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À Montparnasse, la nouvelle vie de la Villa Vassilieff au service des artistes femmes

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L'association Aware propose désormais Villa Vassilieff, dans une impasse préservée à Montparnasse, un centre de documentation et une salle d'écoute de podcasts.
L'association Aware propose désormais Villa Vassilieff, dans une impasse préservée à Montparnasse, un centre de documentation et une salle d'écoute de podcasts.
© Radio France - Éric Chaverou

L'atelier classé des années 1900 fut le repère parisien de l’artiste peintre, sculptrice et décoratrice russe Marie Vassilieff et de celles et ceux qu'elle y convia. Rénové, il a été confié à l'association de promotion des artistes femmes Aware et il ouvre ses portes pour les Journées du patrimoine.

Marie Vassilieff (Smolensk, 1884-Nogent, 1957) a marqué la vie de Montparnasse au début du siècle dernier. En 1911, l’artiste peintre, sculptrice et décoratrice russe s'installe au 21 de l'avenue du Maine avant d'y ouvrir une Académie de peinture et de devenir pendant la Première Guerre mondiale la "cantinière des Montparnos" en y proposant le couvert aux artistes étrangers qui ne recevaient plus de pension de leur pays d'origine. Construit en 1901, l'atelier de cette personnalité charismatique est fréquenté par les avant-gardes du début du XXᵉ siècle, des artistes comme Picasso ou Braque, et sera un lieu de bouillonnement artistique et culturel, et de fêtes, de rencontres littéraires et musicales.

Arrivée de Russie grâce à une bourse de la tsarine,  Marie Vassilieff ne distinguait pas beaux-arts et arts appliqués et elle réalisa également des marionnettes, des costumes, des décors de théâtre, des meubles, un flacon de parfum et deux grands panneaux de la brasserie La Coupole.

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Un Musée du Montparnasse a animé la Villa Vassilieff en deux temps, d'abord à l'initiative de Marc Vaux, avant le programme d’expositions et de résidences artistiques du centre d’art Bétonsalon, de 2016 à 2020 ( chronologie ici).

En 2021, la ville de Paris concède un bail de cinq ans à l'association Aware (Archives des Artistes Femmes, Recherches et Expositions) pour relancer l'endroit et perpétuer l'héritage de Marie Vassilieff. Et pour la première fois après sa rénovation tout en couleurs confiée à matali crasset, la Villa ouvre ses portes ce weekend de midi à 18h, à l'occasion des Journées européennes du patrimoine. Villa par ailleurs ouverte sur rendez-vous à quiconque serait intéressé par les artistes femmes.

Entretien avec la responsable des programmes scientifiques d’Aware, Matylda Taszycka.

Matylda Taszycka : "Nous cherchons à nous inscrire dans l'héritage de Marie Vassilieff d'échange d'idées"

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L'entrée actuelle de la Villa et un cartel biographique de Marie Vassilieff. 15 septembre 2022
L'entrée actuelle de la Villa et un cartel biographique de Marie Vassilieff. 15 septembre 2022
© Radio France - Éric Chaverou

Eric Chaverou : Comment votre association s'est-elle installée ici ?

Matylda Taszycka : Nous avons tout simplement postulé auprès de la Ville de Paris. Aware était une association déjà relativement connue dans le monde culturel au moment où nous l'avons fait. L'association a été cofondée en 2014 par Camille Morineau, notre directrice scientifique, qui est historienne de l'art, commissaire d'exposition, spécialiste des artistes femmes. Elle a été par exemple co-commissaire de 'elles@centrepompidou' ou plus récemment de l'exposition 'Pionnières', au musée du Luxembourg.

Depuis notre création, nous étions surtout connus pour nos contenus gratuits en ligne et notre site internet sur des artistes femmes réalisés avec des historiennes et historiens de l'art. Et en 2020, 2021, nous avons cherché un nouveau lieu pour nous ancrer aussi dans un quartier et travailler avec un public qui ne soit pas seulement le public numérique. Nous cherchions aussi à nous inscrire dans l'héritage de Marie Vassilieff de générosité, de partage, d'échange des idées. Et nous avons emménagé ici à l'automne 2021.

Nous souhaitions aller à la rencontre des gens, des spécialistes comme des enfants, les sensibiliser à la question de la visibilité des artistes femmes, femmes à la naissance ou personnes qui s’identifient comme femmes, pas assignées au sexe féminin à la naissance, et ouvrir plus largement notre centre de documentation qui s'est beaucoup enrichi depuis la création de l'association. Ce centre de documentation est un lieu assez exceptionnel parce qu'il n'existe pas d'autre bibliothèque en France entièrement consacrée aux artistes femmes, exceptée la bibliothèque Marguerite Durand, mais qui a un profil différent. Ici, il s'agit d'une collection de monographies sur des artistes femmes, de catalogues d'expositions d'artistes femmes - aussi bien individuelles que collectives - d'ouvrages de recherche, d'anthologies, de textes critiques. Des textes pour la plupart en français et en anglais, et parfois en japonais, en polonais ou en allemand. C'est une formidable ressource pour les chercheuses, mais aussi pour les étudiants et étudiantes et même lycéens, lycéennes. Pour toutes les personnes intéressées par l'histoire de l'art.

Matylda Taszycka, la responsable des programmes scientifiques d’Aware, dans le centre de documentation de l'association, au premier étage de la Villa Vassilieff
Matylda Taszycka, la responsable des programmes scientifiques d’Aware, dans le centre de documentation de l'association, au premier étage de la Villa Vassilieff
© Radio France - Éric Chaverou

Une rénovation pleine de couleurs signée matali crasset

Matylda Taszycka : Le lieu a effectivement été entièrement rénové avant notre installation par la designer matali crasset. Elle a pensé cet espace avec nous et avec vraiment cette ambition de créer un espace accueillant pour le public. Donc, ce n'est pas un white cube, c'est un espace très coloré, chaleureux. Nous avons plusieurs pièces, bien sûr des pièces originales de la Villa car le lieu est protégé, donc nous nous sommes inscrites dans l'architecture originale.

Une petite pièce permet d'écouter nos podcasts, mais aussi de réaliser des ateliers autour de l'enregistrement. Une salle de projection permet de visionner nos films d'animation ou des films d'artistes. La salle de médiation voisine a un meuble mobile spécialement conçu pour les ateliers par matali crasset. Enfin, à l'étage, nos bureaux ouvrent sur le centre de documentation, parce que nous souhaitons une perméabilité entre nos équipes et les personnes qui nous rendent visite, et sur cette collection de livres accessibles en libre-service aux personnes intéressées.

La salle de médiation très colorée.
La salle de médiation très colorée.
© Radio France - Éric Chaverou
58 min

Eric Chaverou : Avec les Journées du patrimoine, et bien au-delà, que souhaitez-vous développer dans ce lieu ?

Matylda Taszycka : Ou avec les journées du matrimoine ! Nous avons juste manqué de rapidité pour nous inscrire dans le programme des journées du matrimoine et pour la Villa Vassilieff, surtout vraiment un des rares lieux qui portent le nom d'une femme à Paris, je parlerais peut être plus de l'héritage matrimonial que patrimonial.

Nous voulons nouer une nouvelle relation avec un public bien présent, dans un lieu vivant. Nos ressources numériques peuvent aussi servir de point de départ pour la discussion sur les artistes femmes, les films pour enfants que nous avons créés, les petites histoires de grandes artistes femmes en sont un exemple. Nous allons développer prochainement des ateliers pour enfants autour de ces productions, mais aussi nos podcasts.

Nous avons produit plusieurs films, de petites monographies de trois ou quatre minutes sur des artistes femmes présentes aussi sur notre site. Nous avons choisi les figures les plus historiques Camille Claudel, Louise Bourgeois, Anni Albers, Augusta Savage, figure majeure du mouvement de la Renaissance de Harlem. Et plus récemment, notre dernier film s'est intéressé à Edmonia Lewis, une des premières sculptrices afro américaine. Je pourrais citer une vingtaine de noms.

Maintenant que nous sommes dans cette Villa, il s'agit de la rendre vivante, de la transformer en un lieu de débats, d'accueil des idées sur les artistes femmes, sur le féminisme, de tisser des liens plus forts avec d'autres associations, des institutions, avec lesquelles nous sommes partenaires ou avec lesquelles nous serons partenaires. Ce n'est pas figé et Aware ne cherche absolument pas à écrire de nouveaux canons en histoire de l'art. Nous cherchons à élargir le spectre, à montrer à quel point l'inclusion des artistes femmes dans l'enseignement de l'histoire de l'art devrait être systémique. Cela ne devrait d'ailleurs pas être le travail d'une association ou d'un certain nombre d'historiennes de l'art. Cela devrait être intégré dans des programmes scolaires, dans l'enseignement, dans des écoles, aussi bien des écoles d'art que des grandes écoles qui enseignent l'histoire de l'art ou les universités. C'est un travail à plusieurs.

Pour les jeunes, nous allons nous adresser dans les semaines qui viennent à des écoles primaires et à des lycées pour mettre en place des ateliers pilotes, de tests autour de nos ressources. Voir comment les jeunes réagissent, comment les professeurs peuvent s'en servir comme outils, et pas seulement ici, à la Villa. Notre objectif bien sûr, notre rêve, serait que ces contenus puissent être utilisés aussi en dehors de ce lieu, dans le cadre de cours et d'ateliers partout en France. Nous avons déjà organisé des visites de musées, de centres d'art hors de Paris, aux Abattoirs à Toulouse ou au Musée d'art contemporain de Nice lors de l'exposition consacrée aux artistes Femmes pop.

Quelques figures artistes femmes dans le centre de documentation et la salle d'écoute de podcasts.
Quelques figures artistes femmes dans le centre de documentation et la salle d'écoute de podcasts.
© Radio France - Éric Chaverou

Notre deuxième grande priorité passe par l'international. Nous souhaitons travailler au rééquilibrage de visibilité et de travail scientifique sur les artistes femmes. À la fois sur la question d'exclusion des artistes femmes pour des raisons liées au genre, et sur la question géographique. On connaît mieux aujourd'hui les artistes françaises ou britanniques que les artistes ukrainiennes, tchèques ou haïtiennes. Nous œuvrons donc à travers un certain nombre de programmes géographiques sur la mise en valeur des carrières d'artistes femmes du continent africain, nigérianes, sénégalaises, par exemple, ou des Caraïbes ou d'Amérique latine.

Eric Chaverou : D'autant que vous bénéficiez d'un réseau partout dans le monde...

Matylda Taszycka : Ce lieu est désormais notre base, notre point de départ, mais nous profitons effectivement aussi de tout un réseau de chercheuses, chercheurs, mais ce sont surtout des femmes avec lesquelles nous travaillons dans le monde entier. Nous pilotons plusieurs réseaux de recherches pour créer des contenus sur des artistes femmes qui n'ont pas encore été rendues visibles ou sur lesquelles on manque aujourd'hui d'informations.

Un de ces réseaux est un réseau académique qui implique des enseignantes dans le monde entier : en Argentine, aux États-Unis, au Japon, en Grande-Bretagne, au Danemark, en Pologne. Il permet d'animer des groupes d'étudiants et étudiantes pour rédiger des biographies pour le dictionnaire en ligne Aware et des articles de recherche que nous publions sur notre site.

Eric Chaverou : Comment se construit votre dictionnaire en ligne ? Quelles différences avec Wikipédia ?

Matylda Taszycka : Il y a eu des initiatives d'écriture collective de notices, de biographies Wikipédia sur des artistes femmes. Mais je ne comparerais pas vraiment notre site avec Wikipédia car c'est une ressource différente. Certes, nous proposons gratuitement des notices biographiques, mais elles sont écrites par des historiennes de l'art, elles sont toutes signées, et il y a vraiment un travail de rédaction, d'édition, de vérification de l'information réalisé par les spécialistes avec lesquelles nous travaillons et par notre équipe. Il est très important que les ressources soient fiables parce que nous voulons vraiment servir le monde de la recherche, tout en créant des contenus accessibles pour le plus grand nombre. À l’origine, nous avons travaillé en partenariat avec Le Dictionnaire universel des créatrices d’Antoinette Fouque. Et ces notices sont aussi richement illustrées, après des recherches de longue haleine avec une iconographe professionnelle. Le paiement des droits pour ces images prend d'ailleurs une grande place dans le budget de notre association.

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Eric Chaverou : Et depuis les débuts de l'association en 2014, vous observez tout de même des progrès dans les esprits ?

Matylda Taszycka : Oui, clairement, une prise de conscience a eu lieu en France depuis un certain nombre d'années. Notre site bilingue français-anglais est très consulté, avec 70 000 connexions uniques par mois. Mais je voudrais souligner que nous ne sommes bien sûr pas les seules à faire ce travail. D'autres historiennes et historiens de l'art en France et à l'étranger travaillent sur le sujet depuis déjà très longtemps. Les études en histoire de l'art féministe existent depuis cinquante ans. Linda Nochlin a publié son fameux texte ' Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?' en 1971. Ce fut une grande prise de conscience face à la nécessité de valoriser les artistes femmes, qui comprend aujourd’hui aussi la volonté de valoriser les artistes qui s’identifient comme femmes, queer, non binaires.

Ce champ de recherches n'est pas nouveau et il s'est certainement institutionnalisé. On voit aussi à travers l'apparition de chaires d'études de genre dans les universités, y compris dans des pays assez résistants comme la France, ou dans la programmation des musées. Mais cela n'est certainement pas suffisant. Il faut éviter des effets de communication, comme des institutions qui feraient une exposition assez spectaculaire d'artistes femmes par an sans changer du tout par ailleurs leur politique d'acquisition et de programmation, sans repenser leur médiation, leurs cartels ou les œuvres. On peut travailler à de très nombreux niveaux en même temps, et cela nécessite une politique volontaire et sur le long terme.

Enfin, le risque de backlash n'est jamais complètement absent en fonction des fluctuations du climat politique. Nous vivons une époque particulièrement instable. Nous l'avons constaté encore récemment dans un certain nombre de pays, aux États-Unis ou en Pologne, un grand contrecoup, retour en arrière, sur les droits des femmes. Et le monde de l'art ne peut pas non plus être déconnecté des questions de société, comme l'avortement.

La façade arborée de la Villa et la salle de projection. 15 septembre 2022
La façade arborée de la Villa et la salle de projection. 15 septembre 2022
© Radio France - Éric Chaverou