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Abattre le racisme en faisant tomber des statues

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Après avoir déboulonné la statue d'Edward Colston à Bristol, des manifestants la jettent dans le port le 7 juin. Ce notable anglais mort au XVIIIe siècle avait notamment fait fortune grâce à la traite des esclaves.
Après avoir déboulonné la statue d'Edward Colston à Bristol, des manifestants la jettent dans le port le 7 juin. Ce notable anglais mort au XVIIIe siècle avait notamment fait fortune grâce à la traite des esclaves.
© Maxppp - Ben Birchall

La globalisation du mouvement antiraciste passe aussi par les mêmes gestes symboliques et polémiques : aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, en France... Des statues et monuments sont abattus ou tagués, signes d'une mémoire qui reste conflictuelle et d'un récit historique non consensuel.

Les manifestations contre le racisme ont trouvé un écho en dehors des États-Unis : en Europe et aux Antilles notamment, où la mémoire de l'esclavage et de la colonisation résonne encore avec les discriminations d'aujourd'hui. Parmi les images qui circulent, un moyen d'action frappe les esprits : le déboulonnage de statues qui incarnent ce passé... Aux États-Unis avec les monuments confédérés, en Angleterre avec cette statue d'un marchand négrier jetée à l'eau à Bristol, en Belgique avec le retrait du buste de Léopold II ou en France avec la figure de Colbert et même de Victor Schœlcher. Les contextes et les moyens d'action sont différents (les dégradations sur les statues de Schœlcher en Martinique ont eu lieu avant la mort de George Floyd et concernent une figure abolitionniste) mais des parallèles existent : cette histoire est toujours à vif et son récit fait l'objet de conflits.

Les monuments confédérés dans le sud des États-Unis et 11 statues au Capitole

Robert Lee IV, descendant du général Lee, chef des armées confédérés, défend le retrait de la statue de son aïeul. Le monument trône sur un large rond-point de Richmond en Virginie et doit bientôt être retiré (photo du 4 juin 2020).
Robert Lee IV, descendant du général Lee, chef des armées confédérés, défend le retrait de la statue de son aïeul. Le monument trône sur un large rond-point de Richmond en Virginie et doit bientôt être retiré (photo du 4 juin 2020).
© AFP - Zach Gibson

Le sud des États-Unis reste encore très marqué par la guerre de Sécession, 155 ans après la fin du conflit (1861-1865) qui fit 600 000 morts (plus que tous les morts américains lors des Première et Seconde Guerre mondiales). À travers les États qui avaient quitté l'union pour former leur propre pays et maintenir l'esclavage, on trouve toujours de nombreux monuments et statues rendant hommage à des figures de cette époque : généraux, responsables politiques... Certaines écoles continuent même de porter leur nom. Le drapeau des États confédérés demeure également un symbole pour certains afin d'exprimer la fierté de l'identité sudiste : au bord des routes, comme autocollants à l'arrière des voitures ou même sur les drapeaux actuels des États. En 2015, le Washington Post en avait compté sept qui continuent d'utiliser cet emblème sur leur bannière officielle (Alabama, Arkansas, Floride, Géorgie, Mississippi, Caroline du Nord et Tennessee).

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Mais ces symboles suscitent aujourd'hui toujours plus d'indignation, d'autant qu'ils sont devenus des signes de ralliement de l'extrême droite raciste : l'auteur de l'attentat contre une église noire à Charleston en 2015 avait posé en photo devant ce drapeau peu avant d'assassiner neuf fidèles. En 2017, la manifestation "Unite the Right" à Charlottesville avait aussi pour but de dénoncer le retrait de la statue de Robert Lee, général en chef des armées confédérées durant la guerre de Sécession. Ce rassemblement avait réuni des suprémacistes blancs, des membres de l'"alt-right" et même des néonazis... Le week-end avait été marqué par des affrontements et s'était terminé par la mort d'une contre-manifestante tuée par la voiture-bélier d'un suprémaciste blanc.

Des membres du Ku Klux Klan brandissant le drapeau confédéré dénoncent le retrait d'une statue du général Lee à Charlottesville le 8 juillet 2017.
Des membres du Ku Klux Klan brandissant le drapeau confédéré dénoncent le retrait d'une statue du général Lee à Charlottesville le 8 juillet 2017.
© AFP - Chet Strange

En 2020, la question est toujours sensible et revient sur le devant de la scène avec la mort de George Floyd. Plusieurs statues ont été abattues, abîmées ou démontées : à Alexandria en Virginie, à Mobile et Montgomery dans l'Alabama... Mais la décision qui retient le plus l'attention a été prise à Richmond, l'ancienne capitale des États confédérés, où le gouverneur démocrate Ralph Northam a annoncé le 4 juin le retrait de la statue équestre du général Lee. Un choix soutenu par l'un des descendants du personnage, le révérend Robert W. Lee, qui considère cette statue comme "un symbole d'oppression"

Ce mouvement est remonté jusqu'à la présidente de la Chambre des représentants, la démocrate Nancy Pelosi, qui a appelé à retirer les statues de confédérés du Capitole. "J'appelle encore une fois à retirer du Capitole les 11 statues représentant des soldats et des responsables confédérés", a tweeté l'élue opposante à Donald Trump. "Ces statues célèbrent la haine, pas notre patrimoine", a-t-elle souligné dans une lettre.

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La plupart de ces monuments ont en effet été érigés à la fin du XIXe siècle lorsque ces États américains mettaient en place une politique de ségrégation raciale. Pour le gouverneur de Virginie, ils ont aussi contribué à diffuser une lecture falsifiée de l'Histoire - "The Lost Cause", "la cause perdue" - selon laquelle les confédérés se seraient battus avant tout pour le droit des États face à l'agression du Nord. Une vision qui nie ou atténue l'importance de l'esclavagisme dans l'entrée en guerre. "En 2020, nous ne pouvons plus honorer un système qui était basé sur l’achat et la vente d’êtres humains", a expliqué Ralph Northam.

"La question aujourd'hui est de savoir comment on construit une mémoire du Sud qui soit valorisante pour ses habitants, mais aussi réconciliatrice, autour de symboles communs", explique l'historien François Durpaire, spécialiste des États-Unis et professeur à l'université de Cergy, co-fondateur du laboratoire Bonheurs. "Parce que la majorité des Noirs américains vivent dans les États du Sud, qui ont été esclavagistes et ségrégationnistes". D'après une association qui lutte contre les discriminations (le Southern Poverty Law Center), 114 monuments confédérés ont été retirés depuis 2015 mais le clivage racial et politique demeure : les retraits ont surtout lieu dans des endroits où les populations noires sont importantes avec des associations actives et une majorité d'électeurs démocrates. 

À lire aussi : Être Noir·e aux États-Unis : 6 grands récits sur les problématiques raciales américaines

L'Europe et son passé esclavagiste et colonialiste

Mais les autres pays ne sont pas épargnés par cet inventaire des figures du passé. En Angleterre, la vidéo du déboulonnage de la statue d'Edward Colston a fait le tour des réseaux sociaux le 7 juin : ce monument avait été érigé en 1895 à Bristol en hommage à ce député et marchand qui a financé de nombreuses institutions de la ville. Mais il se trouve que ce dernier devait sa fortune au commerce d'esclaves... 

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Le maintien de cette statue faisait débat depuis des années et il a été tranché par une foule de manifestants. Dans une déclaration, le Premier ministre Boris Johnson a reconnu que la mort de George Floyd avait _"réveillé une colère et un sentiment indéniable d'injustice" m_ais il a condamné ceux qui "enfreignent la loi, attaquent la police et vandalisent des monuments publics". Tout en regrettant la façon dont la statue avait été abattue, le chef de l'opposition travailliste, Keir Starmer, a estimé qu’elle "aurait dû être retirée depuis des années (...). On ne peut pas avoir une statue de marchand d’esclaves en Grande-Bretagne au XXIe siècle". D'après le maire, elle devrait finir au musée.

Mais d'autres statues sont dans le viseur des militants, notamment celle de Cecil Rhodes sur le campus d'Oxford. Cet homme d'affaire né en 1853 a été le Premier ministre de la "colonie du Cap" en Afrique du Sud, convaincu de la supériorité des Anglo-saxons, l'un des grands artisans de l'impérialisme et du colonialisme britanniques. Le retrait de sa statue est réclamé depuis cinq ans par ces activistes : "On a bien abattu les statues d’Hitler et de Staline, alors pourquoi pas celle de Rhodes ?", demande une jeune étudiante en histoire dans cet article du Monde. Beaucoup plus sensible, la statue du Premier ministre Winston Churchill a aussi été prise pour cible devant le Parlement à Londres le même jour avec l'inscription "était un raciste" ajoutée sur le socle.

La statue de Churchill avec l'inscription "était un raciste" devant le Parlement britannique à Londres le 7 juin.
La statue de Churchill avec l'inscription "était un raciste" devant le Parlement britannique à Londres le 7 juin.
© AFP - Isabel Infantes

En Belgique, c'est la statue équestre de Léopold II qui a été retirée d'un square à Anvers le 9 juin après avoir été dégradée. Elle a été entreposée dans les réserves d'un musée local a annoncé le conseil municipal. Léopold II fut le deuxième roi des Belges de 1865 à 1909, promoteur de la "mission civilisatrice" de la Belgique au Congo où un régime brutal reposant sur le travail forcé avait été mis en place.

Et la France n'est pas épargnée avec des figures comme Jules Ferry ou encore Colbert. Le premier a donné son nom à d'innombrables rues et écoles - sans compter les statues - pour avoir instauré l'instruction laïque, gratuite et obligatoire pour tous. Mais Jules Ferry était aussi un partisan convaincu du colonialisme, notamment en Indochine... Quant à Colbert, ce ministre de Louis XIV est l'auteur du "code noir" qui légiférait l'esclavage dans les colonies françaises. Le 6 juin, des manifestants, appartenant notamment à la Ligue de défense noire africaine, ont appelé à déboulonner sa statue placée devant l'Assemblée nationale.

À lire aussi : Comment a été aboli l'esclavage en Martinique

Abattre aussi les figures abolitionnistes ?

Ce mouvement d'iconoclasme n'est pas nouveau et prend parfois pour cible des figures plus consensuelles. Avant même la mort de George Floyd, des militants ont aussi dégradé et abattu des statues de Victor Schœlcher le 22 mai en Martinique, à l'occasion de la journée de commémoration de l'esclavage. Une action justifiée par des jeunes filles dans une vidéo de Martinique La Première : "Nous en avons assez, nous, jeunes Martiniquais, d’être entourés de symboles qui nous insultent".

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"On peut y voir la volonté de contester le récit national autour de la figure de grands abolitionnistes blancs comme Schœlcher", explique François Durpaire. "Les abolitionnistes noirs, métisses, mulâtres sont beaucoup moins connus et reconnus alors qu'ils ont existé et eu un rôle déterminant... Quelqu'un comme Bissette par exemple, qui s'est engagé bien avant Schœlcher mais qu'on connaît beaucoup moins".

Pour autant, est-ce que les militants mettent sur le même plan les esclavagistes et les abolitionnistes ? Ce n'est pas l'idée. Déboulonner ces statues revient à contester le récit actuel pour ceux qui n'ont pas les moyens d'écrire les livres d'Histoire. C'est une manière de se réapproprier leur propre histoire... Ont-ils raison ? L'historien n'est pas là pour porter des jugements de valeur mais je me souviens avoir croisé des touristes à Fort-de-France devant une statue de Schœlcher et l'un d'eux disant, 'c'est celui qui a aboli l'esclavage'. En tant qu'historien, je peux apporter de la subtilité, dire que c'est plus complexe... Mais vous voyez le résultat. La solution peut aussi être d'apposer des plaques. - François Durpaire, historien.

"Le renversement des statues symbolise effectivement le renversement du récit historique", ajoute Myriam Cottias, historienne, spécialiste de l'esclavage, "un récit qui est attendu de la part des personnes qu'on appelle maintenant 'racisées', qui se sentent à la fois porteuses de cette Histoire et stigmatisées par celle-ci. Elles remettent en cause une histoire écrite du point de vue des dominants généralement (...). Pour autant, Schœlcher était un abolitionniste convaincu, même s'il plaidait plutôt pour une abolition graduelle dans les années 1830 avant de défendre une rupture définitive et radicale... C'est lui qui va vraiment chercher chaque signature pour que le décret soit édicté en 1848 au moment du début de la IIe République"

Mais Schœlcher est aussi un homme de la IIIe République, député de la Martinique puis sénateur inamovible jusqu'à sa mort en 1893 : abolitionniste mais colonialiste. "Il a adhéré complètement à l'œuvre coloniale, à ce 'devoir de civilisation' dont se parait la France à cette époque", précise Myriam Cottias. "C'était la période d'Ernest Renan également, où l'on croyait à la hiérarchie des races".

Réconcilier Histoire et mémoire

La statue de Joséphine de Beauharnais décapitée et recouverte du sang des esclaves à Fort-de-France. La statue n'a pas été retirée mais pas non plus réparée après avoir été dégradée.
La statue de Joséphine de Beauharnais décapitée et recouverte du sang des esclaves à Fort-de-France. La statue n'a pas été retirée mais pas non plus réparée après avoir été dégradée.
© Getty - Jean-Marc Lecerf

Pour autant, la Martinique a bel et bien fait un travail de mémoire, notamment grâce à Aimé Césaire, député de l'île de 1945 à 1993 et maire de Fort-de-France de 1945 à 2001. "Il était un anticolonialiste convaincu", explique Myriam Cottias, "et il a inscrit cette position dans l'espace public martiniquais. Vous trouvez par exemple le rond-point du Vietnam héroïque et d'autres noms de rue qui ont été changés à ce moment là". Dans la même ville, la statue de Joséphine de Beauharnais est un autre exemple de discours historique pluriel : "Sa tête a été coupée par un groupe militant dans les années 1970. Elle était l'épouse de Napoléon, qui a rétabli l'esclavage après sa première abolition pendant la Révolution, elle était Martiniquaise et appartenait au clan des colons esclavagistes... Mais Aimé Césaire a eu la grande intelligence à mon sens de laisser la statue sans tête et de la recouvrir de peinture rouge, symbolisant le sang des esclaves, de l'offrir comme narration de l'Histoire de la Martinique. Je pense que cela interroge beaucoup plus qu'un vide".

La figure de Schœlcher réactive également des ressentiments actuels. La domination économique des békés, ces propriétaires blancs pratiquant toujours l'endogamie, résonne avec l'indemnisation dont ont bénéficié les anciens maîtres d'esclaves à l'époque de l'abolition. Le scandale du chlordécone s'est aussi ajouté, du nom de ce pesticide ultra-toxique utilisé entre 1972 et 1993 dans la plupart des bananeraies, souvent aux mains des békés... 

En tout cas, l'inventaire historique des lieux publics en lien avec le racisme n'est pas terminé. En 2019, la ville de Bordeaux (qui a prospéré comme Nantes et d'autres villes grâce à la traite négrière) a décidé d'apposer des plaques mentionnant le passé esclavagiste de personnes ayant donné leur nom à des rues. Le 8 juin, l'association Mémoire et Partages a aussi écrit une lettre ouverte au président de la République pour réclamer d'autres changements à Biarritz, La Rochelle, Le Havre et Marseille.

À réécouter : L’esclavage sur le temps long, quelle mémoire ?

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