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A-t-on trouvé l’argent magique ? Par Dominique Plihon, Jean Pisani-Ferry, un collectif de chercheuses…

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A-t-on trouvé l'argent magique ?
A-t-on trouvé l'argent magique ?
© Getty - H. Armstrong Roberts / Intermittent / Retrofile

La Revue de presse des idées. Il y a quelques semaines encore, l’État cherchait, partout où il le pouvait, à économiser quelques millions. Puis vint la COVID et des milliards tombèrent du ciel. A-t-on finalement découvert la malle au trésor ? Les économistes ne sont pas d’accord entre eux là-dessus.

Nous ne sommes pas en guerre, mais nous sommes sans doute en économie de guerre. Les liens entre notre présent et les périodes des deux conflits mondiaux montrent en effet des similitudes, que les historiens et philosophes de l’économie Thomas Irace et Ulysse Lojkine ont repérées dans un article du Grand Continent.

L’un des enseignements qu’ils tirent de cette comparaison est que l’argent n’a plus la même valeur en temps de crise qu’en temps normal. Avec le confinement, en effet, ce sont des dizaines de milliards d’euros qui sont dépensés par la puissance publique en vue de soutenir l’économie. Ces milliards dont on nous disait, il y a peu, qu’on ne les avait pas. C’est que l’argent est tout à coup mis en comparaison avec d’autres critères, en l’occurrence la santé, et le sauvetage de l’économie. Il en allait de même durant les grands conflits et même au moment de les préparer. En 1909, l’économiste Otto Neurath disait : "La guerre force une nation à prêter plus d’attention à la quantité de biens à sa disposition, et moins aux quantités d’argent disponibles. (…) Il devient plus clair que la monnaie n’est qu’un outil pour se procurer des biens". Ainsi, les priorités ont changé : "le recul du PIB de 5,8% au premier semestre fait figure de non-événement par rapport à la gestion confuse des masques".

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L’argent redevient donc un moyen au service d’autre chose, c’est le sens du "quoi qu’il en coûte", formule adoptée régulièrement par les dirigeants depuis que Mario Draghi l’a inaugurée à la fin des années 2000. Nous vivons dans une parenthèse financière, qui a pour effet de laisser penser que, le reste du temps, les gouvernements nous mentent sur le montant d’argent disponible. Cette idée, justifiée ou non, risque de laisser des traces. Et de rendre incompréhensible la période de sevrage qui risque d’arriver à terme.

L’argent magique enfin disponible ?

Toujours est-il que nous voilà à présent dans une situation où emprunter de l’argent ne semble plus poser de problème. Les taux sont très bas et devraient le rester. Mieux, il semblerait que nous n’ayons pas vraiment à rembourser la partie de nos dettes monétisée par la BCE… C’est en tous les cas ce que pense un économiste comme Dominique Plihon. Il explique en effet dans Bastamag qu’il n’est pas vraiment nécessaire de rembourser les banques centrales car elles ont le pouvoir de créer de la monnaie :

Il suffirait de contracter auprès d’elles des emprunts dont le remboursement serait chaque fois repoussé de plusieurs années ou décennies : "Au total, la charge de la dette pour les États est fortement réduite, puisqu’il n’y a plus de remboursement, et que les taux d’intérêts sont très bas actuellement. Cette procédure a un double avantage : elle conduit à une quasi-annulation de la dette, et permet leur mutualisation à l’échelle des pays de la zone euro". D’autres voix soutiennent une approche similaire, de Jean-Luc Mélenchon à Alain Minc.

La technique de la "planche à billets", puisque c’est de cela qu’il s’agit, n’est pas nouvelle, mais elle a repris du service depuis la crise de 2008. On la croyait condamnée car elle a provoqué, par le passé, de l’inflation. Mais aujourd’hui que cette dernière semble avoir disparue, l’éditorialiste aux Echos, Jean-Marc Vittori lui trouve des charmes, même s''il reste prudent face à cette méthode a priori barbare : "Dans le monde d'aujourd'hui, il y a aussi fatalement une limite à la création de monnaie pour effacer les dettes. Mais elle est inconnue. Au Japon, la dette publique japonaise devrait franchir les 250 % du PIB cette année et la banque centrale détient la moitié des obligations émises par l'Etat. Personne ne sait si l'Amérique ou l'Europe peuvent aller jusque-là sans casse". Cette inconnue constitue le problème ; l’économie est une chose vivante et pas tout à fait prédictible.

D’autres économistes ne partagent d’ailleurs pas l’optimisme de leurs confrères. C’est le cas de Jean Pisany-Ferry, qui s’exprimait dans Le Monde.  Pour lui, l’annulation des dettes par la BCE est un tour de magie monétaire qui est aussi une mystification. Notamment parce que les États ne recevraient plus les dividendes des banques centrales, qui leur appartiennent. La France a en effet touché 5,6 milliards d’euros de la banque de France en 2019. Un montant qui paraît cependant faible comparé aux sommes empruntées actuellement.

Mais pour Pisany-Ferry, "Annuler la dette, c’est toujours en transférer le fardeau à d’autres. C’est un choix social. […] Annoncer aujourd’hui notre conversion à l’économie vaudoue ferait monter brutalement le coût de l’endettement public. L’effet serait contraire au but recherché".

Prêter en échange de quoi ?

Toujours est-il que nous empruntons massivement. Mais à qui va cet argent ? L’emprunt permet de soutenir l’économie en général et de sauver des entreprises au bord du dépôt de bilan, comme Renault ou Air France, par exemple, qui ont reçu le soutien de l’État.

Mais cette générosité doit-elle se faire sans contrepartie ? Dans le cas d’Air France, Bruno Le Maire a demandé un effort sur le plan écologique. Mais l’État pourrait aller plus loin et prendre des participations dans ces entreprises en échange de l’aide apportée. C’est l’idée que caresse Eric Le Boucher, dans Les Echos: "Plutôt que de laisser des dettes à nos enfants, on leur léguerait des participations dans des entreprises sauvées".

Cela ressemble fort à des nationalisations, à une différence près, nous dit-il : "Il devra être clair qu'il ne s'agit pas d'intervenir dans la gestion [des entreprises, ndlr], surtout pas de nationalisation à l'ancienne. Mais néanmoins, la puissance publique pourra fixer des principes simples, qui restent à négocier, de conduite sociale et environnementale (RSE) ou de « raison d'être »".

L’idée d’Eric Le Boucher est même d’appliquer ce principe à l’aide accordée aux pays les plus endettés en Europe : "les États du nord pourraient accroître et transformer les aides au développement des pays du Sud en investissements massifs dans les renouvelables, en échange de concessions".

Poussant la logique, il l’applique aussi aux particuliers en vue de la transition écologique : "La proposition est ici que l'État aide massivement, par exemple les ménages à isoler leur maison, en en devenant propriétaire à due proportion et en récupérant sa mise lors de la revente".

Le bien commun

Quoi qu’il en soit, l’ingénierie financière ne résoudra pas tous les problèmes, et notamment pas sur le plan écologique. Le retour d’une croissance forte risquerait de se traduire par de nouveaux pics d’émissions de CO2. Ainsi l’économiste Benjamin Coriat appelle, dans Médiapart, à changer de modèle, pour ne plus chercher la croissance à tout prix, mais se concentrer sur "la recherche du bien commun".

La même expression est reprise dans la tribune de Michel Aglietta dans Le Monde : "Plus fondamentalement, l’impréparation aux événements extrêmes résulte de la disparition du sens du bien commun dans des sociétés capturées par l’idéologie néolibérale qui domine depuis les années 1980".

Il ajoute que "Seule une attitude collective de catastrophisme éclairé, pour reprendre l’expression du philosophe Jean-Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, 2004), peut promouvoir les outils de réponse coordonnée d’urgence".

"Le parler vrai, soutient-il, est de bien faire comprendre que la pandémie est une crise écologique de la biodiversité, liée au changement climatique, et qu’il n’y a pas d’autre voie que de s’engager sur une trajectoire poursuivant les objectifs de développement durable définis par l’accord de Paris".

Thomas Piketty, de son côté, parle dans Le Monde du "Temps de la monnaie verte", et soutient dans La République du Centre une plus grande intégration des budgets européens.

Partager le pouvoir dans les entreprises

Le changement de modèle, s’il a lieu, pourrait aussi toucher l’organisation des entreprises. C’est ce pour quoi plaident, toujours dans Le Monde (et dans sept autres journaux de différents pays), huit chercheuses en sciences sociales, qui publient une tribune pour appeler à une gouvernance plus démocratique des entreprises.

"Que nous apprend cette crise ? En premier lieu que les humains au travail ne peuvent être réduits à des « ressources ». Les caissiers, les livreurs, les infirmiers, les pharmaciens, les docteurs, toutes celles et ceux qui nous permettent de continuer à vivre dans cette période de confinement en sont la démonstration vivante."

Pour elles, les salariés n’étant pas des "ressources" comme les autres, il faut leur permettre de participer aux décisions dans l’entreprise : "Il est aujourd’hui devenu injustifiable de ne pas émanciper les investisseurs en travail en leur accordant la citoyenneté dans l’entreprise".

Elles souhaitent donc que l’on donne davantage de pouvoirs aux comités d’entreprise : "Le choix du PDG comme celui de la stratégie de l’entreprise ou de la répartition des profits sont des enjeux trop importants pour être laissés aux seuls représentants des actionnaires".

Le travail n’étant pas une marchandise, on doit pouvoir également offrir, pensent les autrices, un emploi garanti pour tous : "Cette garantie d’emploi permettra non seulement à chacun de vivre dignement, mais aussi collectivement de décupler nos forces pour mieux répondre aux nombreux besoins sociaux et environnementaux auxquels nous faisons face".

Elles estiment enfin que la démarchandisation et la démocratisation du travail permettra à la transition climatique d’avoir lieu : "Ne nous faisons aucunes illusions. Abandonnés à eux-mêmes, la plupart des apporteurs de capitaux ne veilleront ni à la dignité des investisseurs en travail ni à la lutte contre l’effondrement climatique". 

Le futur vu par Keynes

Après la pandémie, irons-nous vers la décroissance ? C’est la question que se pose John Cassidy dans Books, en remontant le fil de cette idée jusqu’à Keynes.

Dans un article de 1930, en effet, intitulé "Perspectives économiques pour nos petits-enfants", le célèbre économiste anglais prophétisait l’hypothèse que_, "d’ici à 2030, l’investissement et le progrès technique auront multiplié par huit le niveau de vie, créant une société si prospère qu’il suffira de travailler quinze heures par semaine, le reste du temps étant consacré aux loisirs et à d’autres « activités non économiques »"._ Nous saurons dans la décennie qui vient si cette prédiction s’avérera juste.

Matthieu Garrigou-Lagrange, Didier Pinaud et l’équipe de La Compagnie des œuvres