marché… sauf à l'accapareur du vantablack ! Pour l'acquérir, vous devez en effet présenter patte blanche en assurant que "vous n'êtes pas Anish Kapoor, vous n’avez aucun lien avec Anish Kapoor, vous n’achetez pas ce produit pour le compte d’Anish Kapoor ou d’un de ses associés.

23 min

Rose bonbon sous le ciel le plus bleu...

"PINK", le "rose le plus rose du monde", créé par Stuart Semple.
"PINK", le "rose le plus rose du monde", créé par Stuart Semple.
- Stuart Semple / Culturehustle

La guéguerre chromatique ne se limite évidemment pas au noir. En 2017, Stuart Semple a également commercialisé "PINK", un pigment présenté comme étant "le rose le plus rose du monde". Encore une fois, la consigne de vente est simple : tout le monde peut se procurer l'un des petits pots contenant la précieuse poudre rose fluo… "excepté Anish Kapoor (qui ne veut pas partager son noir !)". L'intéressé a répondu en publiant sur son compte Instagram une photo laissant peu d'équivoque : un majeur tendu saupoudré de PINK

Cette labellisation des couleurs par des artistes rappelle l'une des plus célèbres d'entre elles : celle du français Yves Klein et son Bleu IKB, pour "International Klein Blau". Pour le peintre, cette teinte possédait une vibration extraordinaire : "Le bleu n’a pas de dimensions. Il est hors de dimensions, tandis que les autres couleurs elles, en ont", expliquait-il en 1959 lors d'une conférence donnée à la Sorbonne. En 2001 dans l'émission "Surpris par la nuit" sur France Culture, son marchand de couleurs, Edouard Adam, dévoilait les mystères de la création du bleu Klein :

Le bleu Klein, c’est un bleu d’outremer classique, c’est un médium que j’ai mis au point pour lui. Par contre, c’est son tour de main qui fait que ça s’appelle le Bleu IKB, “International Klein Blau”. C’est le tour de main de l’artiste qui donne la valeur à la chose. Edouard Adam 

Edouard Adam raconte la fabrication du bleu IKB (Surpris par la nuit, 21 mars 2001)

5 min

Profond, l'IKB l'est assurément. Mais s'agit-il du bleu le plus bleu ? Dans cette course au superlatif, convoquons à nouveau les scientifiques. Cette fois, c'est dans la nature, et plus précisément en levant les yeux au ciel, que le laboratoire national de physique (NPL) britannique a cherché "the bluest blue". A l'aide d'un spectromètre portable, ils ont relevé les coordonnées colorimétriques du ciel dans 20 destinations différentes, du Pérou au Pays de Galles, en passant par Fidji, Madagascar et les Maldives, toujours à 10 heures et dans la même direction par rapport au soleil. Ces données donnent la mesure de l'intensité de lumière rouge, verte et bleue. Deux de ces coordonnées - par convention,  le rouge et le vert - ont ensuite été tracées sur un "diagramme de chromaticité" standard. Résultat : c'est au ciel brésilien de Rio de Janeiro qu'a été attribué le titre de ciel le plus bleu, devant celui de Bay of Islands en Nouvelle-Zélande et d'Ayers Rock en Australie. 

58 min

Les couleurs les plus pures, vraiment ? 

Plus blanc que neige, aussi noir qu'un trou noir, rose éclatant, bleu intense… Parler de la pureté de ces teintes a-t-il un sens ? D'une part, la notion de pureté renvoie littéralement à ce qui est sans mélange ; ce qui est déjà compromis dans tous les cas que nous avons cités avant. Mais au-delà de cette contrariété linguistique, avant de crier victoire ou, en l'occurrence, "cette teinte est la plus teintée !", il convient de savoir si l'on considère qu'un rouge est "le plus rouge du monde" parce qu'il est le plus saturé ou le plus intense. Plus une couleur sera vive ou mate, non rabattue (mélangée à du blanc ou du noir qui "l'éteint") ou rompue (mélangée à sa couleur complémentaire), plus elle sera considérée comme intense. La saturation d'une couleur renvoie quant à elle à la distance qui la sépare de sa décoloration complète, soit vers le noir, soit vers le blanc. 

C'est justement au sujet du noir et du blanc que l'affaire se complique : sont-ce vraiment des couleurs ? D'un point de vue scientifique, le blanc représente l'addition toutes les longueurs d'ondes de la lumière. Si l'on définit la couleur comme une certaine longueur d'onde, même le super-blanc réalisé par les chercheurs de l'université de Purdue ne peut être considéré comme le blanc le plus blanc du monde ! Il en est de même pour notre vantablack, puisque le noir correspond à l'absence de lumière reçue par l'œil. Dans un espace absolument sombre, nos yeux ne captent aucune radiations lumineuse, mais notre cerveau interprète cette absence comme du noir. 

Du point de vue de l'artiste cependant, le blanc comme le noir sortent bien d'un tube de peinture vendu par le "marchand de couleurs". Même s'il occupe souvent une place particulière sur leur palette, le noir dément son statut de non-couleur une fois sur le pinceau. "Le noir, une non-couleur ? Où avez-vous encore pris cela ? Le noir mais c’est la reine des couleurs !", lançait le peintre Auguste Renoir à Ambroise Vollard. Et quand celui-ci lui demandait pourquoi il prônait le noir alors qu'il le remplaçait par du bleu de Prusse, le peintre, outré, rétorquait : "Qui vous a dit cela ? J’ai toujours eu en horreur le bleu de Prusse. J’ai bien essayé de remplacer le noir par un mélange de rouge et de bleu, mais j’employais alors le bleu de cobalt ou le bleu d’outremer, pour revenir, en fin de compte, au noir d’ivoire.

Qu'il soit d'ivoire, de mars ou de vigne, le pigment noir ne sert pas qu'à assombrir les couleurs et apporter de l'ombre ; il est pour de nombreux peintres une véritable couleur. Pensons notamment à Pierre Soulages qui dès l'enfance s'est entiché du noir, comme il le racontait dans l'émission "Hors-Champs" sur France Culture, en 2011

Je devais avoir quatre ou cinq ans, j'étais en train de tracer de grandes lignes noires sur du papier blanc et quelqu'un m'a demandé ce que j'étais en train de faire, et j'ai répondu : "De la neige." Tout le monde a ri bien sûr, mais tout le monde s'en est souvenu et on me l'a rappelé. Le noir n'était pas là pour sa qualité de noir mais aussi pour ses pouvoirs de noir, c'est-à-dire que par contraste, il rendait probablement le papier plus blanc, comme la neige. Pierre Soulages

En réalité, et le peintre rejoint là le scientifique dans son exploration des propriétés du noir, c'est avec la lumière que travaille l'artiste de l'outrenoir. "Ce qui est intéressant dans mes tableaux c'est de voir de la lumière qui vient de la plus grande absence de lumière, qui est par définition la couleur noire, explique Pierre Soulages sur France Culture. Ce n'est pas une absence absolue, sinon on ne verrait rien, mais le noir c'est la couleur qui absorbe toute la lumière... En réalité pas toute, il y a des états de surface du noir qui la réfléchissent, mais ça je m'en suis aperçu très tard.

Idem pour le blanc : difficile, du point de vue du physicien de parler du blanc le plus pur, alors même qu'il correspond à la somme de toutes les couleurs. En revanche, le peintre la traitera comme une teinte parmi d'autres, et n'aura pas de mal à en parler, symboliquement, comme d'une couleur pure. Elle lui permet de révéler les autres couleurs, en tant que fond duquel les autres couleurs se détachent, ou comme touche de lumière qui capte l'attention. Le blanc "agit sur notre âme comme le silence absolu", pensait le peintre et théoricien des couleurs Vassily Kandinsky, mais il peut aussi être "terrible", comme le décrivait Henri Michaux dans son poème Misérable miracle

Blanc absolu, blanc par-dessus toute blancheur, blanc de l’avènement du blanc. Blanc sans compromis, par exclusion, par totale éradication du non blanc. Blanc fou, exaspéré, criant de blancheur. Fanatique, furieux, cribleur de rétine. Blanc électrique, atroce, implacable, assassin. Blanc à rafales de blanc. Dieu du blanc. Non, pas un dieu, un singe hurleur. Henri Michaux

Que l'on définisse ces deux couleurs comme l'unité ou l'absence de toutes les autres, elles restent des teintes de référence dans la vision moderne de la couleur. Le blanc et le noir régissent en effet les classifications chromatiques autour des pôles de la clarté et de la saturation, de la sphère d'Otto Runge (1810) aux classifications chromatiques de Munsell (1915), d'Ostwald (1915) et jusqu'à celles, plus récentes, de Hickethier (1925) et Küppers (1975). 

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