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Accès aux vaccins anti-Covid : "Après trois ans de pandémie et 20 millions de morts, on n'a rien appris !"

Par
L'économiste Benjamin Coriat
L'économiste Benjamin Coriat
- BC

L'économiste Benjamin Coriat jette un regard sans concession sur la crise sanitaire qui débouche sur un renforcement des inégalités d'accès aux médicaments à l'échelle planétaire. Le mécanisme Covax est un échec, dit-il.

Benjamin Coriat est professeur émérite de sciences économiques à l’Université Sorbonne Paris-Nord, membre du laboratoire CEPN, le Centre d’Économie de l'Université Paris Nord. Il travaille notamment depuis plus de vingt ans sur la question des Communs, des "biens communs mondiaux", comme il les qualifie aussi. Dans cet entretien, Benjamin Coriat qui fait également partie des Économistes atterrés, revient sur la notion de Commun que la communauté internationale aurait été bien inspirée d'appliquer aux médicaments et aux vaccins contre le Covid-19. Pour lui, la pandémie n'a fait qu'aggraver les inégalités d'accès aux soins - en particulier en raison de la logique commerciale appliquée aux innovations thérapeutiques. En refusant de céder leurs brevets et en s'appuyant sur un régime de propriété intellectuelle exclusive, les grands laboratoires pharmaceutiques, à commencer par Pfizer et Moderna, ont contribué à creuser ces inégalités de manière scandaleuse, affirme le chercheur. Benjamin Coriat décortique aussi le mécanisme Covax, mis en place avec l'appui des États et de l'OMS, mais piloté en réalité par les grandes fondations philanthropiques - la Bill and Mélinda Gates Foundation en tête. Ce mécanisme de redistribution est pour lui un échec cuisant et illustre les dégâts causés par la "privatisation de la santé publique internationale"

Entretien réalisé le 12 mai dernier, avant la tenue de la 75e Assemblée mondiale de l'OMS qui a annoncé une réforme majeure de son financement et avant la décision du laboratoire Pfizer qui vient de proposer à 45 pays à faible revenu un accès au vaccin anti-Covid et à 22 autres médicaments à prix coûtants.

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Depuis le début de la pandémie, vous avez publié deux ouvrages, édités par Les liens qui libèrent : " pandémie, l'anthropocène et le bien commun", puis "Le bien commun, le climat et le marché : réponse à Jean Tirole." Quelle est votre définition du bien commun, que vous appelez aussi souvent les Communs ?

Pour ce qui me concerne, j’ai une définition très rigoureuse des Communs. Pour parler de Communs, il faut que trois choses soient réunies. D’abord, il faut une ressource partagée, cela peut être un champ, cela peut être une connaissance ou cela peut être encore une base de données. En tous cas il s’agit d’une ressource sur laquelle il n'y a pas de droits exclusifs, mais des droits partagés. Deuxièmement, il faut qu'autour de cette ressource, il y ait un certain nombre d’ayants-droits qui ont à la fois des droits et des obligations vis à vis de cette ressource et de son usage. Cela veut dire que, le cas échéant, ils peuvent la prélever, s'en servir, mais aussi l'enrichir. C'est le cas, par exemple, de Wikipédia, à laquelle tout internaute peut contribuer. Mais ces ayants-droits ont aussi des obligations qui imposent, lorsqu'il s'agit notamment de ressources naturelles, que les prélèvements n'altèrent pas la qualité de la ressource et permettent la préservation de l’écosystème à long terme. Troisièmement, un Commun requiert un mode de gouvernance. Ce mode de gouvernance de la ressource veille justement au respect des droits et des obligations, ce qui veut dire que si les règles de prélèvement ou d’usage s’avèrent inappropriées et qu'on va vers une dégradation de la ressource, cette structure de gouvernance a le pouvoir et la capacité de modifier les règles.

Ceci posé, pourquoi le Commun est-il important ? C'est important parce que le Commun est dans un rapport absolument étroit avec la préservation et l’enrichissement des écosystèmes, qu’ils soient naturels ou immatériels. Et ce n'est pas pour rien que les Communs prennent cette importance à l'époque de la crise environnementale, climatique, écologique que l'on connaît. Le Commun est consubstantiel à la question de l'écologie.

Peut-on vendre un Commun ?

Non, on ne peut pas vendre un commun. Sauf si le changement du titulaire de la propriété ne modifie en rien le système. Parce que, et cela est fondamental, l’une des caractéristiques du Commun est que le système des droits qui le constitue est « hors commerce ». Si ce système de droits partagés est aboli au profit de l’établissement d’un droit de propriété, alors exclusif le commun cesse d’exister.

On ne peut donc pas le vendre, mais vous avez dit que l’on peut en tirer une certaine ressource ?

Oui, effectivement. Là nous allons évoquer des résultats de recherche que nous avons, d'une certaine manière, établis. Il y a plusieurs modèles économiques de Commun. Il y a d’abord un modèle dans lequel les gens sont associés pour produire ou prélever une ressource, avec un système de droits et d’obligations pour chacun des participants. Une fois cette ressource obtenue dans le respect des règles, ils peuvent éventuellement faire commerce des ressources extraites, mais pas du Commun lui même. Je vais vous donner un exemple qui va vous intéresser, j’en suis absolument certain : le sel de Guérande. À Guérande, le marais salant est construit comme un Commun. Les mareyeurs, qui extraient du sel, peuvent ensuite en faire commerce librement. Il se trouve que, comme ils ont éprouvé les bénéfices du Commun, ils ont fabriqué une coopérative pour raffiner le sel, une coopérative pour le distribuer. Cette coopérative est propriétaire de la marque « sel de Guérande ». C'est donc un cas typique dans lequel il y existe un Commun dont les ressources qui en sont extraites peuvent être portées sur le marché. Mais pas le Commun lui-même qui, lui, perdure comme tel.

Si nous en venons à la question qui va nous intéresser pendant cet entretien, à savoir la pandémie de Covid-19, je rappelle d'abord que vous venez de diriger une recherche en relation avec l'AFD, l'agence française de développement, et l'ONG DNDi. Quel rapport faites-vous entre cette crise mondiale et les Communs ?

Je vois d'abord un rapport entre la manière dont on a traité - et très mal traité - cette crise mondiale et la propriété privée exclusive. Comme nous évoluons dans un régime dans lequel, en matière de médicaments et de produits de santé, il existe une propriété intellectuelle exclusive, quelques firmes ont eu le monopole de pouvoir distribuer l'accès à ces médicaments à des prix prohibitifs et dans des quantités qui, pendant très longtemps, ont été extrêmement insuffisantes. Par conséquent pour de très nombreux pays il n’a pas été possible d'accéder à ces biens qui étaient vendus à des prix astronomiques. Le grand public ne le sait pas, mais plus de 20 dollars pour un vaccin, on n'a jamais vu ça ! Je ne veux pas dire que ces firmes ont été des profiteurs de guerre, mais elles ont vraiment été des « profiteurs de crise ». Je le répète, on n'a jamais vu des prix pareils pour un vaccin en temps de pandémie.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Aujourd’hui, pratiquement tous les vaccins disponibles pour les grandes pandémies sont vendus moins de 5 dollars. Quand je dis 5 dollars, je me situe dans une fourchette de prix élevés. Il faut bien voir que ces vaccins sont distribués à des centaines de millions d’exemplaires, voire à des milliards d'exemplaires. À la limite, on peut comprendre que dans le cas d’un vaccin pour une maladie rare, il faille couvrir les frais de recherche et payer un prix élevé… Mais pour un vaccin destiné à lutter contre une pandémie mondiale, c’est-à-dire vendu à des milliards d’exemplaires, c’est inacceptable. Surtout que pour l’essentiel la recherche sur les vaccins (y compris ceux de Pfizer et Moderna) a été inondée de fonds publics. C’est donc ici que je vois un rapport avec cette question de la propriété exclusive.

Quel est, maintenant, le rapport avec les Communs ? C'est que de toute évidence, pour faire face à la pandémie dans des conditions efficaces, pour prévenir son extension, pour prévenir la venue de nouveaux variants, il aurait fallu faire du vaccin et des autres produits de santé, des biens communs, c'est-à-dire, en faire des biens « hors commerce » et sur cette base, définir les conditions dans les quelles les coûts de production et de distribution sont couverts, comme dans nos systèmes de sécurité sociales modernes, par un mix de cotisations et de subventions. production et distribution sont couverts, comme dans nos sécuriuté sociales moderbes, par un mix de cotisations et de subventions. Au lieu de financer sur fonds publics des firmes rivales, il aurait fallu, que la connaissance produite soit mise en commun pour qu'elle puisse être fécondée, nourrie, améliorée.

Les décideurs ont fait preuve d'une grande duplicité

En ce moment, il existe un petit scandale qui est peu connu, mais qui est très symptomatique du monde dans lequel nous vivons : il concerne le Paxlovid, l'un des médicaments du laboratoire Pfizer. Ce médicament est, semble-t-il, efficace sous certaines conditions. Mais il souffre aussi de certaines limites, il doit, notamment, être pris dans les 5 jours qui suivent l’infection - donc au maximum cinq jours après les premiers symptômes. En Afrique, pour des raisons diverses, les cas de Covid sont détectés le plus souvent après cette date limite de cinq jours. Il se trouve que DNDi - qui est une organisation qui fonctionne un peu comme un Commun en recherche et crée des plateformes collaboratives pour mettre au point des médicaments et des traitements - a demandé à Pfizer de pouvoir travailler sur la molécule afin d’allonger le temps pendant lequel on peut la prendre. Eh bien, Pfizer a refusé ! C’est un pur scandale selon moi, c’est inacceptable. Et voilà qui montre pourquoi on a besoin de Communs quand on parle de santé publique.

Puisque que nous parlons d’un sommet « mondial », savez-vous à quoi on peut attribuer cette faillite de l’accès de tous aux traitements ? Même si c’est un objectif indispensable, on peut reconnaître qu’il n’est pas si simple de vacciner la planète entière en quelques mois, quel que soit le modèle de production…

Je vais parler sans langue de bois. Si l'on a suivi les choses de près depuis le début, il faut admettre que nos hauts représentants ont fait preuve d’une très grande duplicité. Parce que d'un côté ils ont proclamé : « Bien évidemment, dès qu'on trouvera quelque chose, cela deviendra un bien public mondial. Il s’agit d’une pandémie, il faudra donc que tout le monde ait accès aux traitements.» Votre serviteur, c’est-à-dire moi-même, n'en a pas cru un mot parce qu'en matière de santé mondiale nous avons déjà une longue expérience. Mais au fond pourquoi pas, pouvait-on se dire. La crise du Covid est si profonde... "La preuve de ce que nous avançons, disaient nos hauts responsables, c’est que nous avons mis en place un organisme qui s'appelle Covax, qui va être chargé, grâce à des dotations venues de différents pays, d'acheter et de distribuer le vaccin*". Or, dès le départ, quand on regardait la constitution de Covax, il y avait déjà quelques problèmes. D’abord, un grand nombre de pays en étaient exclus : la Russie - (et c'était bien avant la guerre en Ukraine), la Chine, etc. Bref, Covax se présente d'emblée comme une affaire occidentalo-centrée et cela constituait un premier problème. Deuxième problème, Covax fonctionne sur la base de dons et cela augurait mal de la suite. Parce que quand on organise un dispositif sur la base de dons, on débouche ensuite sur un modèle de charité. Nécessairement, parce qu'il était évident, qu'il n'y aurait pas assez de médicaments pour satisfaire tous les besoins en temps de pandémie !

Et qui dit modèle de charité dit …

Et bien, qui dit modèle de charité, dit "soft power" et modèle de clientélisme politique. Dans les organisations internationales, les modèles de charité signifient que l'on alimente en priorité ses affidés ! Dès que j’ai regardé la constitution de Covax, je me suis demandé où nous allions. Et j'étais très inquiet.

Là dessus, il y a eu l'arrivée des vaccins qui a débouché sur ce qu'on appelle un nationalisme vaccinal, c'est-à-dire la ruée des pays riches sur les vaccins pour les acheter. D'autant plus que ces vaccins étaient alors fabriqués en quantité limitée pour les motifs de propriété intellectuelle que j’évoquais tout à l’heure. Les firmes avaient leurs capacités de production et ne pouvaient pas, du jour au lendemain, les démultiplier. A l’inverse, s'il y avait eu des transferts de technologies - des droits partagés sur les produits de santé obtenus, rappelons le, sur la base d'investissements publics massifs - dans chaque espace du monde on aurait pu installer les capacités pour produire rapidement et en nombre suffisant les vaccins. Dans le cas présent, Covax s'est vite trouvé dans l'incapacité d'acheter des vaccins à plus de 20 $ l’unité, pour aller les distribuer dans les pays du Sud. Le mécanisme international s’est trouvé totalement asséché et inopérant. Bon, ensuite Covax a progressivement bénéficié de vaccins moins chers du type AstraZeneca ou certains vaccins chinois, des vaccins à adenovirus vendus bien moins chers que les vaccins à ARNm.... Covax les a alors distribués, au compte goutte, à des pays affidés. Il en a résulté une situation dans laquelle - comme c'était écrit depuis le début à partir du moment où on ne touchait pas à la propriété intellectuelle - on a eu des inégalités d'accès absolument folles. Nous, en Europe, nous en étions à la quatrième dose quand dans un certain nombre de pays d’Afrique ils ne sont toujours pas arrivés à vacciner 5% de la population avec une première dose. (19 pays d'Afrique sont à moins de 5% de vaccinations, listait l'OMS le 2 février dernier Ndlr)

Centre de vaccination Covax à Perpignan, décembre 2021.
Centre de vaccination Covax à Perpignan, décembre 2021.
© Maxppp - Michel Clementz / L'Indépendant

Un mécanisme qui n'est pas que basé sur la charité

Pourriez-vous détailler un peu comment fonctionne Covax, d’un point de vue institutionnel ?

Il faut parler clair, Covax, est avant tout la création de Bill Gates et de la Gates Foundation. Grâce à son argent, la Gates Foundation, depuis maintenant vingt ans, fait la pluie et le beau temps dans le monde de la santé publique. Du coup, l'OMS, qui était déjà très affaiblie, est aujourd'hui complètement marginalisée. Elle n'a plus de moyens financiers suffisants pour accomplir ses missions et a été paralysée pendant longtemps par les États-Unis qui ne versaient plus leurs cotisations. Mais disons le aussi, il y a beaucoup d'autres pays qui n'ont pas non plus joué le jeu… Dans cette situation de marginalisation et de quasi paralysie de l'OMS, un certain nombre d'organisations privées internationales, dont la Gates Fondation, le Wellcome Trust etc, se sont mises à organiser des entités parallèles pour doubler l'OMS et ont mis en place ces entités parallèles dans des relations consanguines étroites avec les grands groupes et les intérêts privés.

Ce mécanisme, Covax, n’est donc pas que basé sur la charité, alors ?

Pour ceux qui l'alimentent en produits de santé, ce n'est pas du tout de la charité ! Il y a "charité" pour un certain nombre de pays bénéficiaires des produits distribués ... mais, comme je l'ai rappelé, de l'autre côté, il y a un certain nombre d'intérêts privés qui sont fortement bénéficiaires de cette charité là. Pfizer, ce n'est pas de la charité, quand il fait payer plus de plus de 20 dollars son vaccin ! Moderna, c’est la même chose. Les modèles de ces entités sont des modèles de "charité", au sens où ces organismes ne rendent de comptes publics à personne. Ils ne sont pas tenus à des règles précises, ni de collecte (un "don" ne se réglemente pas) ni de versement. On est donc dans des modèles de charité façon XIXᵉ siècle.

L'irruption de ces entités, dans le contexte de l'affaiblissement historique de l'OMS approfondit donc la faillite de la gouvernance internationale de la santé publique. C'est ainsi qu'un certain nombre d’entités privées (en général des fondations, largement dominées par la Gates Foundation), sont en train de privatiser la gestion de la santé publique internationale. Ce qui, de mon point de vue et du point de vue de nombre d'experts, est une évolution tout à fait catastrophique. Et ce pour deux raisons. D'abord, c’est catastrophique, parce que les entités nouvelles installées ont partie liée avec toute une série d'organismes privés - fabricants, laboratoires, distributeurs - qui s’enrichissent.

Ensuite parce que, si l'on raisonne sur le cas de la Gates Foundation, on assiste au fait que Bill Gates - qui est un homme d’affaires et s'est enrichi par ailleurs avec Microsoft, en faisant jouer la propriété intellectuelle sur les logiciels - a érigé des pseudo critères de « performance » pour attribuer ses financements. C’est-à-dire qu’il faut s'engager à atteindre des « résultats », définis par la Gates Foundation, pour être financé et cela aboutit à ce qu'on appelle, en santé publique, la définition d'objectifs extrêmement ciblé « verticaux ». Ces objectifs s’attachent à une maladie particulière, une affection particulière, sur laquelle on mise tout pour avoir des "résultats" quantifiés que l'on peut exhiber. Ensuite, Bill Gates et sa Fondation vont faire le tour du monde en disant : « vous voyez la malaria, ou je ne sais quelle autre maladie, avant moi cela se passait comme ça … et après moi, c’est comme ça ! ». Sauf que dans l'intervalle, tous les systèmes de santé publique primaire se sont effondrés parce qu'il n'y a plus d'argent pour ça, ni de personnels compétents disponibles. Or ce sont ces systèmes de santé primaire qui traitent les patients tous les jours dans la brousse.

On a donc installé un système totalement pervers dans lequel on exhibe des résultats très très ponctuels sur certaines affections dans certaines régions, alors que la santé mondiale, notamment dans les pays pauvres, s'effondre. Ça, c'est le résultat de la gestion privée de la santé mondiale !

Pour en revenir à Covax que sait-on de sa gouvernance ?

Pour l'essentiel, des fondations privées, dont celle de Bill Gates, en sont membres, tout comme des États, disons, surtout occidentaux. Il y a bien sûr aussi quelques États du Sud. Je ne veux pas dire qu'ils sont « otages », mais bon …il suffit d'examiner l'état de la distribution des vaccins dans le monde pour comprendre que leur influence est bien minime. La gouvernance de cet organisme est totalement opaque ! On ne sait pas comment se prennent les décisions. On ne sait rien.

Mais avez-vous avez vraiment cherché à savoir ?

Bien sûr qu'on a cherché à savoir ! Essayez de lire les rapports d'activités, de comprendre qui sont les commanditaires, de consulter les comptes rendus des réunions de prise de décision. Eh bien, si vous lez trouvez, bravo ! Parce que c'est introuvable ! Et qu'il semble bien qu'il n'y en a pas ! En général, on apprend que Covax a décidé ceci ou cela. Mais on ne sait pas qui l’a décidé, comment la décision a été prise. Sur quels critères ? On ne le sait pas. Là se trouve une différence essentielle entre une fondation privée et une organisation internationale. L'organisation internationale, elle, a certainement des défauts : sa lourdeur et tout ce que l’on veut, mais au moins elle fonctionne suivant des règles. Il y a des délibérations. Il y a des comptes rendus. Il y a des votes. On sait qui fait quoi, on sait comment les décisions sont prises. C'est ce qu'on appelle « accountability » en anglais ("rendre des comptes" Ndlr).

Mais en même temps, on a l'impression que l’OMS, l’Organisation mondiale de la santé, s’appuie complètement sur Covax. D'une certaine manière, on dirait que ces organismes internationaux cautionnent le système Covax.

En fait, au sein de Covax, l’OMS est largement marginalisée. Cela dit, si on élargit le champ, il faut observer que l'OMS est encore capable de prendre un certain nombre d’initiatives. Elle continue ainsi d'exercer un certain nombre de métiers : il s’agit en particulier des métiers d’alerte, de conseil et de prescription. Par exemple, à propos du sida, c'est l’OMS qui énonçait les combinaisons de médicaments génériques à distribuer en fonction des populations, de la mutation du virus, etc... Et puis, si on pense à sa fonction d’alerte, il faut reconnaître que c'est à l’OMS, finalement, que l'on fait confiance. Quand elle dit qu’il s’agit d’une « épidémie » ou d’une « pandémie », que « ça s’accélère », ou que "il y a un nouveau variant », on l’écoute. L’OMS continue à jouer ces rôles là.

En revanche, en ce qui concerne sa capacité opérationnelle, qui a toujours été faible, l’OMS reste très marginale. Par conséquent, lorsque des mécanismes comme Covax ont été mis en place, l’OMS a été invitée et ne pouvant laisser passer tout cela, elle est venue. Mais elle ne joue, souvent,  dans Covax que le rôle d'un simple "figurant", elle est en quelque sorte la dernière roue de la charrette. Voilà pourquoi l’Organisation a voulu prendre quelques initiatives différentes. L’OMS a par exemple essayé de mettre en place un pattern pool, c'est-à-dire un pool de brevets autour du Covid. Mais personne n’a répondu à son appel et aucune firme n’est venue !

L'exemple de la firme sud-africaine Afrigène

Est-ce à dire qu’elle voulait que ces brevets soient accessibles à tout le monde ?

Oui, l’OMS a essayé de faire un Commun, si je peux dire. Mais les grandes firmes internationales ont juste ignoré cela.

Par contre, il faut porter à son crédit une réussite toute récente. Même si elle ne le formulerait pas comme cela, c'est avec la volonté de faire des produits de santé un « bien commun » que l’OMS vient de créer ce qu'on appelle un hub. Je vous en explique le principe : une firme sud-africaine qui s'appelle Afrigène est parvenue à « cloner » d'une certaine manière le vaccin Moderna. Elle est donc prête à produire un générique de ce vaccin.

Cela s'appelle un hub, au sens où on l’entend dans l’aviation, parce que l’on va faire venir des experts de différents pays du Sud pour apprendre à fabriquer ce vaccin. D'ailleurs, cela a déjà commencé et tout ceci se fait en partie sous l’égide de l’OMS. C'est donc un vrai succès. Cette initiative très récente vient d'aboutir.

Cette firme sud africaine a-t-elle réussi à cloner le vaccin avec ou sans l'accord de Moderna ?

Cela s’est fait sans l’accord et sans la participation de Moderna !

Néanmoins il faut préciser deux choses. Premièrement, le laboratoire Moderna avait déclaré, grand seigneur, que si jamais son vaccin était copié, il n'attaquerait pas au nom de la propriété intellectuelle. Notamment parce qu’eux mêmes étaient en conflit de propriété intellectuelle avec d'autres firmes et qu'ils n'avaient pas trop envie  que le chantier déjà ouvert se complique encore.

L'autre raison, c'est que la propriété intellectuelle est évidemment importante pour se protéger mais - en matière de vaccins - le savoir faire est aussi très important. Il vous faut la propriété intellectuelle, sinon vous ne pouvez rien fabriquer, mais une fois que vous obtenez cette propriété intellectuelle, vous pouvez tout aussi bien réussir ou ne pas réussir. C’est comme pour une recettes de cuisine : produire un vaccin est un art ! C’est moins le cas lorsqu’il s’agit de fabriquer des molécules pharmaceutiques dont le principe d’élaboration est bien plus cadré. Pour les vaccins, il y a un véritable tour de main, un savoir faire à acquérir et maîtriser.

Le laboratoire Moderna pensait donc être un peu protégé par ça. Il s’avère qu’il ne l’est pas du tout ! Afrigène a été capable de répliquer son vaccin. Il faut ajouter qu’il existe, dans le domaine de la propriété intellectuelle, ce qu'on appelle « l'exception Bollaert » : lorsque vous utilisez une innovation, même brevetée, à des fins de recherche, l’ exception Bollaert vous en donne le droit à condition de ne pas utiliser ce que vous avez produit de manière commerciale. Vous voyez donc qu’entre l'exception Bollaert et le fait que le fait que Moderna s'était engagé à ne pas poursuivre … cette réussite d’Afrigène a été possible.

Maintenant, il faut souligner qu’il s’agit encore d’un vaccin à l'état de prototype. La question est de passer à présent à la production industrielle de masse. Et là, il va y avoir au moins deux problèmes à résoudre. Premièrement, passer à l'échelle industrielle n'est pas trivial. Entre un prototype et une production de masse se pose une série de défis techniques, scientifiques, etc, qu'il faut affronter et résoudre.

Et puis deuxièmement, Moderna a clairement laissé entendre que si un concurrent passait en production industrielle, là, il s’agissait d’une autre dimension. Et tout semble indiquer qu’ils n’entendent pas laisser faire. Ceci dit, pourront-ils vraiment s’opposer à Afrigène et au lancement d’un générique si la pandémie perdure ? Ce sera intéressant à voir.

Auriez-vous d’autres exemples d’avancées à citer qui sont, elles aussi, positives ?

Bien sûr, il y a d'autres choses qui ont été conduites avec succès et dont on a très peu parlé. L’intérêt s’est concentré sur des laboratoires comme Moderna, Pfizer et autres biotechs. Le modèle "start up" a été valorisé, en passant d'ailleurs sous silence la pluie d'argent dont ces entreprises ont bénéficié. Mais on a beaucoup moins parlé d’AstraZeneca.

Je ne vais pas revenir sur les problèmes qu’il a pu y avoir avec le vaccin AstraZeneca. Par parenthèse, il y a des papiers scientifiques qui sont en train de sortir sous forme de pre-print qui disent que - sur la base de données recueillies ex post - c'est un excellent vaccin dont les performances sont au moins égales à celle de Pfizer ou de Moderna. Mais je préfère insister sur le modèle économique d’AstraZeneca. Il s’agit d’un modèle extrêmement intéressant. Pourquoi? Parce que tout d’abord, c’est de la recherche universitaire qui a débouché sur une production de masse. Le vaccin a été élaboré par l’Université d’Oxford qui a ensuite passé un accord avec AstraZeneca pour sa fabrication à l'échelle industrielle. Mais ce faisant, l’université a exigé deux choses. Premièrement, que le laboratoire vende le vaccin à prix « cost plus », c’est-à-dire au coût de production, plus une petite marge - ce qui est tout à fait normal. Précisons, en effet, qu'il n'a jamais été question de ne pas rémunérer les inventeurs et les innovateurs. Ce qui fait problème c'est qu'à travers la propriété intellectuelle exclusive, le prélèvement de marges et de rentes financières est indécent. Deuxième condition, posée par Oxford University à AstraZeneca : si un pays vous demande un transfert de savoir faire pour produire localement, vous vous engagez à satisfaire cette demande !

C'est ainsi que fonctionne le modèle AstraZeneca. D'une certaine manière, c'est une forme de Commun parce qu'il n'y a pas de droits exclusifs, il y a au contraire le principe, affiché, de rendre l'accès possible et de transférer la connaissance à ceux qui le souhaitent. Dans le rapport que nous avons rédigé, on a étudié le cas AstraZeneca et on a publié une carte. On y voit les lieux où AstraZeneca est produit et on se rend compte que cela couvre de nombreux espaces de la planète.

Le modèle anti-Pfizer d'AstraZeneca

Cela veut donc dire que le laboratoire AstraZeneca a signé une série d’accords ?

Oui, de nombreux accords ont été signés. AstraZeneca est dépositaire du brevet et de la technique de fabrication telle qu’elle a été élaboré par les chercheurs de l’Université d’Oxford, Tout pays qui veut installer une capacité de production est donc aidé par AstraZeneca, qui lui fournit la propriété intellectuelle ainsi que le savoir faire. La fameuse question de la recette de cuisine et du savoir faire est ainsi résolue ! À travers le monde, dans le Sud, on voit donc toute une série de pays qui fabriquent leurs propres « AstraZeneca ». C'est le modèle anti-Pfizer et anti-Moderna. D'ailleurs, je ne veux pas rentrer trop dans les détails, mais ce n'est peut être pas pour rien qu'on a « descendu » AstraZeneca comme on l'a descendu, en arguant d'effets secondaires réels ou supposés. Visiblement, il y avait certains intérêts qui avaient vu et qui voient toujours d'un très bon œil les attaques contre AstraZeneca. Mais regardez l’Angleterre, le Royaume Uni ! La population y est vaccinée à pratiquement 100 % avec de l’AstraZeneca. Et il n'y a pas sur place plus de problèmes d'effets secondaires importants que dans les autres pays où on a vacciné avec du Pfizer ou du Moderna.

Pour en revenir à Covax, on sait qu’il y a énormément de doses de vaccins qui sont acheminées en ce moment vers les pays du Sud, mais que cela génère de véritables embouteillages et qu’un certain nombre de vaccins sont périmés. Où en sommes-nous sur ce point ?

Oui, c’est bien le cas. Pas partout certes, mais dans un certain nombre de pays. Il se trouve que Covax a fini par acheter (ou recevoir sous forme de dons) toute une série de reliquats de vaccins et autres produits et qu'il a dû les distribuer à certains pays du Sud, alors qu’ils sur le point d’être périmés. Oui ! Cela s’explique par le fait que les pays riches, comme le nôtre, ont acheté quatre fois, cinq fois plus de vaccins que ce qui leur était nécessaire. Ensuite, ces pays les donnent à Covax au moment où ils atteignent quasiment leur date de péremption, pour éviter de les jeter.

Ensuite, Covax, en catastrophe, les envoie sur le tarmac d'un certain nombre de pays, avec des délais d'utilisation extrêmement courts et même souvent impossibles à respecter. Or rien n'a été préparé dans ces pays récipiendaires pour permettre une vaccination de masse. Une vaccination de masse, cela se prépare et se travaille. Il ne suffit pas de débarquer des vaccins sur un tarmac d'aéroport.

On fait donc tout à l’envers ! En pleine période de pandémie, les vaccins étaient introuvables et aujourd'hui alors qu’on aurait le temps de s’organiser, on commence à livrer les vaccins dans certains pays du Sud, au moment ils sont périmés ! C’est un échec sur toute la ligne.

Dans ce contexte que pensez-vous de l’idée d’organiser un sommet mondial sur le coronavirus? Qu'est ce que cela veut dire ?

Mais c'est pareil! Ce que le Président Biden convoque aujourd'hui, ce n'est pas un sommet intergouvernemental doté de légitimité en matière de santé publique. C'est la poursuite de la même politique.

Pour moi, cela se situe dans le prolongement de la marginalisation de l’OMS. L’Organisation de la santé mondiale est constituée sur une base d'Etats représentatifs, dont les représentants sont nommés suivant des règles précises et qui rendent compte de ce qu'ils font. Cette initiative prise par le président Biden marque une étape de plus dans sa marginalisation des instances légitimes à traiter de santé publique. Au nom de quoi la prend-t-il ? Il s’associe avec le G20 et le G7, mais pourquoi pas avec le G40. Enfin, je veux dire par là qu’on est dans un arbitraire absolument total. Là encore, si ce sommet débouche sur quelque chose- ce dont je doute -  cela se fera sur la base de dons. Or, si distribution il devait y avoir, on ne sait pas sur quelle règles elle se fera. C’est le prolongement de Covax, le même esprit...

En plus, si vous avez comme moi suivi le sujet, vous aurez noté que le président américain Joe Biden avait demandé, pour ce Sommet, une dotation de 23 milliards de dollars sur les questions de Covid. Il souhaitait obtenir une enveloppe de 5 milliards de dollars qui auraient été consacrés à l’international, notamment afin de se présenter à ce "Deuxième Sommet mondial Covid" avec quelque chose en mains. Eh bien, il arrive et il n’a rien ! Le Congrès ne lui a rien donné … Pour moi, on continue dans la mystification. Tout ceci est très déprimant.

Il faut ajouter que la pandémie a fait beaucoup de victimes et qu’il y a des centaines de milliers de vies en jeu.

Bien entendu, des millions de vies sont en jeu ! C'est précisément pour cela que des organisations internationales - dont l'OMS - ont été mises en place après la guerre. C’est leur métier, notamment celui de l'OMS, que de réguler tout cela. Il faut sans doute réformer et mettre à jour certaines règles de l'OMC ) dont en particulier celles sur le traité de ADPIC, Accords sur la Propriété intellectuelle Liée au Commerce) mais la solution n'est pas de marginaliser l'OMS en construisant avec Bill Gates des fondations privées hors de tout contrôle.

Commençons par répondre à la demande de plus de cent pays qui nous pressent de suspendre la propriété intellectuelle sur le vaccin et sur les biens liés à la pandémie, et on pourra alors avancer. On pourra commencer à fabriquer les produits nécessaires, tranquillement, dans tous les pays et le monde fera enfin face à la pandémie. Au lieu de quoi, nous sommes en train de réitérer nos erreurs. On réunit à nouveau une espèce de sommet des riches, des puissants, qui va déboucher sur de nouveaux instruments de charité.

Après trois ans de pandémie et après plus de 20 millions de morts, on n'a donc rien appris ! On continue comme avant… Nous savons pourtant qu'après le Covid-19, il y aura d'autres pandémies. Il serait temps de commencer à nous préparer, non ?