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À Odessa, la menace russe en toile de fond

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La statue du Duc de Richelieu, fondateur au XIXe, à la demande du tsar Alexandre Ier, de l'Odessa moderne, protégée contre la menace russe.
La statue du Duc de Richelieu, fondateur au XIXe, à la demande du tsar Alexandre Ier, de l'Odessa moderne, protégée contre la menace russe.
© AFP - Nina Lyashonok / NurPhoto

Le monde dans le viseur. "Ce sera un crime historique", a alerté le président ukrainien le 6 mars 2022, évoquant une menace de bombardements russes sur Odessa. Depuis, les habitants de la "perle de la mer Noire", fébriles, se préparent au pire. Et ils protègent leurs symboles, comme le Duc de Richelieu.

Au cœur d’Odessa, les habitants ont dressé un nouveau piédestal à la figure tutélaire de la ville. Une pyramide de sacs de sable semble porter le Duc de Richelieu, sur fond de bâtiments de style méditerranéen. C’est ce noble français, émigré en Russie après la Révolution française, qui accueille les visiteurs, en haut de l'escalier qui domine le port, face à la mer Noire.

Car à Odessa, on ne se souvient pas d’Armand-Emmanuel de Vignerot du Plessis comme d’un contre-révolutionnaire. On ne se souvient pas non plus de lui comme d’un émissaire de Moscou. Si les habitants de la ville portuaire louent sa mémoire, et la protègent des bombes russes, c’est parce que, dès 1803, il fut, en tant que gouverneur général, l’artisan de son développement.

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Une multitude de sacs de sable comme autant de boucliers pour protéger le protecteur de la ville, "notre duc", comme les Odessites l'appellent, dont seuls la tête et le bras émergent. De la statue de style classique inaugurée en 1828 – un personnage en toge, un rouleau à la main, on n’a pas voulu cacher le regard et le geste, comme un défi à la marine russe qui, à quelques milles nautiques de là, menace la ville.

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La photographe Nina Lyashonok a fait le choix de la contre-plongée qui vient "donner de la grandeur à la statue, et peut-être plus encore, au travail qui a été mis en œuvre pour la protéger", estime Jérôme Huffer, chef du service photo de Paris-Match.

Elle représente l’effort de guerre, avec un effet de masse renforcé par l'omniprésence du ciel, derrière, dans une composition qui élimine tout ce qui peut gêner l’œil. La photographe essaie de suggérer la menace, qui n'est pas encore matérialisée.

Protecteur russe

"Au début de l’invasion, certains, ici, ne pensaient pas que les Russes bombarderaient les villes et les civils. Mais en voyant ce qui s’est produit – des immeubles résidentiels, des hôpitaux, des centres-villes rasés par des missiles de croisière – les gens d’Odessa ont pris peur", raconte Ihor Babii, un artiste et photographe ukrainien. Et, comme l’illustre cette image de Nina Lyashonok, ils ont pris leur destin en mains.

"Ce carcan protecteur est le symbole de l’amour des gens d’Odessa pour leur ville", explique Ihor Babii. Il masque en effet une inscription : "Au duc Emmanuel de Richelieu, gouverneur de 1803 à 1814 de la Nouvelle-Russie qui fut à la base du bien-être d'Odessa, ses habitants reconnaissants de toute condition, en souvenir de ses œuvres…"

Sous l’autorité du Duc, "Odessa est passée d’une petite ville de province à une véritable métropole urbaine, selon les standards de l’époque", raconte Ihor. Une métropole, surnommée à juste titre la "Marseille d’Ukraine", dans laquelle le Duc de Richelieu "a su faire cohabiter en des habitants de différentes origines : Arvanites, Bulgares, Grecs, Juifs, Italiens, Ukrainiens, parmi lesquels des cosaques, Russes, Français…"

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Nouvelle-Russie

Ironie de l’histoire, tout dans cette représentation du Duc de Richelieu, hormis le choix de l’artiste, l’Ukrainien Ivan Martos, fait écho à la Russie. Ce bronze, coulé à Saint-Pétersbourg par Vassili Ekimov, renvoie à la volonté de Catherine II puis du tsar Alexandre Ier de peupler la "Nouvelle-Russie", qui regroupe des provinces du sud de l’Ukraine et des steppes russes vers la mer d’Azov.

À réécouter : Épisode 2 - Odessa attend la guerre

Ce pouvoir central, qui voulut la prospérité d’Odessa, est désormais décidé à la réduire. Comme, durant la guerre de Crimée, les marines britannique, ottomane et française ont cherché à le faire, bombardant son port deux jours durant en avril 1854.

Mais ce n’est plus pour se protéger de Londres ou de Paris que le Duc a mis son habit de guerre. La "perle de la mer Noire", une ville où l’"on peut sentir l’Europe", disait Alexandre Pouchkine, lors de son exil à Odessa en 1823, attend les "envahisseurs moscovites", dit Ihor Babii, et "se prépare à les repousser à la mer".

À réécouter : La légende l'Odessa

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