Abdelkader, meilleur ennemi de la France

Publicité

Abdelkader, de "meilleur ennemi de la France" à sauveur des chrétiens d'Orient

Par

Chef spirituel soufi, Abdelkader s'est battu durant une quinzaine d'années contre la colonisation de l'Algérie par les Français. Le chef arabe a su au fil du temps gagner le respect de ses adversaires, jusqu'à jouer un rôle crucial lors d'émeutes anti-chrétiennes à Damas, des années après.

Il fut “le meilleur ennemi” de la France. Abdelkader lutta pendant quinze ans contre l’occupation française en Algérie. Chef de guerre arabe, leader spirituel, père de la nation algérienne, il fut autant redouté qu’admiré des Français et inspira Victor Hugo et Arthur Rimbaud. Acteur de la paix religieuse, et de la réconciliation, il sauva aussi des milliers de chrétiens d’Orient du lynchage.  

Abdelkader naît en 1808, près de Mascara dans la province d’Oran, alors sous domination ottomane. Il est issu de la noblesse religieuse soufie, d'une lignée qui se revendique du prophète Mahomet.

Publicité

Après la conquête d’Alger par les Français en 1830, il rejoint la rébellion qui s’organise. Orateur charismatique, il est désigné par les tribus comme Âmir al-Muminin “émir des croyants”.

Ahmed Bouyerdene, historien : "Sa stratégie va être basée sur une guerre de harcèlement. Il dira : 'Je vais être une épine dans votre pied' en parlant de cette puissance qu’il découvre au fur et à mesure. Il s’agissait pour l’émir d’unir des tribus, des langues différentes autour d’un seul idéal, celui du jihad face au conquérant étranger."

Une guerre asymétrique

Il mène des raids, des actions de guérilla, et remporte plusieurs victoires face à une armée plus importante et mieux équipée. Face à l’influence grandissante de l’émir vêtu de blanc, les Français négocient plusieurs trêves fragiles, qu’ils rompent à chaque fois.

Durant ces quelques années, il unifie sous sa bannière de vastes territoires.
Il fonde les prémices d’un État Algérien, avec une armée rémunérée, une administration, un impôt, des instances de consultation.

Abdelkader se distingue par le traitement humain qu’il accorde aux prisonniers, établissant une charte du respect de leurs droits, en libérant certains sans contrepartie. 

Ahmed Bouyerdene : "On le comparait à une sorte d’ogre du désert, de Barbe bleue et on se rend compte qu’on a face à soi, un esprit chevaleresque, un homme avec des principes, entouré de livres. Le capitaine de Saint-Hippolyte, rapporte à propos de l’émir : 'C’est un modèle éthique qu’on ne trouve pas ici en France'”.

À réécouter : Histoire de la colonisation française : comment notre regard a changé ?

En 1847, après plus de quinze ans de combat, Abdelkader, pris en tenaille, négocie de déposer les armes, contre un sauf-conduit en Orient. Mais la France trahit son engagement en le capturant et le transfère avec son entourage au château d’Amboise.

Une figure épique pour les orientalistes

Il reçoit le soutien d’intellectuels épris d’orientalisme et d’artistes romantiques, dont Victor Hugo, qui s'inquiète de son sort et compose un poème à sa gloire.

Ahmed Bouyerdene : "L’émir Abdelkader est une figure littéraire, une figure romantique, une figure épique. Le jeune Arthur Rimbaud va commettre un poème d’éloge envers l’émir, qu’il considère comme le Jugurtha des temps modernes."

Napoléon III, admirateur de l’émir, le fait libérer contre le serment de ne plus créer de troubles.

En 1860, de violentes émeutes antichrétiennes éclatent en Syrie, faisant des milliers de victimes. Abdelkader, s’interpose lui-même et sauve des centaines de chrétiens en les abritant dans sa propre demeure. Cette action lui vaut une reconnaissance internationale et de multiples distinctions, dont la grand-croix de la Légion d’honneur en France et deux revolvers que lui offre Abraham Lincoln.

La propagande coloniale tente de récupérer son histoire, en en faisant un récit positif d’assimilation.

Ahmed Bouyerdene : "On ne peut pas imaginer une noblesse émanant de populations “barbares”. Donc l’émir, comme il est noble, comme il est remarquable, on va lui inventer une généalogie espagnole. On va dire qu’il n’est pas arabe, mais espagnol. Plus tard on dira que c’est un chrétien qui s’ignore. On va dire qu’il est étroit dans l’Islam, qu’il est mûr pour devenir chrétien."

Malgré toutes ces tentatives de récupération, Abdelkader ne trahit pas son serment et reste en retrait de la vie politique. Le mystique soufi se consacre à la théologie et au dialogue interreligieux, jusqu’à sa mort, en 1883, à 74 ans, à Damas.

Après l’indépendance de l’Algérie, il est érigé en héros national par le FLN et ses cendres sont transférées à Alger.

Peu de figures historiques suscitent une telle aura des deux côtés de la Méditerranée… et même de l’autre côté de l’Atlantique, ou des colons américains ont fondé en 1846 la ville d’Elkader, inspirés par la lutte de l’émir.

À réécouter : “Rapport Stora : la repentance est-elle un piège politique ?”