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À Paris, au coeur d'un musée-atelier de l'éventail toujours plus menacé

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Maître d'art, Anne Hoguet tente de sauver le petit musée-atelier qu'elle a ouvert en 1993 et fermé depuis 2016. Il renferme une collection d'une très haute valeur de plus de 2 500 éventails et de milliers de documents, outils ou pièces du métier.
Maître d'art, Anne Hoguet tente de sauver le petit musée-atelier qu'elle a ouvert en 1993 et fermé depuis 2016. Il renferme une collection d'une très haute valeur de plus de 2 500 éventails et de milliers de documents, outils ou pièces du métier.
© Radio France - Eric Chaverou

Reportage. Unique au monde et en partie classé, le musée-atelier privé de l'éventail est en grave sursis. Déjà fermé depuis 2016 et désormais plombé par 117 000 euros de dettes et les conséquences du Covid. Visite avec Anne Hoguet, son âme, qui continue à se battre malgré tout pour sa survie.

"On a 45 000 châteaux en France mais un seul musée de l'éventail, pourquoi n'essaie-t-on pas de le sauver ?" Anne Hoguet élève sa voix timide au coeur de l'atelier à visiter de sa vie. À 74 ans, celle qui fut seule et dernière éventailliste en France pendant plus de trente ans multiplie les initiatives pour que ce lieu unique au monde ne finisse pas aussi comme une victime supplémentaire de la crise sanitaire. Elle a adressé une pétition à Anne Hidalgo, lancé une cagnotte en ligne - qui réunit pour l'instant plus de 50 000 euros - et ne ménage pas ses entretiens dans la presse, comme hier avec une télévision américaine. C'est d'ailleurs une enquête du Parisien, en janvier, qui a permis de remettre en lumière les difficultés de longue date qui ont abouti à la fermeture en 2016 de cette pépite cachée près des Grands boulevards. Aujourd'hui, elle cumule 117 000 euros de dettes, essentiellement de loyers, avec commandement à payer fin mars, et des impératifs de mise aux normes du lieu, uniquement accessible par escaliers. L'adjointe à la maire de Paris chargée du Patrimoine, Karen Taieb, souligne que la dette de ce musée privé ouvert en 1993 ne pourra pas être effacée, mais qu'elle veille à l'"indulgence" du bailleur pour ce "bijou". Et d'ajouter qu'une piste est envisagée au musée Carnavalet pour sauver la collection. Alors Chanel, Vuitton et Hermès n'ont pas encore répondu à une lettre envoyée à ce sujet il y a deux semaines.

Anne Hoguet : "Je suis dans le tunnel depuis longtemps et je ne vois pas l'issue. (...) J'ai beaucoup de soutiens mais de particuliers, horrifiés. Et même l'Unesco a fait une remontrance à la France."

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Petite visite guidée de cet endroit magique, comme figé dans une autre époque, et présentation de trois éventails par celle qui est maître d'art depuis 1994, descendante de déjà trois générations passionnées.

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Dans la salle classée aux 188 tiroirs !

Ces deux salons Napoléon III réunis seraient d'après les Monuments historiques le dernier témoignage à Paris d'une boutique en étage. D'où le classement de cette pièce, ainsi que celui de la tenture Art nouveau de la grande vitrine. Deux éventaillistes ont acheté cet appartement en 1893 et l'ouvraient aux clients, grossistes et particuliers, jusqu'à 21 heures.

Au coeur d'un quartier de la mode et investi par les éventaillistes à l'ère industrielle. En 1893, il restait 85 éventaillistes contre 115 auparavant. Et "la guerre de 14 sera fatal au métier" par manque d'hommes pour débiter les nacres.

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De style Henri II, ce salon d'exposition vente conçu spécialement en 1893 a été classé en 2004. Avec ses boiseries de noyer sombre, ses teintures en drap brodé au fil d'or, c'est la pièce maîtresse du musée.
De style Henri II, ce salon d'exposition vente conçu spécialement en 1893 a été classé en 2004. Avec ses boiseries de noyer sombre, ses teintures en drap brodé au fil d'or, c'est la pièce maîtresse du musée.
- Eric Chaverou / RF et René Mattes / hemis.fr / AFP

On découvre notamment dans cet ancien salon d'exposition et de vente de grands éventails en plume de l'entre deux guerres, des années folles "pendant lesquelles il fallait beaucoup se montrer", au spectacle ou sur scène, raconte Anne Hoguet. Elle ouvre aussi quelques-uns des 188 tiroirs qui permettent de ranger 8 000 éventails. Tout y est classé par couleur et par thème : théâtre, cinéma, haute-couture, mariage. Anne Hoguet retrouve le sourire en parlant des films, Marie-Antoinette, Ridicule ou Valmont, et des couturiers, Lagerfeld, Galliano ou Lacroix, pour lesquels elle a travaillé.

Le dernier témoignage sur Paris d'une boutique en étage, d'après les Monuments historiques.

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Quelques uns des éventails exposés dans ce superbe salon. Avec à droite une vitrine dont la tenture art nouveau est aussi classée.
Quelques uns des éventails exposés dans ce superbe salon. Avec à droite une vitrine dont la tenture art nouveau est aussi classée.
© Radio France - Eric Chaverou

Dans les autres pièces

Un mini labyrinthe de trois étages franchi, le vestibule entraîne aux origines de l'éventail : des feuilles de palmier ou de lotus que l'on trouvait dans la nature. Leur usage au temps des Pharaons est évoqué : symbole de puissance, d'autorité et de dignité réservé à l'homme. Un magnifique écran d'or de Toutânkhamon, originellement garni de plumes d'autruche, a d'ailleurs été exposé à Paris en 2019. Les femmes s'empareront de l'éventail en Grèce pour en faire un symbole de féminité, de coquetterie et de séduction. Mais au Japon, il restera souvent entre les mains d'hommes : pour les samouraïs, les professeurs de chants, les arbitres de sumo ou dans le Kabuki. Le Japon qui a vu naître l'éventail plié, au VIIe siècle, en se basant sur les ailes de chauve-souris, raconte Anne Hoguet dans cette petite entrée transformée en livre d'histoire.

La visite se poursuit notamment par l'arrivée des éventails en Europe au XVIe siècle, à travers la route des Indes, avec les navigateurs portugais. Certaines de ces pièces indo-portugaises sont particulièrement recherchées : le frère d'Anne Hoguet en a vendu une 50 000 euros !

A gauche, aux origines des éventails. A droite, dans la boutique-accueil, l'appel à sauver les lieux et les tarifs toujours présents de ce qui ne se visitent plus depuis 2016.
A gauche, aux origines des éventails. A droite, dans la boutique-accueil, l'appel à sauver les lieux et les tarifs toujours présents de ce qui ne se visitent plus depuis 2016.
© Radio France - Eric Chaverou

Passé la boutique-accueil où un "Sauvons le musée" voisine avec des tarifs devenus incongrus, l'histoire des éventails dans le temps continue... Et après encore quelques pas sur un parquet ancien délicieusement craquant apparaît la salle des métiers du tabletier. Où l'on apprend comment se fabriquait en famille l'objet, souvent avec des matériaux rares comme la nacre, l'ivoire, l'os ou l'écaille. Anne Hoguet évoque son arrière grand-père qui a fondé son atelier dans l'Oise en 1879 au deuxième âge d'or de l'éventail en France, après les fastes de Louis XIV et Louis XV. 

Les hommes étaient chargés de débiter, de repercer, de sculpter la matière, et les femmes faisaient le décor, la dorure à la feuille, elles mettaient de petites plaquettes de nacre et les bouts en haut des feuilles.

Un meuble de séchage à l'origine et une table de tabletier.
Un meuble de séchage à l'origine et une table de tabletier.
© Radio France - Eric Chaverou

Un établi, une presse, un meuble de séchage, ou la valise de démonstration de son grand-père permettent aussi de mieux comprendre tout l'art de ces productions. A côté d'éventails réalisés par des street artistes, restés ici depuis la dernière exposition annuelle du musée.

"Sans titre 1", par Astro. Bombe aérosol et marqueur à peinture sur aérosol.
"Sans titre 1", par Astro. Bombe aérosol et marqueur à peinture sur aérosol.
© Radio France - Eric Chaverou

Enfin, la salle de l'éventailliste démontre la valeur d'atelier du lieu puisque une jeune élève d'une école d'art appliquée y commence un stage. Elle assemble des montures de toutes les couleurs, près de quantité de gabarits pour couper les feuilles, de rouleaux de tissus ou d'un meuble à paillettes prêtes à être cousues sur du tulle ou de l'organza. 

Une jeune femme débute une prise en main de montures colorées dans la salle de l'éventailliste.
Une jeune femme débute une prise en main de montures colorées dans la salle de l'éventailliste.
© Radio France - Eric Chaverou

Anne Hoguet explique qu'elle a pu inscrire ce savoir faire l'an dernier avec la DRAC à l'inventaire du Patrimoine culturel immatériel en France. Au milieu de murs tapissés d'autres éventails, signés d'impressionnistes ou Art déco. Il ne reste guère de place dans cet espace et on comprend que faire un inventaire complet soit si compliqué.

Toujours dans la salle de l'éventailliste, les gabarits et rouleaux de tissus ainsi qu'un des innombrables coffrets de rangement.
Toujours dans la salle de l'éventailliste, les gabarits et rouleaux de tissus ainsi qu'un des innombrables coffrets de rangement.
© Radio France - Eric Chaverou

Sur un meuble, une vieille carte-postale de 1913 et une photo de 1960 révèlent la magnifique enseigne qui trônait autrefois à l'extérieur pour attirer les clients.

L'enseigne en 1913 et en 1960.
L'enseigne en 1913 et en 1960.
© Radio France - Eric Chaverou
8 min

Trois éventails dans le détail 

Nous avons aussi demandé à Anne Hoguet de choisir trois de ses pièces préférées pour nous les présenter. "Mon père avait commencé une collection puisqu'il était amoureux des éventails tout en étant tabletier", raconte-t-elle. Et "quand il allait en salle de ventes à Drouot dans les années 50-60, il achetait des lots, par caisses. Maintenant, il n'aurait plus les moyens !" Cette passion a permis de faire naître ce qui n'accueillait malheureusement par le passé que 1 500 visiteurs par an, avant tout des étrangers (à raison de trois après-midi par semaine). "Les Français pensent qu'ils auront le temps. Les Américains aiment beaucoup les petits musées insolites."

  • De 1720 et presque comme neuf !

Trois siècles d'histoire et pourtant cet éventail n'a presque pas de marques du temps. Il présente une scène avec Esther devant le roi Assuérus, peinte à la gouache sur une feuille en peau de vélin.

L'éventail du début du XVIIIe siècle, recto, en haut, et verso.
L'éventail du début du XVIIIe siècle, recto, en haut, et verso.
© Radio France - Eric Chaverou

Avec une monture en ivoire, des incrustations de nacre sculptées, de la gravure dorée à la feuille et de l'écaille, soit les trois principaux matériaux travaillés au XVIIIe siècle :

"Cela représente au moins trente heures de travail pour la peinture et je dirais six mois pour la monture."

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  • Raphaël et la Fornarina

L'objet vient d'Italie et représente un de ses plus grands peintres et son premier modèle et premier amour. Raphaël et la Fornarina qui inspira aussi plus tard Ingres. Sur peau de vélin lui aussi, il date de 1730-1740 et surprend par son spectaculaire état de conservation. Avec une nacre étincelante !

L'éventail italien en nacre blanche de 1730-1740.
L'éventail italien en nacre blanche de 1730-1740.
© Radio France - Eric Chaverou

La thématique de la pastorale, avec des moutons à gauche, est assez classique pour l'époque. Un détail prouve qu'il s'agit d'une commande : la gravure sur la tranche nacrée du "seigneur d'un côté et derrière de la noble dame".

Un éventail italien du début XVIIIe siècle dont la nacre n'a même pas souffert de dessèchement.

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  • "Une peinture qui fait penser aux tableaux de Poussin"

Un petit coffret en bois effilé très joliment coloré subsiste pour abriter ce Moïse qui frappe le rocher. L'éventail français date de 1710, cette fois en peau de cygne, du chevreau très très fin. Anne Hoguet met en avant le travail au vernis Martin sur la monture. Une technique que ses artisans, deux frères qui ont aussi verni des carrosses, n'ont malheureusement pas transmise.

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© Radio France - Eric Chaverou

Avec une particularité en bas : une sorte de diamant. "Ce n'est pas normal. Ou alors on a pris le diamant pour en mettre un faux. Cela arrivait souvent, en les remplaçant par des strass. Je pense que cela a été fait après. Il est un peu anachronique cet éventail."

Une pièce de 1710 qui n'ouvrait pas encore à 180 degrés.

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