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A Lesbos Richard Kalisz écrit : une étrange réserve qui tranche avec tout ce qu'on montre d'habitude

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**** Bonjour,

Comme certains le savent déjà, je suis à Lesbos depuis maintenant 13 jours. Pour la deuxième fois en septembre car j'y ai trouve un coin de village en bord de mer qui me repose des inquiétudes du monde et de celles qui traversent tout être sur terre. C'est à bord d'un hôtel remarquable dont la terrasse fait face aux montagnes de Turquie et surplombe une mer, qui cet été , avec un soleil chauffé à blanc, s'étale comme un lac. Pourtant, cette fois, il déverse tous les jours, et plusieurs fois par jours, sur la plage et devant mes yeux, des zodiacs surcharges d'hommes, parfois de femmes et d'enfants, trempés, que certains bénévoles aident à accoster. Il n'y a donc plus, ni paradis, ni vacances. Sauf que ceux qui arrivent y croient. Sans doute, ont-ils raison. La plupart ont entre dix sept et 24 ans. Juste l'âge pour se faire une vie et avoir la force, l'énergie, pour ensuite parcourir à pieds les montagnes , malgré une chaleur éprouvante, jusque Mytilène.

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Le bleu du ciel est d'une intensité légendaire. Il regarde sans frémir une tragédie quotidienne mais dont le désir irrépressible de vie se bat pour une issue optimiste. En bateau, je longe la côte. De Petra a Skala Skaminia, on aperçoit des milliers de gilets de sauvetage de couleur orange, abandonnés sur le sable. Aussi la carcasse défoncée et crevée de centaines de zodiacs. Ce sont des signes des naufrages ou de vies sauvées. Depuis le bateau, le commandant me prête ses jumelles: deux zodiacs surpeuplés avancent vers le rivage. Tous ont le visage tendu. On devine combien la peur et l'espérance sont violentes. Ici, l'usage des jumelles est devenu quotidien, depuis les terrasses des restaurants et du château de Molivos. Que peut-on faire d'autre? Avec Marc, je débarque à Skala ( un ravissant port de pêche apprécié des touristes): une marée de réfugiés sort du sentier qui monte de la mer. Je demande: d'où venez vous? - D'Istanbul. Oui , mais avant? Syrien? Non, Afghanistan. Quelques femmes ( peu nombreuses) frappent à une porte qui s'ouvre. Elles demandent un peu de soin pour leurs enfants. Une habitante se masque le visage pour éviter toute contagion. Sinon, personne, aucune aide n'est ici mise en place. Marc entre au petit supermarché pour acheter des bouteilles d'eau qu' il distribue. Pas de précipitation. Un calme et une étrange réserve qui tranche avec tout ce qu'on montre d'habitude dans les films ou à la télévision pour faire dramatique et spectaculaire. Rien de tout cela mais un merci poli et la route qui se continue. Marc suffoque: je n'ai jamais rien vu de pareil. Il poursuivra, de jour en jour, les distributions de packs d'eau, à Molivos, oùu sont concentrés la plupart des réfugiés avant de parvenir à Mytilène ou ils pourront peut-embarquer pour Athènes. Une route épuisante mais dont les rescapés, une fois établis en Europe, garderont une mémoire ineffaçable. Je dis a Marc: il ne faut pas considérer le malheur; ceux-ci ont échappé à la mort. Ils ont un avenir devant eux. Je pense que ses bouteilles , c'est Sisyphe, mais on peut aussi ricaner et rester à ne rien faire.

migrants afghans sur une plage grècque
migrants afghans sur une plage grècque
© Reuters

Hier , nous nous sommes rendus au port de Molivos: nous traversons des groupes encore plus impressionnants. La plupart vont passer la nuit dans le parc minuscule à côté de la station d'autobus. Des centaines d'autres sont assis sur le sol, ou couchés sur le trottoir. C'est une image de guerre et d'exode. Une dispute se fait jour pour prendre un bus qui refuse quiconque veut y monter. Un couple de jeunes belges qui loge dans un hôtel voisin, nous dit que le bus local s'interdit tout transport. Cependant trois bus par jour , fourni par un organisme humanitaire, font le voyage. Sinon, aucune aide de personne, sinon de quelques volontaires, comme cette jeune fille hollandaise qui parle avec eux. Je demande à un jeune garçon: Afghan? - Non, Syrien. Comme le couple de belges, Marc ramène des bouteilles. Ils nous disent qu'ils ont déjà acheté pour plus de cent euros d'eau en bouteille. Et d'ajouter: c'est inouï, le snack en face ne veut rien leur vendre alors que certains ont un peu d'argent.

Plus loin, au port même, un bateau conduit par la garde maritime , débarque ( un sauvetage) ,une centaine de personnes qui attendent des consignes. Un Grec d'un certain age et vigoureux s'interpose pour faire un tri. Je lui demande ce qu'il fait: -la police du sexe. Je dois séparer les sexes pour l'unique toilettes qui existe sur le port car il n'est pas question de se rendre dans les cafés. La petite hollandaise est là: bouteilles d'eau et vêtements secs. Des chaussures surtout, car la route est difficile. Et après? Le vide, personne. Mais que fait la croix rouge internationale demande Marc? Je suis incapable de répondre. Le grec nous interpelle: - D'où êtes-vous? De Belgique. - Dites leur à la Belgique qu'elle use de son pouvoir pour stopper cette guerre!

De retour à l'hôtel, je lis les journaux sur ma tablette. De la part des hommes politiques rien ne m'étonne mais il y a des limites. Francken se démène mais a une conception de caserne en alignant à l'infini des lits de camps, Rudi Demotte se démasque en estimant que Tournai accueille trop de réfugiés, des élus socialistes trouvent que les réfugiés ont l'air de promeneurs nullement épuisés, De Croo et Mayeur font de la dispute politicienne, le premier ne propose pas d'améliorer le centre WTC mais part en guerre contre un festival style Woodstock, le second fait de la démagogie anti- flics en ne faisant RIEN. Enfin, le ténor NVA invente un slogan digne des camps: un bain, un lit, un pain.

"Du pain et des roses" disaient les ouvriers du 19ème siècle . Où et quand sommes- nous?

Contrairement a ce qu'on a dit, ce n'est pas l'image de l'enfant mort sur la plage qui restera mais une toute autre qui parle du futur et d'un combat. Celle, extraordinaire, des refugiés qui marchent en nombre compact sur l'autoroute reliant Budapest à l'Autriche. Des combattants tenant en première ligne, hautement levé et en tête, le drapeau étoilé de l'Europe. Une marche qui ressemblait a une manifestation de lutte. Elle voulait que l'Europe tienne sa grande promesse et soit enfin la nouvelle Amérique. Comment ne pas nous décevoir, nous et eux.

R. K.

  • Richard Kalisz a envoyé cette lettre et proposé de la faire suivre. Richard Kalisz est documentariste et homme de théâtre, La Maison des Auteurs le présente ainsi*

L’homme

Richard Kalisz naît à Lausanne en avril 1945 de parents venus de Pologne. Son enfance est marquée par la littérature et le cinéma. Diplômé de l’INSAS, il a été réalisateur radio à la RTBF (il a reçu dès 1994 l’Antenne de Cristal, la plus haute récompense en matière radiophonique) et à France Culture.

Directeur de la Fondation et du Théâtre Jacques Gueux à partir de 1978, il crée et met en scène de nombreux projets théâtraux dont la ligne principale interroge et fait vivre la contradiction entre le corps, le désir individuel (la pulsion sexuelle) et les questions de société. Il est le réalisateur de nombreux documentaires et pièces radiophoniques.

Il est co-fondateur de l’ACSR de Bruxelles avec Thierry Génicot et a été professeur de réalisation radiophonique à l’INSAS pendant plus de vingt cinq ans en section théâtre et cinéma.