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A Paris, une nouvelle cathédrale… pas très orthodoxe ?

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La pose du grand bulbe, le 19 mars 2016
La pose du grand bulbe, le 19 mars 2016
- WILMOTTE & ASSOCIÉS ARCHITECTES

Vladimir Poutine a annulé sa visite à Paris. Il n'inaugurera donc pas la prestigieuse cathédrale orthodoxe qui se dresse depuis peu quai Branly. Certains intellectuels voyaient dans ce projet, né en 2007, un pur outil de propagande destiné à diffuser en France l'idéologie du "monde russe".

Au quai Branly, à quelques pas de la Tour Eiffel, se dresse dorénavant une imposante cathédrale orthodoxe dessinée par l'architecte Jean-Michel Wilmotte. Ce projet de "centre spirituel et culturel orthodoxe russe", né en 2007, avait fait controverse. Certains intellectuels y voient en effet un pur outil de propagande. Vladimir Poutine devait l'inaugurer en grande pompe à l'occasion de sa venue à Paris ce 19 octobre, mais cette visite a été "reportée" : François Hollande a proposé aux autorités russes une réunion de travail sur la Syrie, invitation rejetée par le Kremlin.

À écouter : La visite à Paris de Vladimir Poutine reportée

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Le 19 mars 2016, devant quelques officiels et des membres du clergé de l'église orthodoxe russes et français, le premier et plus grand des cinq bulbes de la nouvelle église orthodoxe de Paris était posé. Le projet englobait également un centre culturel et une école. L'idée avait germé dans l'esprit du patriarche Alexis II, mort en 2008, et avait reçu la bénédiction présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, dans un contexte de réchauffement des relations avec la Russie (d'après Jean de Boishue, à l’époque conseiller du premier ministre, cité par Le Monde le 17 mars 2016 : "C’était de la Realpolitik, la même qui a poussé la France à conclure, après la guerre en Géorgie, la vente de navires Mistral. Beaucoup de gens étaient pour, notamment à droite et dans les milieux d’affaires.").

Mais des controverses sont venues compliquer la donne, et le projet de 170 millions d'euros (70 millions pour le terrain, 100 millions pour les travaux, le tout pris en charge par la Fédération de Russie) a même été retoqué en 2010, ce qui explique que l'édifice sera terminé en octobre 2016 seulement.

Pour commencer, la proposition de l'architecte espagnol d'origine russe Manuel Nunez Yanowsky, initialement retenue parmi plus de cent cinquante autres, est finalement rejetée par Bertrand Delanoë, car jugée trop ostentatoire. "C’était une église avec un bulbe englobé par une sorte de grand voile de verre. Pour des raisons de sécurité et de technique, ce voile de verre avait pris une très grande épaisseur et l’ensemble du projet était devenu, à la vue des autorités, quelque chose de très très lourd. La mairie n’a pas voulu donner son permis de construire", se souvient Jean-Michel Wilmotte. Ce dernier faisait partie de la dizaine de candidats retenus par le jury (à l'instar de Rudy Ricciotti), et c'est son cabinet d'architecture qui sera finalement sollicité : "Nous avions tout de suite répondu à l'appel d'offres. Je travaille beaucoup en Russie, c’est un pays que j’apprécie beaucoup."

Projet abandonné de l'architecte espagnol Manuel Nuñez
Projet abandonné de l'architecte espagnol Manuel Nuñez
- SADE

Moins clinquant que celui de son confrère, le projet de Wilmotte est pensé à l'aune des exigences des Bâtiments de France et des Monuments historiques, il avait été retenu par les autorités françaises mais avait également séduit la Fédération de Russie. Un projet urbain : l'architecte a souhaité le "parisianniser" pour qu'il se fonde au mieux dans le tissu parisien. Rendre l'édifice plus discret, plus mat, et y intégrer, grâce aux matériaux, des "clins d'oeil" à plusieurs grands monuments de la capitale :

Jean-Michel Wilmotte explique avoir parisiannisé l'église orthodoxe

1 min

Un saint dessein, ou un outil de propagande ?

Mais les raisons de ce retoquage en 2010 étaient-elles purement architecturales ? La Ville n'était-elle pas gênée aux entournures ? En effet, pour Galia Ackerman, auteur et spécialiste de la Russie et l'Ukraine, ce projet de cathédrale est éminemment politique, bien plus que religieux. Elle avance pour preuve que Paris et sa région comptent déjà une vingtaine d'églises sous l'obédience du patriarcat de Moscou, et que la communauté orthodoxe russe n'avait donc pas besoin de celle-ci. Et ce, même si Saint-Alexandre-Nevsky, la célèbre cathédrale de la rue Daru, est tombée dans le giron du Patriarcat de Constantinople en 1930.

Cathédrale orthodoxe, projet architectural
Cathédrale orthodoxe, projet architectural
- WILMOTTE & ASSOCIÉS ARCHITECTES

"Je pense que Delanoë savait exactement à quoi servait ce bâtiment. Mais ils se sont accrochés à la seule chose à laquelle ils pouvaient s’attaquer : l’architecture." Galia Ackerman

Pour elle, l'édification de cet édifice cache un véritable projet d’"embrigadement des diasporas russes, un projet de monde russe" qui s’exercerait depuis les années 90 et aurait pris de l’ampleur sous Poutine, l’Etat russe ayant par exemple repris contrôle de la cathédrale et du cimetière de Nice. Au sein de l’immigration russe, figurent des gens étroitement liés à Moscou, y compris des descendants de représentants de la première vague d’immigration. D'après Galia Ackerman, ils œuvrent pour la reprise du contrôle par le patriarcat de Moscou, et de la Russie en général, sur la vie de la diaspora russe.

Galia Ackerman : "la nouvelle église orthodoxe est un centre de propagande"

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Jean-Michel Wilmotte balaye ces considérations. Malgré la place privilégiée de la cathédrale, choisie par la Fédération de Russie (ancien site de Météo France, près de la Seine, mais aussi de la Tour Eiffel et des Invalides, et qui bénéficie de l'espace dégagé qu'offre le Pont Alexandre III), il nie que cet édifice soit le symbole de la puissance russe s'installant à Paris : "Il n’y a pas d’impérialisme : on ne nous a pas demandé d’écraser, d’être voyants, d’être bling bling, on est dans la discrétion, dans l’élégance et dans la sobriété." Et de préciser que les droits à construire sur ce terrain de 5000 mètres carrés n'ont été utilisés qu'à 60%.

"L’idée d’un retour de l’impérialisme russe ? J’avoue que je n’ai pas du tout pensé à ça. Moi je ne vois aucun retour de l’impérialisme russe en France. Le peuple russe est un peuple extraordinaire, très doux, très cultivé, très ouvert, très chaleureux. On le connaît peut-être à travers des mauvais médias mais c’est un peuple qui mérite vraiment d’être connu, abordé, découvert. Ce sont des Européens." Jean-Michel Wilmotte

Des arguments loin de convaincre Galia Ackerman : "Que le projet soit plus ou moins volumineux, que les coupoles soient matifiées ou brillantes, ça ne change strictement rien au contenu de ce centre, qui sera pratiquement un centre de propagande et aussi un lieu très pompeux pour recevoir des dignitaires russes, organiser des manifestations grandioses, etc."

Sans compter que le projet s'élève malgré tout aux hauteurs maximales autorisées par les règles d'urbanisme : 37 mètres. "On a juste un dépassement par la croix mais le reste est dans les gabarits du quartier", affirme Jean-Michel Wilmotte.

"Le projet ? Je ne le trouve pas spécialement laid, ni spécialement intéressant. Il y a ces bulbes qui sont là pour montrer que c’est russe. Il s’agit prétendument de répondre à des canons, mais c’est pure fantaisie. Quand on sait l’ignorance profonde des milieux fonctionnaires russes pour tout ce qui touche à la religion, il est comique de les voir se poser en défenseurs de ces traditions. C’est une église qui montre bien ce qu’elle est : neutre en bas, et marquée comme nationalement russe en haut." Daniel Struve

Daniel Struve, maître de conférences à l'Université Paris Diderot et membre de la communauté orthodoxe de Paris, gage lui aussi que l'architecture du projet a été repensée et "parisiannisée" surtout pour mieux le faire accepter. Il estime que dès l'origine, le concours était biaisé : "Il n’était ni transparent, ni honnête. Le jury était constitué d’une majorité ou de fonctionnaires, ou de membres de l’Eglise assimilables à des fonctionnaires, ou de sympathisants."

Et pour lui, cette construction, "dans laquelle L’Etat français s’est assez vite et assez imprudemment engagé", pose également sérieusement problème : "La Russie est théoriquement, d’après sa constitution, un Etat laïc, avec l’Eglise séparée de l’Etat. Et nous avons ici une église entièrement financée par l’Etat, par administration de la présidence russe, et qui sera ensuite directement gérée par elle." Et de s'interroger sur la cohérence de ce projet, qui comprend aussi un centre culturel ("donc, une antenne de l'ambassade") et une école... laïque. Pour lui, cela prouve que les enjeux sont purement politiques, et qu'il s'agit pour Moscou de faire rayonner en France cette "idéologie du monde russe" qu'évoquait aussi Galia Ackerman, et dont le centre serait l'orthodoxie :

Daniel Struve sur l'idéologie du "monde russe"

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"Le patriarcat de Moscou est anti-occidental à un point inimaginable : ils sont contre tous les principes qui nous sont chers. Alors pourquoi implanter en plein centre de Paris une officine qui va propager des idées complètement contraires aux nôtres ? C’est quelque chose qui est au-delà de mon entendement. Moi, je ne vois pas par exemple un pays comme l’Arabie saoudite construire une très grande mosquée au milieu de Paris." Galia Ackerman

Enfin, pour ajouter encore un peu d'huile sur le feu, les spéculations vont bon train concernant un potentiel espionnage de la part du Kremlin à travers ce "centre spirituel et culturel". Les services de renseignement ont même demandé le déploiement de systèmes de brouillage sur cette zone sensible, qui abrite plusieurs logements d'officiels de l'Elysée. Jean-Michel Wilmotte ironise : "On a mis juste une centaine de micros à l’intérieur du bulbe pour observer tout ce qui se passe dans Paris." Mais pour Galia Ackerman, ces hypothèses ne relèvent pas du pur fantasme :

Galia Ackerman sur l'espionnage

55 sec

Pour Daniel Struve enfin, au delà de toutes les polémiques, le projet arrive trop tard : "Je ne pense pas que cette inauguration soit une grande fête dans la situation dans laquelle se trouve la Russie, avec la guerre, la crise économique, l’impasse politique complète… c’est un projet qui à mon avis est déjà mort-né du point de vue de l’effet idéologique."